‹ Poésies de Jacques TahureauChapitre 41 sur 48 · A MADAME MARGUERITE · texte numérisé non relu

A MADAME MARGUERITE

adamcj je ne me proposay jamays autre plus heureuse fin^ travaillant en la langue Françoyse, que de pouvoir faire chose qui vous fut agréable; mais si tel désir a esté tousjours la principale cause qui m'a incité jusques icy de prendre quelque peine d'écrire, vous me Pavez d'avantage augmenté depuys qu'il vous pleut me faire tant ^hon-^ neur que de voir d'un bon œil ce peu et presque rien que je vous presentay de mes écris ^ au regard de vos louables et uniques verluZy qui demander oient je sne diray point un Homère, ny un Virgile^ ny autre tant soit-U excellant de nostre âge, mais une divinité pareille à la vostre (si autre que vous la pouvoit recevoir) pour vous orner dignement des honneurs et louanges que vous méritez. Toutesfois, Madame, je fauldray encores pour

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ce coup en vostre endroit ftn^asseurant que vous nesupplerezpas moins, pour ceste seconde fois, à mon deffaut y que vousfeistes à la première , et que par vostre moyen {au moins s'il plaist à vostre honnesteté me juger digne de si grande faveur) le Roy verra cette petite Oraison que je luy adresse, non point de moindre cueur que je désireroys aussi bien employer ma vie pour son service que ma pleume.

Madame , je me suis encores hatardé de vous envoyer quelques continuations que j^ay faites de mes Muses ^ à celle fin que je puisse connoistre si le stille et le suget dont je les ay composées vous seront agréables y pour en parfaire un œupre entier et le laisser quelquefois aller parmy la France ^ à la faveur de vostre nom, que je révère et revereray tandis que j'honoreray la vertu » et que j'auray connoissance des choses excellentes et dignes d'admiration.

Du Mans ce XV d'Apvril 1555.

Celuy qui en toute reverance, baise les mains de vostre grandeur.

DE

JAQUES TAHUREAU

L ne faut point douter, Sire, que, selon le changement des règnes , la souveraine prévoyance de là haut n'ordonne çà bas d'un gouverneur pour les guider, ainsi que la condition du temps heureuse ou malheureuse le demande. Or celuy, Sire, sera bien peu voyant et aura l'esprit plombé d'une étrange sorte, qui ne connoistra bien fort aisément comme, la grâce aux Dieux favorables, nous sommes en un siècle tant heureux qu'il est impossible de plus; et faut croyre, s'il y devoit arriver du changement,

l88 ORAISON

que ce seroit bien du pire; car d'estre meilleur ne plus excellent il ne se pourroit faire, tant la Nature et les Cieux se sont efforcez de montrer en sa grandeur le plus de leur puissance. S'il est donques ainsi que nous soyons au Règne le plus heureux qui arriva jamaiSj qui seroit celuy tant brutal et dépourveu de tout jugement raisonnable, qui voudroit nier que pareillement la divine bonté ne nous ayt pourveu^pour Soleil d'un tant heureux siècle, d'un Roy le plus grand et le plus heureux qui commanda onques sur la terre ?

C'est vous, Sire, et n'en doutent certes pas mesme voz ennemys ; c'est vous, qui estes destiné comme le plus heureux de vôtre age^ le premier des Roys, à voir vôtre Règne le plus heureux des Règnes, vôtre puissance la plus heureuse des puissances et vôtre peuple le plus heureux des peuples. C'est vous, Sire, qui verre? voz entreprises apuyées de tout droit équitable et bravement soutenues des plus vaillant? hommes du monde, prospérer en toutes heureuses fins. C'est vous, Sire, qui verrez, mais qui voyez desjà vôtre siècle fleurir en bonnes lettres , s'immortalizer en doctes écris , se façonner en vertueux exercices, se reveiller aux plus divines inventions, se polir en toutes civilités recommandablés, et bref en toutes louables vertus lever la teste, et principalement en vôtre France, sus tous les autres siècles qui l'ont jamais devancé.

Un chacun desjà connoist combien le Tres-chres-

tien HENRY, en temps de guerre et de paix, et par actes vaillantz et par humaines polices , surpasse tous les Roys qui ont jamais esté devant iuy. Qui ne sçait les braves et vertueux effortz dont il ha dès sa jeunesse surmonté les plus fines et vieilles ruses de l'Empereur, l'un des plus cauteleux et vaillants des Caesars, qui entreprenoit desjà, s'il ne iuy eust coupé le chemin, se faire craindre et presque reconnoistre seul prince de tout le monde? Qui ne sçait l'amiable et plus qu'honneste traite^ ment qu'il faict à ceux mesmes lesquelz il pourroyt, par droit de guerre et sans blesser sa plus humaine bonté, faire tous passer au fii de l'espée? Qui ne sçait que lui -mesme, se bazardant comme l'un de ses genS'darmes aux plus horribles dangers et n'ayant d'autre fort devant Iuy, pour faire teste à son ennemy , que sa vaillance et sa vertu , il méprise sa vie pour soustenir son droit, maintenir sa grandeur et redoubler la gloire de sa nation Françoise? Qui ne sçait les victoyres qu'il a desjà gaingnées et gaingne encores tous les jours contre tous ceux qui veulent en vain et trop follement entreprendre ou de l'assaillir ou de résister aux merveilleuses forces de sa puissance? L'Allemagne, l'Italie, la Lorraine, la Picardie, que di-je? mais toutes les Nations du monde peuvent porter témoignage ou de la douceur de nôtre Roy ou de sa vaillance I Qui pourrait voyr acte plus digne d'un Roy que d'estre tousjours prest non seullement de soutenir les siens, mais

igO ORAISON

de prester la main aux peuples qui sont matinezdes excès de quelque tiran ambicieux ou viliainement reduitz de leur douce , légitime et antique liberté, au joug d'une rigoureuse, bastardeet nouvelle servitude ?

Laissons les étrangers, et venons aux louables et divines polices dont il regist les siens , de telle façon que le peuple Françoys tout d'une voix loue et beneist l'heureuse journée , l'heure et le moment qu'il nasquit sus la terre , destiné pour estre son Prince.

Qu'estoyt-ce au temps passé? Quelle horreur, quelle tyrannie que de voir le peuple François plus foulé des siens mesmes que de ses plus mortelz ennemys? Voyr le pauvre laboureur, qui devoit en seureté manger ce peu de bien qu'il avoit amassé à force de bras, outragé, batu, pillé, volé, despoùillé de ses biens? Voyr sa chaste femme, ses humbles et simples fillettes traîner impudiquement et cruellement prendre à force , et de ceux encore soubz la garde desquels il devoyt reposer à son aise et seurement prendre son sommeil ?

Qu'est-ce au contraire aujourd'huy? Quelle juste police! Quelle humanité! Quelle douceur, au regard de ces horribles faictz qui se commettoyent auparavant , de voyr le peuple soulagé de telles pilleries, de voyr l'homme de guerre se montrer modeste, honneste , pitoyable et courtois par tous les lieux où il passe, dé s'en aller avecques la grâce de son

hoste, de le supporter sans faire tort ni à luy, ni au moindre de sa famille !

C'est vous, Sire, c'est vous, Roy tres-vertueux, qui estes cause d'un tel bien ; et non seuUement en cela la France connoist combien luy sert d'estre pourveue d'un si grand et sage Prince comme vous estes, mais en toutes autres choses auxquelles durant les règnes passez elle estoit foulée ; et principalement aux fraudes et pilleries des Banquiers et gens de Justice, elle se sent maintenant allégée de sorte que plustost voudroyt-elle mille foys mourir que d'avoyr pensé tant soyt peu de désobéir aux commandements de vostre Magesté.

Le bruit de telle police et de vostre grandeur est desjà tant épandu par les nations étrangères, que celles qui sont les mieux traitées de leurs autres seigneurs encores ne s'en peuvent contenter, quand elles ont égard à la grande bonté dont vous usez envers vôtre peuple , tellement que tous ceux qui vivent sujets à une autre puissance désirent et se tiendroient bienheureux de se voyrtous reduiz sous la grandeur de vôtre Coronne.

Voylà que sert au Prince la clémence plus que la rigueur, le bon traitement plus que la tyrannie , i'humblesse plus que l'orgueil, la douceur plus que la violence et l'équité plus que la force envers les peuples sus lesquelz il a commandement. Et, bien que les seigneuries et grandes prééminences d'un Roy soyent choses qui facent d'avantage honorer

sa majesté, si luy est-il beaucoup plus louable de surpasser les autres qui ont commandement , ainsi que vous faites, en sagesse et meureté de conseil, qu'en terres, possessions et grandeur de puissance.

Cela , Sire , est cause de la bonne police qui se garde maintenant en tous voz pais ; cela est cause de l'honneur et reverance qu'un chacun porte à vôtre Magesté ; cela est cause que vous voyés ainsi fleurir vôtre Règne par dessus tous, et verres prospérer de mieux en mieux , s'il plaist à ce Souverain, guide de nous tous, vous garder encores quelque temps à vôtre France, qui vous aime, qui vous admire, qui vous aimera et vous admirera encores d'avantage , tant plus elle voudra penser et repenser aux grans biens que journellement elle reçoit de vôtre Grandeur.

Il semble, Sire, que le Ciel, tout exprés pour favoriser vôtre Règne, s efforce de parfaire tout en vôtre France , mesmement depuis les plus grans jusques aux plus petiz. Que vous soyez le plus grand des Roys, personne n'en peut ignorer ; outre, qui se pourroit vanter d'avoir jamais leu ni veu siècle plus florissant d'honnestes et sages Princes, plus grans et vertueux que ceux de vôtre sang et autres qui baissent sous vôtre Coronne i De plus sages et dignes Prélats que ceux qui sont ordinairement à l'entour de vôtre Magesté? De Justice plus juste et mieux policée que la vôtre? De No-

blesse plus noble et plus chevaleareuse que celle de vôtre France ? D^bommes plus braves et plus vaillants à la guerre que ceux qui sont à vôtre ser vice? Qui pourroit alléguer un peuple tant industrieusement et avecques plus divines inventions s'employant , que celuy de vôtre France , chacun en Part qu'il entreprend de mener? Bref, Sire, vôtre Règne est monté à tel degré de perfection qu'il ne peut estre plus accompli, et croy qu'il ne cède en rien à l'antiquité, soyt en armes ou en connoissance des lettres.

Autrefoys la Grèce s'est glorifiée pour estre la mère des sciences et la première à bien dire, ayant toutes autres langues et nations en réputation de barbares et mal aprises au regard d'elle, exceptant neantmoins tousjours les Romains , qui ne se contentoient pas moins d'eux en ce tems là que les Grecz mesmes. Mais comme cette grande Nature guydée de ce Souverain Gouverneur ha tousjours acoutumé de conduyre toutes choses créées à quelque sommité de perfection , puys, après les y avoir entretenues par quelque espace de tems , peu à peu elle les rabaisse pour donner accroyssement aux autres, lesquelles, suyvant son ordre inviolable, elle élevé et entretient de mesme qu'elle ha fait les premières, chacune chose régnant à son tour, et selon la révolution qui prend son cours , sus tout ce qui est en ce monde; ainsi le nous fait-elle maintenant bien connoistre, en la grandeur de vôtre Règne et

en la beauté de vôtre langae Françoyse, qu'elle ha parfaite en son rang, de sorte que les mieux disans Grecz et Latins ne l'empoiteroyent pas sus tant d'heureuses langues, sus tant de douces et sçavantes pleumes, qui font aujourd'hui profession ou de bien parler ou de bien écrire en leur naturel Françoys.

Je ne me sçauroy tenir de dire icy un mot à je ne scay quelz affectés latineurs^lesquelz, après avoir tant soyt peu vaqué en la langue Latine, pensent, à tous les motz qu'ilz jergonnent, parler tousjours par l'esprit de Ciceron; comme s'il estoit vraysemblable qu'ilz peussent bien dire en une langue étrangère, et laquelle ilz ne scavent encores à grand peine qu'à crédit, veu qu'en celle qui leur est naturelle, celle qu'ilz ont deu apprendre dès le laict de la nourrice et où ilz ont esté entretenuz toute leur vie , à peine sçauroyent-ilz dire troys motz sans s'y monstrer aprentifz.

D'avoyr la connoissance des langues, c'est une chose fort louable , mais d'autant plus vicieuse à ceux qui s'en font si profondz admirateurs qu'ilz en déposent la leur , et principalement quand ils ont chez eus-mesmes une langue autant recommandable que peuvent estre celles des étrangers, ainsi que nous avons la nôtre, l'une des plus belles lan* gués qui se parla jamais , quoyque tels importuns desgorgeurs de Latin en vueillent japer, au contraire allegans, pour fortifier leur opinion, je ne sçay

combien <ie manières de parler Latines que nous ne sçaurions rendre mot pour mot en nôtre langue. Mais pour un trait de cette sorte qu'ilz métront en jeu, il est aisé de leur en alléguer une infinité d'autres en Françoys qu'il est impossible de rendre en la langue Latine aveques la mesme grâce qu'ilz ont en la nôtre. Ce que je dy de la langue Latine, je l'entens aussi bien dire de la langue Grecque et toute autre telle que ces opiniastres langars vouldront haut-louer pardessus la Françoyse. Jamais langue n'exprima mieux les conceptions de l'espfit que fait la nôtre ; jamais langue ne fut plus douce à l'oreille et plus coulante que la Françoyse ; jamais langue n'eut les termes plus propres que nous en avons en Françoys. Et diray davantage que jamais la langue Grecque ni Latine ne furent si riches ni tant abondantes en mots qu'est la nôtre , ce qui se pourroyt aisément prouver par dix mille choses inventées que nous avons aujourd'hui, chacune aveques ses mots et termes propres, dont les Grecz ni les Latins n'ouirent jamais seuUement parler; tant s'en faut-il qu'ilz nous surpassent en richesse de parole ou d'inventions.

Si l'on veut dire qu'ilz ayent eu des hommes mieux parlans et qui mettoient plus doctement la main à la plume que les Françoys , encores moins le confesseray-je ; veu que nôtre France est pleine d'une infinité d'Homeres, de Virgiles, d'Euripides, de Senecques, de Menandres, de Terences, d'A-

nacreons, de TibuUes, de Pindares, d'Horaces, de Demosthenes, de Cicerons Françoys, et bref, en quelque manière d'écrire que ce soit, la France pour le jourd'huy ne doit rien à l'antiquité des Grecs et des Latins.

O France heureuse 1 Nourrice des plus beaux et plus gentilz esprits qui furent jamais veus, combien ton renom se feroyt bien plus grand et s'épandroit encores davantage, si tu vouloys rendre la louange que méritent ceux qui nous peuvent faire jouir après la mort d'une double immortalité ! La louange est la mère et celle qui donne le plus de vie aux sciences et choses honnestes, et que volontiers désirent le plus tous ceux qui ont éleu pour leur but et l'honneur et la vertu. Mais pourquoy dissimulerions-nous une chose qui ne se pourroyt celer et que nous devons mesmes aysement endurer dire de nous ? Pour dire le vray, nous sommes tous éguillonnés de je ne sçay quel honneste désir de louange, et le meilleur d'entre nous est bien celuy qu'on voyt le plus mené de gloire. Regardons mesmes à ces sages qui traitent du mépris de la gloire : ne souffrent-ilz pas que leur nom soyt conneu par les livres qu'ilz en composent , et en cela où ilz déprisent le plus ceux qui sont affectez à leurs louanges et aux vanteries de leur noblesse^ ne se veullent-ilz pas veoir eux-mesmes vantés et honorés d'en avoyr écrit telles choses au contraire ?

Quoy que quelques uns vueillent contre-faire des mépriseurs de gloire, si n'y ha il celuy tant en^ nemy des Muses qui n'endure bien fort doucement de voyr une louange de ses nobles labeurs s'immortalizer par les doctes écris de quelque sça-* vante pleume. Temistocle le donna fort bien à connoistre à ceux qui ^interrogèrent quelz hommes il entendoyt le plus volontiers parler, lorsqu'il leur fit responce que ce seroyt bien ceux qui chanteroyent le mieux sa vertu. Ce grand Alexandre , s'étant quelquefoys trouvé sus le tombeau d'Achille, dit de luy : (( O bien heureux jouvenceau qui as rencontré un Homère pour le chantre de tes vertus 1 » Et à bon droit dit-il telle chose; car il est tout certain, si cette grande Iliade n'eust point esté faite, que le mesme tombeau qui couvroit le cors d'Achille eust foulé sous la terre ensemble avecques sez oz et son nom et sa vertu. Cela nous doit servir d'assez suffisant témoignage pour nous mûnstrer en quelle recommendation a tousjours esté la louange et ceux qui la sçavoient le mieux donner aux personnes qui la meritoient.

Que seroit-ce de tous les enseignemens les plus sages que nous lisons en une infinité de livres excellans? Des exemples de tant de vertueux et sçavants personnages i De la vaillance des plus vaillans, desquelz lisans les Histoires et Croniques nous ne pouvons faire autrement qu'à leur imitation nous ne soions émeus de quelque aiguillon de

vertu? Tout cela ne seroit-il pas enseveli sous les ténèbres, si la lumière des beaux et doctes écriz n'en eust reveillé la mémoire ? Pourroyt-on donq voyr chose digne de plus grande louange que d'entretenir un tant honneste et divin exercice que celuy des lettres et ceux qui en font preuve, et principalement en nôtre langue, par des écris autant ingénieux et bien discouruz que jamais les Grecz et les Romains en ayent montré du tems de leur plus excellante gloire ?

Aussi donnez-vous bien à entendre. Sire, combien vous estes affecté à cette dernière vertu, qui est non pas d'estimer seulement, mais d'entretenir aux estudes et libéralement salarier ceux qui sont studieux de la lettre, et desquels les jeunes et bien nez esprits vous promettent d'eux à l'avenir quelque chose de bon et digne d'estre employé à la description de voz mémorables vertus et au service de vôtre Grandeur.

La France doit encores et à jamais devra un honneur fort grand aux cendres et à la mémoire de ce grand François vôtre père, le premier de ce nom et de sa nation , le premier Roy qui ha commencé de nous reveiller les lettres et priser les hommes qu'il connoissoit pour leur érudition et bon jugement mériter de luy tel recueil et tant d'amiables faveurs ; mais ce ne vous est pas moins d'honneur, Sire, de nous entretenir en un si heureux commencement, et plus grand encores de ne nous y

entretenir seulement, mais d'augmenter de plus en plus la gloire des lettres et faire fleurir de vôtre Règne la langue Françoyse sus toutes celles dont l'antiquité s'est estimée par tant de siècles glorieuse. Certes, Dieu fait beaucoup pour nous avoir donné un Roi si curieux de la vertu, si vaillant à la guerre, et ensemble tant affecté aux amis de la science ; non seulement un Roi, mais toute une race de lui si bien née, et que les gens de lettres se peuvent bien vanter d'estre maintenant au règne le plus heureux et le plus favorable pour eux qu'ilz sçauroient souhaiter. Vôtre Sœur, la première des Marguerites et plus excellante de toutes les Princesses, porte assez bon témoignage en cet endroit de la grandeur de vôtre sang et divinité de son esprit, s'emploiant tousjours aux plus hautes et plus dignes vertus^ et principalement aux lettres, et l'un des plus hoiînestes et louables exercices que sçauroient^oisir celles qui sont de son rang.

Et si l'antiquité des Grecz et des Romains se vouloyt encores opiniastrer en son excellance par dessus nous, elle ha maintenant bien juste occasion de le quitter à nôtre Règne, quand nous n'aurions autre chose à leur mettre au-devant que le divin esprit d'une tant vertueuse et sçavante Princesse, dont la pareille ne fut jamais veuê de leur tems, ni ne sera, tant que le Ciel et ce qui commande au dessus donnera vie aux hommes de la terre.

Que diray-je, Sire, des jeunes Princes et Prin-

cesses qui sont yssus de vous? N'y voyt-on pas desjà reluyre je ne sçay quoy de la grandeur et de la vaillance du Père et de la sagesse et chasteté de la Mère? Mère, di-je, Reyne non seulement d'un Royaume de France, non seulement alliée d'un Roy le plus grand, le plus sage et le plus vertueux des Roys, mais Reyne et maistresse de soi-mesme, mais elle-mesme la plus grande, la plus sage et la plus vertueuse des Reynes.

Qui voudroit donq encores désormais nier que nous ne soyons en un siècle le plus florissant en toutes vertus qui ayt jamais esté devant nous? Mais certes si le Règne où nous sommes est fort heureux en son excellance, il ne l'est pas moins pour être conduit d'un Roy qui le sçaura non seulement maintenir en son honneur, mais, qui plus est, redoubler sa gloire, de sorte que la postérité qui viendra après ne nous dira pas moins heureux qu'elle estimera le Règne heureux pour avoyr esté gouverné de vous, le plus grand des Roys qui ont jamais eu commandement.

Voylà, Sire, ce que j'ay peu dire en ma foible et encore tendre jeunesse, plus émeu d'un désir de vous faire paroltre l'extrême et bouillante affection que j'ay (continuant le bon vouloir de ceux dont je suis venu) de faire service à votre Majesté et à ceux de vôtre sang, que pour opinion que j'eusse de faire mon devoir en une si grande charge, trop forte certes et trop pesante pour mes pe-

tites et encores mal apprises foiblesses. Mais s'il plaist à vôtre Majesté de prendre ce peu de commencement comme venant de la part d'un qui souhaite sus tout de faire à l'avenir quelque chose de plus digne de vous et de meilleur à la gloire et avantage de vôtre Règne et de vôtre langue Françoyse, je mettray peine, Sire, avecques l'aide et suport de vôtre faveur, de quelquefoys mieux déduire et d'un plus grand jugement un si grave et si divin sujet, et^ avecques raisons plus amplement discouruës, faire connoltre à la France combien ell^e est heureuse d'estre sous l'obéissance de vôtre Coronne.

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