AUX AMANTS DÉSESPÉRÉS
Amans, qui souhaittez les désers pour mourir, Qui conjurez la mort et qui vouliez périr, Qui vous dittes espris d'une flamme divine,
Estes-vous insensez ! Quoy, ne sçavez-vous pas
Que le plaisir finit avec[quej le trespas,
Et que la mort corrompt ce que l'on s'imagine.
Las ! Que je suis contraire à voz affections ! Aymant, comme je fais, je tais mes passions ; Nul ne sçait mes désirs ; je cache mon envye. Modeste en mes pensers, je n'espère jamais Plus hault que je ne doibz. Ainsy mourant en paix, Je retarde ma mort et bien heure ma vie.
Je doubte que trespas me ravisse les ans
Et m'oste le loisir de parfaire mon temps
En ce siècle d'amour, en ce plaisant martire,
En ce feu doux bruslant, qui m'art et me nourrit,
Qui me faict vivre heureux, me blesse et me garit.
Me conduit à la mort et tousjours m'en retire.