‹ Poésies de Jacques TahureauChapitre 13 sur 48 · ODE V · texte numérisé non relu

ODE V

Si en un lieu solitaire Les ennuis me font retraire Pour me plaindre tout seulet, Si je cherche les montagnes.

Ou des plus vertes campagnes Le murmurant ruisselet;

Lors ces choses tant secrettes, Bien qu'aux autres soyent muettes, Me voyant en tel émoy^ Toutes d'un chant pitoyable, Mais, helas! peu secourahle.

Gémissent avecque moy.

En quelque part que je tourne^ Tous jours le dueil y séjourne ; Le cours mesmes du ruisseau S'enfle aux pleurs de ma complainte ; Sa fleur tombante à ma plainte Y pleure maint arbrisseau.

Les poissons viennent en tourbe ; Le plus fort chesne se courbe Au son de mes piteux criz; Et le Satyre follastre Tout coy délaisse à s'ébatre Pour desplorer mes écriz.

Je voy l'oiseau qui se panche Tout pensif dessus la branche.

Puis en douloureux accens Degoise en son doux ramage^ Qui au plus félon courage Pourroit chatouiller les sens.

Je voy le troupeau champestre, Qui oublie à se repaistre Pour entendre ma chanson; J^entroy les cavernes basses, Par leurs voix rauques et lasses^ Lamenter mon triste son.

Mais que me sert faire entendre Mon chant pitoyable et tendre , Si une, helas! n'en croit rien.

Que sur toute autre j'admire.

54 SONNETZ, ODES

Et que seule je désire Se convertir à mon bien?

RESPON.CE DE L»ADMÏREE<

Quand je veux chanter sur ma lire

Le martire Dont cest aveugle Enfant me poingt , Privée de mes sens à l'heure

Je demeure^ Las! comme si je n^estoy point.

Dont pourroit estre aussi la vie

Plus ravie.

Que par un amoureux émoy?

Seul il me fait la mort ensuyvre,

Puis revivre Quand il s^en part d'avecques moy.

Ne me fay point sentir la peine DUnnuis pleine,

Las! je tepry, à Cupidon, Que tu fis, helas! trop rebelle,

A ta belle^ Mais trop misérable Didon.

Mon cors foiblit et mon cœur tremble

Quand ensemble Je me trouve avec mon amy.

Ou soit que d'une douce force

Il s'efforce De mon honneur estre ennemy;

Ou soit qu'il me monstre sa Muse

Qui m'accuse D'une aigre-douce cruauté.

Ou les beaux vers dont il m^honore

Et décore, Le plus parfait de ma beauté.

Car^ si je regarde à la flamme

Qui l'enflamme.

Le brûlant en mon amytié, Alors, ayant de sa mort crainte.

Suis contrainte D'avoir de luy quelque pitié.

Mais, helas! s'il avoit envie

De ma vie.

Si tu veuxy pour le secourir, CupidoUj je te ^abandonne.

Et luy donne; Mais ne fay mon honneur mourir!

SONNETZ

rriere^ Grec, Latin, Thoscan! arrière!

Je ne veux plus de vosîre invention Pour élever en admiration L'œil tant divin de ma belle guerrière !

Assez cest œil me verse de matière Au fond du mien^ assez de passion^ Pour en dorer ma noble nation.

Et n^estre plus de vous trois la dernière.

Assez vrajmentj au fort de mon souci, .

Pindare, Horace, et vous, Pétrarque^ aussi, fay voulu suyvre et piller vostre lire; Advienne ainsi qu*un jour tous noz neveux Aillent suyvant de près-à^près les vœux Dont ma Pallas sans vostre ayde j^ admire,

58 SONNETZ, ODES

Le Ciel me fasse estre un François Terpandre, Pour accorder mon lue à mes douleurs ^ Peignant mes vers des plus belles couleurs Dont ilfteurist le beau de sa Cassandre;

Viennent aussi du Florentin descendre Dedans mon sein les soupirs et les pleurs ; Que j'aye encor les plus divines fleurs De l'Olivier y pour mes vœux y appendre;

Vienne Bàif avecques son doux son.

Vienne Panjas le François Apollon^ Si brusleray^je encor en mon courage.

Tant seulement tirez-moy un soubzriz De ma cruelle, et lors par mes écriz Je vous fer ay à tous un humble homage.

Depuis le jour qu'il me convint distraire, Et d'avec moy, comme vœuf, m' absenter ^ Je n'ay cessé de plaindre et lamenter^ Traisnant ma vie amèrement austère.

Me dérobant dans un bois solitaire,

Rien ne se vient à mes yeux présenter^ Fors une horreur, qui fait épouvanter Mon cerveau vuide^ en cent doubtes contraire.

Morne et pensif, d'une face ternie.

Je pleure etfuy toute autre compagnie.

Ne me baignant qu'aux frayeurs de la mort.

La tourterelle au bois en ceste sorte, Veufve, gemist dessus la branche morte, S'adoulourant de son povre consort.

Soit qu'égaré par Vespesseur d'un bois, Ou par l'horreur de quelque antre sauvage, Ou soit qu^ auprès £un trepillant rivage^ Je tranche l'air des soupirs de ma voix;

Soit qu'en resvant aux amoureuses loix. Du rossignol j'écoute le ramage, Ou qv^en pensant ramollir mon courage.

Mon lue j'anime au passer de mes doigz;

Vers quelque part que mes pas j'achemine, Toujours me suit ton idole divine, Tant que parfois j'alonge bras et mains

Pour te taster; mais, las ! ce n'est qu'un songe,

6o SONNETZ, ODES

OÙ jour et nuit tourmenté je me plonge Dedans la mer de mes pleurs inhumains.

Ce port hautain, cette grâce royale, Ce chef mouvant, 'cet honneste dédain, Et dans un cueur doucement inhumain Cette amytié tant traîtrement loyale;

Cette douceur à l'ambrosie égale, Dont me paissant j^ éternité ma fain ; Cette pitié, que je m^ efforce en vain Rendre vers moy chichement libérale;

M^ont desjà tant et tant livré d'assaux,

Que plus je cuide estre au bout de mes maux, Plus je me trouve environné d'alarmes.

Sçauroy-je point d'une contrepoison Mediciner ma débile raison Pour l'assurer entre tant de vacarmes f

Mille squadrons demarchans de bravade Pour me charger s'avancent fièrement^ Tournans sus moy les yeux, non autrement

ET MIGNARDISES. 6l

Que d'un lion la flamboyante œillade.

J'en vay desjà qui d'une âpre tirade Dardent sus moy leurs flèches vivement; J'en sen, j'en sen^ qui venimeusement De mille coups navrent ma chair malade.

Ha! qu'est cecyf Je croy que c'est Amour ^ Qui, furiant en cet horrible étbur.

Me veut combattre à toute sa puissance.

Je voy donq bien qi^ il faut mettre mon but A tenir fort f n'espérant pour salut , Désespéré y rien moins que P espérance.

Pas ne te fie au traître doux langage Du caut amant j trompeur et mensonger, Qui te repaist d'un controuvé songer^ Te découvrant son esprit trop volage.

Ariadne ainsi congnut bien le domage

D'amour trop prompt en son propre danger, Quand son Thésée au rivage estranger La délaissa d'un parjure courage.

Ny la longueur des ans Sybilliens, Ny tous les fiers travaux HerculienSj Me sçauroient rendre en amours variable;

02 SONNETZ, ODES

Et, sans mentir, je meferay bien fort Que, descouvranl ta perte, après ma mort Tu me plaindras, en vain lors pitoyable,

LU

Main^ douce main, mollette et ivoyrine^ Qui de tes doigts longuettement mignardz Fais honte à ceux que richement éparz L'Aube découvre en sa clarté rosine;

Main qui m^enlasse^ humainement divine, De mille neuz doucement fretillardz, Trop plus étroit que la corde et les dars Du foible-fort Enfant de la Cyprine;

Main dont mes pleurs j'ay esté apaisant, Et qi£halenant^ baisant et rebaisant^ fay attiédie en mes bouillantes larmes;

Main qui me tiens esclave librement.

Las! guide-moy au lieu où franchement Je sois vainqueur de tes douces alarmes!

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