APOLOGIE
Tes vers , cher Parisset , m'ont rendu l'espérance
On n'afifronte jamais , sans quelque défiance ,
Ce monstre multiforme à l'oeil de basilic ,
Sultan capricieux , qu'on appelle public.
Je sais que sur mon œuvre une foule envieuse
Exercera tout haut sa faconde railleuse ;
Que ce petit marchand , ignorant par état ,
Qui , le mètre à la main , se croit un potentat ,
Inquiet et jaloux qu'on dépasse sa tète ,
Contestera la gloire et les vers du poète.
Quoi ! dira-t-il , voyez quel bizarre travers !
Encore un artisan qui s'occupe de vers !
Que n'a-t-il , pour le bien de toute sa famille ,
Abandonné la lyre et conservé l'aiguille !
Et cet autre : — Ses vers sont d'ailleurs assez plats ,
Je les ai lus , sans rien comprendre à ce fatras.
Il est vrai , j'en conviens , c'est que l'épicerie
APOLOGli;.
De tout temps fui brouillée avec la poésie , Et que moi , sans respect de l'ode et des sonnets , Je mettrais tout Racine et Molière en cornets. Ainsi l'un de ces jours un sot donnait carrière Aux spirituels éclats de sa verve épicière. Pour compensation à cet aigre dédain , Parfois un érudit vient vous serrer la main , Vous proclame poète , et ce rare suffrage , Des critiques des sots amplement dédommage. Quoi ! dira-t-on toujours au poète-ouvrier : De quoi vous mêlez-vous , faites votre métier, N'alliez pas au bruit du marteau , de la scie , Les rêves éthérés , les chants de poésie ; Le Ciel n'a réservé que pour les hauts seigneurs Ses suprêmes bienfaits , ses exquises faveurs. Non , Dieu dans sa bonté n'est point aristocrate , Il dispense , à son gré : la sagesse à Socrate , Le burin de l'histoire au soldat Xénophon , La gloire à Jeanne d'Arc , l'éloquence à Platon , A Tacite , le style et concis et sévère , Et la lyre divine au mendiant Homère. S'il relève Épictète , au cœur stoïcien , Et fait un grand penseur du poète phrygien , Ne peut-il , dans le cœur d'un artisan modeste, Allumer un rayon de son regard céleste? Quoi ! pour justifier nos pensers et nos vers .