‹ Poésies de Jacques TahureauChapitre 7 sur 48 · MIGNARDISES AMOUREUSES · texte numérisé non relu

MIGNARDISES AMOUREUSES

DE L'A DM I REE

SONNETZ

e n'est pas moy qui veut^ d'un feint ouvrage^ Par mille vers farder sa passion, Ou en flattant plaire à l'affection De P amoureux inconstant et volage ; Ce n'est pas moy qui, surpris d'une rage^ Trouble, insensé, de sa conception Le vif dessein, ny dont l'intention Est de se perdre en un si doux naufrage.

6 SONNETZ, OOB6

Ce n'est pas moy qui tâche de complaire^ Ployant au ¥ênt du léger populskire.

Ne qui s'en veut de trop loing retirer.

Mais bien je vueil, sans contraindre ma lire. Chantant l'honneur de celle que j'admirey Qu'en l'admirant l'on me puisse admirer.

L'esprit divin de Cassandre honoré Du Vandomoys en sa flâme divincy Et l'Olivier par la main Angevine De mille fleurs dextrement coloré;

Celuy qui ha tout le plus doux tire De l'Elicon emmiellant sa Méline, Et cettuy là qui, en errant, affine Un docte écrit, du bien énamouré;

Desja, desja, me coupant tout passage.

Sans pouvoir plus reverdir mon courage.

Ton nom rendoyent sans fleurs avant-fani;

Mais, en lisant sur le beau de ta face^ Tu me fais dire {ô bien heureuse audace!) Qu'on ne pourra le voyr jamais terni.

Cettuicy veut de ses braves ayeux Vanter la gloire et antique noblesse, L'autre se forme en la luitte une adresse.

Se contr^huillant au croc laborieux^

L'un de Phonneur se geinne^ ambicieux. Et cettuylà, tourmenté de richesse^ Fendant les mers, dégourdist la paresse; Vautre au contraire est tousjours ocieux.

Quant est de mojj plus brave, je désire Par ung fredon bien touché sus ma lire Au rang des tiens hautement parvenir»

Que si un coup aux nombres de ma rime De mes accords je te voy faire estime ^ Tu me feras d'homme un Dieu devenir.

Contre le temps je te veux maçonner, O ma Pallas, un bâtiment en France, Non pas d'airain en la f raille apparence.

Dont les Romains favoyent voulu borner;

Je t'en veux bien un autre façonner

8 SONNETZ, ODES

De telle étoffe, encontre ^ignorance, Qu'on ne pourra te poyr en decadance^ Ny par la faux des vieux ans moissonner.

Tu serviras désormais ^ en ce temple ^ A tous amantz d'un immortel exemple.

Pour éviter le vol Icarien.

Hz y verront que l'amour qui affole M'ha sagement aux piedz de ton idole Voulu tuer, pour revivre en mon bien.

Pardonne moy, mon Ronsard^ si f estime Plus que Venus ma Pallas aux yeux verdz^ Et si mon Luc, bruyant d'accordz divers ^ En son honneur tant seulement p anime.

Si cet amour y qui si friand me lime, T'avoit tasté du sugect de mes vers, Je suis certain que par tout Vunivers llfiamberoit en l'ardeur de ta rime.

Ne le voy points ô mon divin Ronsard,

Car je craindroy que ce doux feu qui m'ard Ne chatouillast si fort ta fàntasie

Que les deux cueurs de Cassandre et de moy

En un moment n^en prissent dessus toy Une contraire et mesme jalouzie.

Ce fut le jour qu'à ce Dieu deux-fois né Maint vineux vœu Répand en plaine tasse, Et que le bal en voltes s*entrelasse De son troupeau lassif environné;

Ce fut le jour aux festins ordonné, Ce grand Mardy, qvfune Angélique face M'outreperça des rayons de sa grâce.

Et qu'à ses yeux en proye fuz donné.

Bien me souvient qu'au jeu de mommerie, Ce mesme jour, m*adressant à mamie, Le det me fist de son gage vainqueur;

Mais je ne sçay à quel jeu se peut estre Que par son œil à gaigner tant adestre EP demeura maîtresse de mon cueur,

VU

J'acompagnoys au serein ma maîtresse^ Qui çà et là par les champs traversant, Et les haliers dispostement perçant^

lO SONNETZ, ODES

Suyvoit des chiens la tost^ourante presse.

Me cherchez plus au ciel vostre Déesse,

Vous qui à cry et cor allez chassant,

C'est cettecy, qui va mesme effaçant

D'un teint plus cler la Vierge chasseresse.

Je le sçay bien, car aux raiz de sa vue

Je vy Diane à Uabry d'une nue

Honteusement tapir son front cornu ; Et ce pendant mainte beste sauvage^

Plains, montz,forestz, rendre à ma Nimphe homage,

Ayans son œil pour maistre reconnu.

Mimalion, surpris de mesme rage

Que je sens or dedans moy languissant, Suyvoit transy, d'un pied viste et puissant.

Son Atalante en main toffu passage;

Ores époint en son ame peu sage^ Palle d'effroy, d'horreur se hérissant, Sailloit d'un antre en mousse verdissant Pour la resuivre en l'épineux boccage.

Tant à la fin l'amant se hazarda

Que d'un brandon pareil Amour darda Le chaste cueur de la Vierge fuyarde;

Mais ce meurtrier n! avise les douleurs Où je m'élance entre tant de malheurs, Et si d*espoir un seul trait ne me garde.

Le jour poignoit en une obscure nuit.

Quand l'œil meurtrier qui me rendra ma vie Me contraignit de gré l'ame ravie^ Pour régarer au fort qui me conduit;

J'estoy tranquille^ environné du bruit Dont me rongeoit cette mort qui m'avie; Insatiable en pensée assouvie, Je poursuivoy le malheur qui me fuit.

Ainsi palloys troublé d'amour transie, Quand Apollon, le prime enprofetie.

En ces troys vers mon destin profera :

a pauvre amant touché d'amour extresme!

Tu aymeras celle plus que toy-mesme Dont la rigueur trop dure n'aymera. »

L'an quatorziesme à peine commençoit A me pousser hors de l'enfance tendre,

Quand ton œillade esclave me fist rendre De ce bel ail qui le mien caressait.

De prime-face en mon cueur s*avançoit Doucettement V amour qui me vient prendre; Mais, ha, pauvret! je ne pouvois entendre Le mal qu^après ce traistre me brassoit.

Qui me causoit toute ceste ignorance j Qu'un faux plaisir ^ en trompeuse apparence, Allors voilé d'un foible jugement t

Mais y las! fautnl que pour estre trop sage Maintenant j'aye une si forte rage, Perdant le bien d'un jeune affolement!

En quel fleuve areneux jaunement s'écouloit L'or qui blondist si bien les cheveux de madame^ Et du brillant éclat de sa jumelle fiàme y Tout astre surpassant, quel haut ciel ^emperloitf

Mais quelle riche mer le coral receloit De cette belle levre^ où mon désir s'affame.^ Mais en quel beau jardin la rose qui donne ame A ce teint vermeillet au matin s'étaloitf

Quel blanc rocher de Pare, en ettofe marbrine Ha tant bien montagne cette plaine divine^

ET MIGNARDISES. l3

Quel parfum de Sabée ha produit son odeur?

O trop heureux le fleuve, heureux ciely mer heureuse, Le jardin^ le rocher y la Sabée odoreuse.

Qui nous ont enlustré le beau de son honneur!

Peintres, laissez, laissez vostre entreprise, Si vous avez tant soit peu de raison :

Lequel de vous me peindroit la toison Qui jusqu'aux piedz tant blondement se frise?

Qui me peindroit la douce mignardise De ces beaux yeux, Papast de ma poison?

Quel teinct rosin feroit comparaison A ceste bouche^ où tant (Codeurs j'épuise?

Bien qu'un Appelle, ou un autre Eufranor, Zeuze, Parrhase, ou un Timante encor, Peussent revivre et voyr mon Angelette,

Si ne pourroii leur blandissant pinceau Représenter au vif^ dans un tableau.

De son beau corps la moindre veinelette.

Mainte Nayade au serein se promeine,

14 SONNETZ, ODES

Ratant les bordz que Loyre va léchant,

Par maint soupir, par maint amoureux chanta

Dardant au ciel sa douçamere peine.

Mais quand un coup ma guerrière inhumaine Y va les traictz de son arc décochant, Chacune allors, sans lustre, se cachant, Fléchist despoubz sa beauté plusqu' humaine.

Vont voit ainsi^ d^un matinal retour.

Ce beau Soleil nous r^ allumant le jour.

Dérayonner le beau des corps célestes :

Aussi^ venant Vécler de mon Soleil, Soudain il tue^ encor d'un plus bel œily Des plus beaux yeux les grâces manifestes.

Je me plaignoy des beaux yeux de ma Dame, De son beau front, de son voûté sourcy^ De son beau teint, de son beau poil aussi, Qui dans ses neudz emprisonne mon ame;

Je me plaignoy de son ris qui m'enflame.

Puis de son cueur félon et sans mercy^ Qui plus se monstre à mon mal endurcy Quand plus je fondz en F amoureuse flâme.

Et voicy lors Venus qui me vint dire :

ET MIGNARDISES. l3

« Ne sens tu pas Pheur cTun si doux martire Par la beauté des beautez la première f Puis tu te plains d'en estre langoureux !

Mon enfant mesme en seroit amoureux^ S*// n'estoit point privé de la lumière. »

Dames de Tours^ sionq en vostre cueur Entra dP Amour la poignante estincelle, VoyeZy helas! la cruauté de celk Qui se repaist et baigne en ma langueur.

Je suys certain que, voyant la rigueur Dont elle est tant à sa moytié rebelle, La bannirez du nom de Tourangelle^ Nom qui ne sent rien moins qu'une ranqueur.

Mais, mais voyez, que dis-je! 6 grand blasphème! Voudriez vous bien cette beauté extresme Desestimer digne de vostre nom ,

Celle sans qui l'honneur de vostre ville, Veuf de son loz, languiroit inutile.

Et orphelin de son plus haut renom ^

l») SOMNETZ, iDE5

XVÎ

malheureux et Aecen ijue je suis I Je veux hausser la grandeur qui rn^abime^ Je veux louer ce qui me desestime y Je me fay fort de ce que je le pwn.

Je me console au plus de mes ennuySy Et dans mes vers tant seulement f anime Un seul obgety qui tout me desanime ; Les jours plus clers me sont obscures nuiîz.

vous amantZy si ma bndlante plumey Un feu pareil an mien ne vous alluntey.

Voyez, voyez ? Amour qui nfest si fier; Et si je n'ay ^an vray amant la gracey A tout le moins donnez may cette place^ Q^tn tout malheur je soys dit le premier!

Comme tout seul je plaignoy mes douleurs Dans un jardin, voicy mon Angelette Qui près de moy secretUment seulette Se vint baisser pour y cueillir des fleurs.

Je ne pensoy rien allors qv^en mes pleurs

Qui rousoyoient desja dessus Pherbette, Et, lamentant (fune chanson aigrette, Je ne sonnoy que de fier es rigueurs^

Quand j'avisay ma Nymphe à Vimpourveue^ Qui, détournant dessus mes yeux sa veue.

Se redressa d'un mignard mouvement.

Mais^ mais, hé! dieu! par l'amour qui m'affole, Je perdy lors contenance et parole, D'un flanc esmeu sanglottant vainement.

Tu m'as cent foys fait prendre la guiterre Pour fesjouir de mes vistes chansons, Tu fes cent foys baignée aux tristes sons Dont j'animoy mon amoureuse guerre.

cueur trop fier, qui fièrement m'enferre!

froidz esprit^ trop plus froidz que glaçons ! Cruelz penser s, qui en mille façons Cruellement tenez mon ame en serre !

Las! tu veux bien tirer du passetemps De ton esclave, ai! ai! mais tu n'entendz Par ses soupirs le mal qui plus le presse :

Adouci donq , adouci donq un peu

Ce doux'amer, ce doux trahissant feu.

Et je diray tes douceurs, ma Déesse.

Souvent lu fais de mes vers ta lecture.

Où lu ne voys que mon amour dépeint.

Et toatefoys, estimant qu'il soit feint.

De plus en plus tu nfen gennes plus dure .

Ce serait peu de voyr en écriture Le dur tourment de mon martire empraint.

S'il ne m'estoit au visage mieux paint, Tesmoin loyal du soucy que j'endure.

Tu le sçais bien, tu le sçais bien aussi; Mais ta fierté ne veut avoyr mercy De ma douleur cruellement extresme.

Comme auras tu, ma Nimphette, pitié D'un étranger qui te porte amityi, Quand tu ne l'as seulement de toy-mesme?

Te pourvoit bien quelque feint amoureux Avoir deçeue (ô trop étrange vice!) Dissimulant de f offrir son service.

ET MiGNARDISKS. IQ

Et pour f amour vivre tout langoureux f

Auroit il bien esté si malheureux, En ton endroit^ défaire comme Ulisse, Qui, pour jouyr de Calipson trop nice.

Par son péril se feignoit estre heureux?

T' auroit il point. Madame^ ainsi trompée.^ T auroit il point fait ainsi qu'à Medée Fist ce Jason, desloyal étranger f

Si le Méchant favoitfait telle offense, dieux! à dieux! qu'en peut mon innocence.

Dont tu te veux à trop grand tort venger?

// est tout vray, certes je le confesse.

Que les esprit^ ains que d'entrer au corpz, Ont eu ensemble au Ciel quelques accordz^ Se soulassans de divine liesse ;

Car, aussi tost qu'icy bas ma maîtresse Je recongneu, mon esprit fut recors L'y avoir veué, et, de moy saillant hors.

Retourna voyr le beau de sa Déesse;

MaiSf à esprit, esprit trop curieux^ Que ne fes tu au noyr fleuve oublieux Noyé y ainçoys qu'avoyr telle memoyre?

Ne yoU tu pas comme les sens perclus De tes amours ne te cognoUsent plus, Bien que tu soys les r'animant de gloire f

Si pour n'avoyr aucune joayssance De ses amours fièrement animez.

Et si pour estre absent des lieux aimez.

Et de voz yeux, d'une si longue absence ; Si pour n'avoyr un seul point d'espérance De voyr jamais ses ennuii terminez.

Et si pour voyr mille maux asslnez En son malheur, pour tonte recompense ; Si tout cela pouvait faire amortir Le feu ifumour, ou bien le divertir.

Le détournant d'un enflâmi courage.

Long temps y ha que ce brazier cuisant.

Qui me va tout jusqu'aux os épuisant, M'eust refraichi, ou privé de sa rage,

Ne sais-je heureux d'autoriier mes vers De rail si beau d'une dame si belle,

De l'apaiser de la douce querelle De mes écrit paisiblement divers;

Elle qui ja d'un rond de Lauriers verdz M' empanachant, rend ma teste immortelle y Elle qui est P inique Tourangelle, Mais bien unique en ce grand univers;

Elle qui tient les Muses et Carites^ Et qui surpasse en grandeur de mérites Tout le plus beau des plus belles beautez,

Moy trop heureux si cette face d'Ange^ Si ce beau front avoyt, d'un contréchange, Pris les douceurs au lieu des cruautez !

Je suis de toy si àprement jaloux Que, si tu prens le frais en un boccage^ Je doubte allors qu'un Chevrepii sauvage Taille enrettant au filé de ses noudz.

Tout ce qui est et dessus et dissoubz Ce gentil corps, mesmement son ombrage.

Ne peut donner promptement cette rage Que comme moy ne brusle d'un feu doux !

Sij'aperçoy ta sœur ou autre dame Avecques toy^ alors s'acroist ma flâme^

22 SONNETZ, ODES

Craignant de voir quelque amant déguisé.

Dy moy, Baïf, je f adjure par celle Qui doucement embrase ta moelle^ S' ainsi que moy tu es martirisé?

Comment es tu contre ton serviteur.

Par ta colère, aigrement enflaméet Comment es tu contre luy animée.

Qui jusqvCaux Dieux envoyé ton honneur ?

Luy qui n'ha point le comble de son heur S^il ne te voyt en tous lieux estimée, Luy qui ne bruit que de ta renommée?

Et tu luy vas pourchassant ce malheur !

Tu es, Amour, Dieu de la paix heureuse; Nous adorons cette paix amoureuse Tous qui marchons soubz toy, paisible Enfant.

Ren moy, mon Dieu, ren ma Nymphe ployable^ Ren me la donq par ta paix amyable, De sa rigueur doucement triumphant.

Contre le choq de PEnfant qui m^entâme,

Me foudroyant et l'esprit et le corps , J'avoys empris pour les braves effortz Du Dieu guerrier rompre toute saftâme.

Mais, las^ helas! ce n'est ainsi que l'ame De sa fureur met la rage dehors :

Plus on le fuit, plus courageux allors, D'un feu cruel lesfuitifz il enflâme.

Que me servoit, en évitant ses dardz, Avoir recours à cet horrible Mars, Veu qu'il ri ha peu luy^mesme s* en deffendrei

que soudain je mourroys de douleur Si je riavois compagnons en malheur Mesmes les Dieux^ qu'il fait d'en haut descendre!

Elle est en toy la brave chasteté

Qui fait flamber le renom de Lucrèce,

Et de Méline en toy est l'alegresse,

Et la splendeur de sa vifve beauté.

Elle est en toy cette divinité

Qui ton esprit Cassandrise en sagesse,

Et en toy est cette verdure épaisse

De l'Olivier^ divinement chanté.

Il riy ha rien de parfait en Nature

24 SONNETZ, ODES

Qui pour fonm n'ayt mis toute sa cure, Y prodiguant ses trésors les plus beaux.

Il n'y a rien en toy qui ne me plaise^ Fors que toy^ faite autre Laure, nCembraise, Second Pétrarque, en trop crueli flambeaux.

Je paragonne à ta grandeur divine Ce brasselet, dont ton braz est lié :

Il est tissu d'un fin or délié, Un or plus haut ton beau chef illumine;

De tous costez une blancheur l'affine, Et par endroit! de noirceur meslié.

Ton teint d'albâtre est plus blanc la moitié. Prenant son lustre en sa voûte hebenine.

Quand je f invoque il n^entend point mes crizy Tu fais la sourde auxplaintz de mes écriz; Mais en trois pointz j'y congnoy différence :

Car il estreint ce qui me tient serré ; Il dore un braz dont je suis enferré; Il ne peut rien, tu as toute puissance.

Près est mon mal, loing je voy mon remède ;

Je suis gaery, sainement languissant ;

Je me déteste, et me vas blandissant;

Tout est à mojy et rien je ne possède; En tenant bon, incontinent je cède ;

J'acomply tout d^un pouvoir impuissant ;

Je me tien ferme, au premier pas glissant ;

Je suis le moindre, et tous autres j'excède.

Mais c'est grand cas qu'il nefaudroit qu'un point

Pour alléger la douleur qui me poingt . En tant et tant de playes inhumaines.

Curez moy donq ce désir trop hautain

D'un appareil adoucy du certain^

Et je vivray délivré de mes peines.

Je ne veux point, pour me vanger de toy, D'ongles pointuz te deschirer la face, Et si ne veux par une foie audace Dessus ton corps faire aucun desarroy.

Je n'entreprens pour ta parjure foy

a6 SONNETZ, ODES

Cruellement te traîner par la place :

Quelque vilain de trop mauvaise grâce Ces lourds débat recherche y et non pas moy.

Mais je peindfay d'une plume immortelle Une trop fiere et dure Tourangelle , Qui se nourrit de me voyr en douleur;

Et, bien que peu te soit mon écriture, Si fen pourra quelquefoys la lecture Faire changer de honte la couleur.

Ce fier oiseau qui sus un haut rocher Tourne son vol en œillade cruelle.

Et qui fondant d'une griffe bourelle Vient le poumon sacrilège accrocher;

Pour mieux au fond de Famé me chercher y Ce fin pipeur, m' endormant de son Asie, Me chevala par les yeux de la belle.

Où je pensois un doux amour nicher.

Lors, me voyant amusé dans ce temple, Dont les secret encores je contemple.

Dessus mon cueur se rua sans pitié.

Ofaux tiran! 6 crime abhominable!

De se voiler d'une figure aymable, Pour decevoyr soubz umhre d'amytiél

Le ciel, le feu, les eaux, l*air et la terre, Tout animant, et mesmes les haux Dieux^ Bref tout cela que le cercle des deux Dedans le rond de tout ce monde enserre.

Encontre moy courte et recourt grand erre. D'amour, de rage et d'ire furieux^ Et d'une peur trop jalouze envieux , Il dresse en vain contre soymesme guerre;

Mais je pardonne à cet amour extresme Qui me rend or bruslé de ce martire.

Ores glacé (Tune coleri blesme,

Pour la faveur de celle que f admire, Quand quelquefoys presque je me veux dire^ Pour si grand bien^ envieux de moy^mesme.

xxxni

De ton mouchoir piqué de gent ouvrage Par ces chemins je m'alloys éventant; Ce me sembloit la fureur alentant

28 SONNETZ, ODES

Du chaud Soleil, qui me dardoit sa rage;

Mais, en pensant refraichir cet outrage De rapre ardeur qui m^alloit tourmentant^ Un feu plus vif de ce mouchoir sortant Me chaubouilloit col, et sein, et visage.

Si seulement ce que tu as touché D'un tel venin me rend ainsi taché.

Venin quifaict qu'à petit feu je brulle.

Que doibs'je avoyr nu à nu te touchant, Fors un brazier plus vifvement tranchant Qu'onques ne fut la chemise d'Hercule /

que souvent, voyant l'unique beau De ton parfait, mon cuettr soubhaite d'estre, Comme des Dieux le plus souverain maistre^ Cygne ^ Satir, pluye d'or, blanc Toreau!

Combien de foys d'un bel Astre jumeau fay désiré de nous deux faire croistre Les feux d'enhauî, pour en faire aparoistre Par l'univers le céleste flambeau!

Sainte! ô Ange! à trop plus que divine!

L'homme n'est point, l'homme n'est vrayment dine De te toucher, ny mesmes te servir :

Car il faudrait pour telle jouyssance Avoyr d'un Dieu la plus parfaite essence Et saintement jusqv^aux Cieux te ravir.

Ce n'est plus moy qui croit à la puissance Du mouvement des astres ou des cieux^ Car trop en vain fay esté curieux De l'ascendant fatal de ma naissance.

Centfoys trompeuse une telle science D'avoyr fondé le comble de mon mieux Dessus P amour 9 quand, las! devant mes yeux Tout au rebours j'en voy l'expérience.

Douze maisons, mais douze abus de l'art, Vous me trompez^ tout branle par hazard!

Traîtres aspectz d'oroscope amyable,

En vain m'avez apasté d'un bon heur :

Mon ascendant est en l'œil admirable De la beauté qui prédit mon malheur,

Maint amy mien, voyant dans mes écriz Tant de travaux privez de récompense^

3o SONNETZ, ODES

S^est efforcé^ par mainte remonstrance, Hors d'avec toy distraire mes espriz.

Mais je suis tant par tes vertus épris Qu'à tout jamays durera ma constance, Et si nulle autre amoureuse puissance Pourra gàigner de mon ame le pris.

Quand vous devriez^ à Erinnes tragiques^ M^époinçonner de vos brullantes piques.

Quand je debvroy Sisiphe devenir,

Si resteray-je en ma ferme pensée :

Aussi l'amour qui est bien commencée Ne se peut pas légèrement bannir.

Me promenant, pensif de ma cruelle, Je vis en l'air un Millan tournoyant, Qui sans cesser voletoit guerroyant Une craintif ve et simple Colombelle :

« Ha ! [di'je alors) l'humblesse est tousjours telle Que volontiers on la va foudroyant D^une fierté, qui plus va maistroyant Quand plus subjet on se rend dessoubz elle,

« fen voy, fen voy l'exemple dessus moy^ Sentant d'amour la trop severe loy.

Qui va bâtant mon humble petitesse.

« Mais cet Amour me dit, d*autre costé, Que c'est honneur étestre ainsi surmonté Par la grandeur d'une telle hautesse, »

Je ne quiers point de ce grand Simonide Le souvenir y et moins Vail Lyncien : Oublier tout, et n'apercevoyr rien, Ifennuiz et pleurs me feroit estre vuyde.

N'est ce pas tojy souvenir, qui débride Ce fol Amour ennemy de mon bien f A retracer tout ce mal ancien.

Œil trop agu, ne me sers tu de guide?

Vive memoyre! à trop vive clarté!

Par vous je perdz ma franche liberté»

Mais que vaudroit or^ me crevant la vue.

Tous mes pensers voiler d'un long oubly.

Quand mon esprit, d*erreurs ensevely, Fait ja languir mes yeux soubz une nuef

Vien fen, Baïf, vien fen avecques moy;

32 SONNETZ, ODES

Délaisse là ton rivage de Seine, Vien f égayer près la Sarte du Meine, Qui va bruyant lentement mon émoy.

Tu me verras soudain tapir tout coy Dedans un antre, ou près d'une fontaine, Et puys, traçant une roche hautaine, Grimper amont de maint accrochant doy.

Tu me verras souvent la couleur pâle Tost se ternir, tost retourner égale A la clere aube empourprant son vermeil.

Tu me verras d'assurée inconstance.

En carolant par l'amoureuse dance.

Sonner des vers d'un haut air nompareiL

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