‹ Poésies de François RougetChapitre 3 sur 82 · APOLOGIE · texte numérisé non relu

APOLOGIE

Tes vers , cher Parisset , m'ont rendu l'espérance

On n'afifronte jamais , sans quelque défiance ,

Ce monstre multiforme à l'oeil de basilic ,

Sultan capricieux , qu'on appelle public.

Je sais que sur mon œuvre une foule envieuse

Exercera tout haut sa faconde railleuse ;

Que ce petit marchand , ignorant par état ,

Qui , le mètre à la main , se croit un potentat ,

Inquiet et jaloux qu'on dépasse sa tète ,

Contestera la gloire et les vers du poète.

Quoi ! dira-t-il , voyez quel bizarre travers !

Encore un artisan qui s'occupe de vers !

Que n'a-t-il , pour le bien de toute sa famille ,

Abandonné la lyre et conservé l'aiguille !

Et cet autre : — Ses vers sont d'ailleurs assez plats ,

Je les ai lus , sans rien comprendre à ce fatras.

Il est vrai , j'en conviens , c'est que l'épicerie

APOLOGli;.

De tout temps fui brouillée avec la poésie , Et que moi , sans respect de l'ode et des sonnets , Je mettrais tout Racine et Molière en cornets. Ainsi l'un de ces jours un sot donnait carrière Aux spirituels éclats de sa verve épicière. Pour compensation à cet aigre dédain , Parfois un érudit vient vous serrer la main , Vous proclame poète , et ce rare suffrage , Des critiques des sots amplement dédommage. Quoi ! dira-t-on toujours au poète-ouvrier : De quoi vous mêlez-vous , faites votre métier, N'alliez pas au bruit du marteau , de la scie , Les rêves éthérés , les chants de poésie ; Le Ciel n'a réservé que pour les hauts seigneurs Ses suprêmes bienfaits , ses exquises faveurs. Non , Dieu dans sa bonté n'est point aristocrate , Il dispense , à son gré : la sagesse à Socrate , Le burin de l'histoire au soldat Xénophon , La gloire à Jeanne d'Arc , l'éloquence à Platon , A Tacite , le style et concis et sévère , Et la lyre divine au mendiant Homère. S'il relève Épictète , au cœur stoïcien , Et fait un grand penseur du poète phrygien , Ne peut-il , dans le cœur d'un artisan modeste, Allumer un rayon de son regard céleste? Quoi ! pour justifier nos pensers et nos vers .

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