‹ Poésies de François RougetChapitre 64 sur 82 · ADAM BILLAULT · texte numérisé non relu

ADAM BILLAULT

Jadis un menuisier célèbre dans Nevers, Très-peu pour ses bahuts , mais beaucoup pour ses vers, Avait , comme en son temps , la bizarre manie De rimer pour les rois et pour leurs courtisans ,

Et de mettre ainsi son génie

Sous l'égide des grands.

Et puis il attendait l'effet de leurs largesses , Mais comtes et marquis oubliaient les promesses Faites légèrement au poète-ouvrier.

Las de poursuivre en vain les dons qu'il négocie ,

Ne pouvant vivre de laurier,

Maître Adam reprenait la scie.

Mais le travail lini, quand arrivait le soir, Il retrouvait son rêve et son superbe espoir ; Sa Muse l'enivrait de douce rêverie, Et dans sa longue extase , oubliant ses revers , Il ressuscitait pour Marie ' Tout le prestige des beaux vers.

Et pourtant il avait, dans son âme profonde.

Remué bien des fois les vanités du monde!

Il savait que les grands dédaignent ses égaux ;

Cependant il aimait , dans ses veilles ardentes , A coudre sur leurs oripeaux Ses paillettes les plus brillantes !

Croyait-il que son nom , de grands noms escorté , Jetterait plus de lustre à la postérité? Non : quand il prodiguait l'orgueilleuse hyperbole Aux nobles qu'en secret peut-être il méprisait,

C'était pour obtenir l'obole

Que leur vanité lui jetait.

1 La princesse Marie de Gonzague

Oh ! qu'il devait souffrir de son destin rebelle ! Lui qui sentait un cœur battre sous sa mamelle, Mais un cœur de poète , ardent et généreux , Lui, l'auteur plébéien, l'artisan philosophe,

Qui de vingt seigneurs orgueilleux

A lui tout seul faisait l'étoffe!

Lui qui pouvait livrer de quelques traits mordants Au rire du public nobles et courtisans , Hommes vains , dédaigneux , que le présent enivre , « Mais dont les noms perdus n'ont rien dans l'avenir ; »

Il avait besoin d'eux pour vivre,

Lui , qui ne devait pas mourir !

Hélas ! il était pauvre ; excusons sa faiblesse , Chez lui c'était besoin , ce n'était pas bassesse. Il subissait d'ailleurs les travers de son temps. Heureux si Despréaux, et Racine et Molière, N'eussent point prodigué souvent un vil encens ,

Et dégradé par là le noble caractère ,

Apanage des vrais talents.

Quel poète aujourd'hui prostituerait sa lyre ? Lebreton, Beuzeville ont-ils , dans leur délire, Adressé des chansons aux puissants de nos jours? Non. Leur travail suffit pour chaque jour qui tombe. Plutôt que mendier d'avilissants secours , Hégésippe et .Mcrcœur ont préféré la tombe.

Honte à celui qui chante en vers adulateurs , Et les hommes pervers et leurs vaines grandeurs ! Que ses vers mensongers flétrissent sa carrière , Et quand le dieu qu'il sert, dans l'ombre enseveli ,

N'est plus qu'une vile poussière, Que le chantre et le dieu se partagent loubli.

Levons plus haut les yeux ; qu'aujourd'hui le poète Soit de tout opprimé le premier interprète. Il a, comme Jésus , la sainte mission De prêter assistance à tout peuple qui crie ,

De renverser toute usurpation ,

De braver toute tyrannie.

Artistes , gens de cœur , n'ayons qu'un sentiment : De l'avenir qui germe hâtons l'enfantement ! Et que bientôt nos fils , en des jours plus prospères , Jouissant d'un bonheur par le sang acheté ,

Bénissent à jamais leurs pères ,

Saints martyrs de leur liberté !

Septembre 1810.

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