‹ Poésies de François RougetChapitre 61 sur 82 · ADIEUX A MON PAYS · texte numérisé non relu

ADIEUX A MON PAYS

Adieu , séjour de mon enfance ,

Où j'ai goûté tant de plaisirs ,

Où l'âge heureux de l'innocence ,

A vu de mes premiers désirs

La dangereuse impatience ;

Où l'amour, sous les traits d'Hortense

A reçu mes premiers soupirs.

Adieu , charmante solitude,

Où si souvent je viens rêver,

Où mon cœur sans inquiétude

De doux songes vient s'enivrer ;

Où sans art , comme sans étude ,

J'ai soupiré les premiers vers

Que m'inspirait ma douce amie.

Ah! c'est là que la poésie Couvrit de fleurs mes premiers fers f Adieu ; votre ami vous regrette , Touchantes nymphes de Lislette , Je vais vous quitter quelque temps , Mais sitôt que Flore en nos champs Aura deux fois du doux printemps Ramené le charmant empire , Je reviendrai chez vous m'instruire , Et près de l'amoureux ruisseau Qui caresse votre prairie , Je retrouverai le tableau De mon insouciante vie.

Partout je retrouve des lieux Qui furent chers à mon enfance , Et qui des jeux de l'innocence Me retracent le souvenir.

Et vous , imposante montagne ' ,

1 Montagne qui domine Vendôme, sur laquelle sont les ruines d'un vieux château qui a appartenu à Jeanne d'Albret , mère d'Henri IV.

2G2 LivuK iv.

Où taiil de l'ois sur la campagne Un regard charma mon loisir , Vous m'avez vu venir sans cesse Essayer les différents jeux, Que fait trouver de la jeunesse L'essor toujours impétueux ; Ce temps n'a rien de la sagesse , Et c'est pourtant le plus heureux.

Recevez aussi mes adieux , 0 ruines majestueuses !

J'ai souvent charmé mes loisirs, J'ai souvent trouvé des plaisirs Sous vos voûtes silencieuses.

Qu'un riche oisif sous les lambris Promène sa lâche paresse , Ou que dans un fauteuil assis Le repos berce sa mollesse , Entouré de tableau divers Où l'on aura peint la nature , 11 croit jouir de l'univers.

Ah! pour jouir do la verdure.

Pour goûter le frais d'un matin, Que le printemps ménage à Flore , Et pour voir mille fleurs éclore ; Pour voir des papillons l'essaim , Folâtrer sur ces fleurs nouvelles , Et les caresser de leurs ailes ; Pour contempler un ciel serein , Que refléchit une onde pure , Je préfère pour être assis , ' Au sofa couvert de dorure , Une pierre de vos débris.

Retraite aimable et solitaire, Que n'ai-je reçu d'Apollon La lyre que montait Voltaire , Afin d'éterniser ton nom.

A ma voix , tu verrais dociles , Des vers harmonieux , faciles , Dépeindre tous tes agréments , Et les beautés dans tous les âges , Cédant à l'empire du temps , Et détruites pai' mille orages ,

ék

264 MVRE IV,

Revivraient encor dans mes chants.

Écho , vous n'êtes pas moins tendre Que l'écho du rocher fameux , Où Pétrarque faisait entendre Les sons de son luth amoureux.

Partout où , rempli de sa Laure , Il venait l'appeler encore , Sa voix éternisait les lieux ; Mais moi qui ne peux de sa lyre Rendre les sons mélodieux.

Votre charme fait mon délire ; Je sens et ne peux pas écrire ; Pétrarque était aimé des Dieux!

Je vous quitte , adieu , bonne mère , Adieu , la tombe de mon père , Pauvre homme , trop tôt emporté , Qui m'a laissé sur cette terre Son héritage de misère Et son trésor de probité.

Adieu, doux objets de mes rêves , Adieu tout ce qui m'a charmé,

Petites îles aux blandies grèves , Doux rivage à l'air embaumé.

Adieu , solitude charmante , Bientôt je reviendrai vous voir; C'est mon seul vœu, c'est mon espoir.

Mais tandis que ma voix vous chante , Le temps coule rapidement ; Des heures la voix frémissante De mon départ fixe l'instant.

0 toi , dieu que ma voix implore , Permets qu'à mon prochain retour , En ces lieux, je retrouve encore L'étude , la Muse et l'amour.

Vendôme, 1821.

Page 1