‹ Poésies de François RougetChapitre 65 sur 82 · A M. PITTIÉ · texte numérisé non relu

A M. PITTIÉ

CAPITAINE AU 5?lt- UKGIMEMT DE Lir.NE.

Pourquoi veux-tu que je chante?

Moi qui n'aime qu'à rêver Et qu'à suivre toute pente Où l'on ne peut s'égarer.

Pour acquérir de la gloire?

Pour jeter mon nom au vent?

Mais la gloire est illusoire Et l'avenir décevant.

Pourquoi chercher dans la vie Le bruit que font les cent voix , Quand on a dans la prairie Des fleurs et de l'ombre au bois ?

Qu'on peut suivre dans l'espace L'alouette au joyeux chant , Ou le papillon qui passe Comme un diamant vivant;

Et que l'on peut fouler l'herbe Dans les champs , dans les prés verts , Tout en faisant une gerbe Avec des fleurs et des vers ;

Et que, la nuit, sous ses voiles, Accoudé surtes gazons , On peut compter les étoiles , Ces mondes où nofe irons.

Laisse plutôt ma paresse Muser, suivre les sentiers Où le noir chevreau se dresse Aux sauvages églantiers ;

Où les insectes bourdonnent, Où des mondes , par milliers , Rampent, volent, tourbillonnent Dans l'air, l'herbe ou les halliers.

Ah ! l'aspect de la nature Éteint toute ambition , Hors là, tout n'est qu'imposture, Mensonge et déception :

Les titres et la fortune , Le bruit , les vaines grandeurs , Les vains succès de tribune , La douce voix des flatteurs ;

Les rêves des faux prophètes , Et leurs perfides conseils , Et les vers des vils poètes Qui chantent tous les soleils.

Néant! néant! je t'assure, Vanité, poussière, erreur!

Aimons la simple nature Et l'innocence du cœur.

19 septembre 1856.

Pourquoi veux-tu mourir, comme une pauvre fleur

Qui n'a ni soleil ni rosée?

Pourquoi déjà suspendre, au quart de ton labeur,

Ta lyre, hélas! quasi brisée?

Pourquoi veux-tu, bel ange, après avoir plané

Un jour aux voûtes éternelles , Rendre à ton Créateur tout ce qu'il t'a donné,

Et sitôt replier tes ailes ?

N'as-tu plus rien à faire au terrestre séjour?

A peine à l'été de ta vie, As-tu vidé la coupe et de gloire et d'amour

Que le ciel t'avait départie ?

Reste encor pour aimer, pour pleurer et chanter ;

Aimer et pleurer, c'est la vie ! <

Pour alléger les maux que tu dois supporter,

Appelle à toi la poésie.

Écoute, dans les airs, ce cri sourd de douleur ;

Ce sont tes sœurs dans la souffrance.

Prends le trépied sacré , monte sur la hauteur,

Jette le cri de délivrance I

Embrase avec ton âme , allège avec tes chants

Le douloureux pèlerinage De ces déshérités qui , depuis huit mille ans , N'ont pas encore atteint le but de leur voyage.

Montre-leur l'avenir, soutiens leurs pas tremblants ;

Et comme un autre Moïse , Si ce n'est les vieillards, mets au moins les enfants Au sentier qui conduit à la terre promise.

Et tu seras bénie, ô femme! pour ton cœur ; Et peut-être un poète , ainsi que toi fidèle A la cause du peuple , au culte du malheur, Associera ton nom à sa gloire immortelle !

A M. DULEYRIS.

J'ai lu les vers heureux que t'inspira Marie , Cette sœur d'Éioa , que la mort a ravie

A ton amour en pleurs , Tendre fleur que les vents , hélas ! avaient penchée , Pauvre ange que la terre à regret a cachée

Sous ses gazons en fleurs.

Que sa vie était douce et belle à son aurore !

Que son cœur était pur ! — Je crois entendre encore

Son premier chant d'amour, Doux comme un bruit lointain d'une onde fugitive, Comme l'hymne qu'un barde , à la harpe plaintive ,

Chante au soir d'un beau jour.

28/l LIVRE IV.

Ivre (le sa beauté qu'un souffle avait llétrie , Je t'ai vu rafraîchir d'un vent de poésie

Les feux de son dernier soleil.

Et maintenant, hélas! elle est là, sous la terre, Dans son linceul de vierge, et dort dans le mystère De l'éternel sommeil !

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