‹ Poésies de Jules Barbey d'Aurevilly commentées par lui-mêmeChapitre 1 sur 9 · A MON TRÈS-CHER AMI ET ÉDITEUR G. -S. TREBUTIEN · texte numérisé non relu

A MON TRÈS-CHER AMI ET ÉDITEUR G. -S. TREBUTIEN

A qui dédier ces vers qui devraient peut-être rester inédits!... En vous les offrant, je ne vous les donne pas: je vous les restitue... Vous qui savej éditer comme Benvenuto Cellini ciselait, vous avej taillé mes cailloux comme on taille des diamants, et par là, vous ave j fait vôtres et presque précieuses, ces quelques pierres brutes, noires et couleur de sang, dans lesquelles, sans vous, la lumière n'aurait jamais joué.

JULES BARBEY D'AUREVILLY Paris, i5 août i853.

« Oh 1 pourquoi voyager? » as-tu dit. C’est que l’âme Se prend de longs ennuis et partout et toujours;

C’est qu’il est un désir, ardent comme une flamme, Qui, nos amours éteints, survit à nos amours I C’est qu’on est mal ici, — comme les hirondelles,

Un vague instinct d'aller nous dévore à mourir;

C'est qu’à nos cœurs, mon Dieu 1 vous avez mis des ailes. Voilà pourquoi je veux partir I

C’est que le cœur hennit en pensant aux voyages. Plus fort que le coursier qui sellé nous attend ;

C’est qu'il est dans le nom des plus lointains rivages Des charmes sans pareils à celui qui l’entend ;

Irrésistible appel, raoz des vaches pour l’âme Qui cherche son pays perdu — dans l'avenir ;

C'est fier comme un clairon, doux comme un chant de femme- Voilà pourquoi je veux partir !

C’est que toi, pauvre enfant et si jeune et si belle, Qui vivais près de nous et couchais sur nos cœurs. Tu n’as pas su dompter cette force rebelle,

Qui nous jeta vers toi, pour nous pousser ailleurs I Tu n'as plus de mystère au fond de ton sourire, Nous le connaissons trop pour jamais revenir;

La chaîne des baisers se rompt, — l’amour expire... Voilà pourquoi je veux partir!

En vain, tout en pleurant, la femme qui nous aime Viendrait à notre épaule agrafer nos manteaux,

Nous resterions glacés à cet instant suprême :

A trop couler pour nous des pleurs ne sont plus beaux. Nous n’entendrions plus cette voix qui répète :

« Oh! pourquoi voyager? » dans un tendre soupir,

Et nous dirions adieu sans retourner la tête.

Voilà pourquoi je veux partir !

Oh ! ne m'accuse pas, accuse la nature,

Accuse Dieu plutGt, — mais ne m’accuse pas !

Est-ce ma faute, à moi, si dans la vie obscure

Mes yeux ont soif de jour, — mes pieds ont soif de pas ?

Si je n’ai pu rester à languir sur ta couche.

Si tes bras m'étouffaient sans me faire mourir,

S'il me fallait plus d’air qu'il n'en peut dans ta bouche... Voilà pourquoi je veux partir !

Pourquoi ne pouvais-tu suffire à ma pensée.

Et tes yeux netre plus que mes seuls horizons ? Pourquoi ne pas cacher ma tête reposée Sous les abris d'or pur de tes longs cheveux blonds ! Comme la jeune épouse endormie à l’aurore,

La fleur d’amour, comme elle, au soir va se rouvrir... Mais si l'amour n'est plus, pourquoi de l'âme encore? Voilà pourquoi je veux partir!

Tu ne la connais pas cette vie ennuyée.

Lasse de pendre au mâtv avide d'ouragan.

Toi, tu restes toujours sur ton coude appuyée, A voir stagner la tienne ainsi qu’un bel étang.

Restes-y ; — mon amour fut l’ombre d'un nuage Sur l’étang ; — le soleil y reviendra frémir. . .

Tu ne garderas pas trace de mon passage...

Voilà pourquoi je veux partir !

O coupe de vermeil ! où j’ai puisé la vie.

Je ne t’emporte pas dans mon sein tout glacé ;

Reste derrière moi, reste à demi-remplie.

Offrande à l'avenir, et débris du passé !

Je peux boire à présent, sans que trop il m’en coûte. Un breuvage moins doux et moins prompt à tarir. Dans le creux de mes mains, aux fossés de la route... Voilà pourquoi je veux partir !

Mais si c’est t’offenser que partir, oh ! pardonne ; Quoique de ces douleurs dont tu n’eus point ta part, Rien, hélas ! — (et pourtant autrefois tu fus bonne) Ne saurait racheter le crime du départ.

Pourquoi t’assocîrais-je à mon triste voyage 1 Lorsque tu le pourrais, oserais-tu venir î Plus sombre que Lara, je n'aurai point de page... Voilà pourquoi je veux partir 1

Et qu'importe un pardon ! innocent ou coupable, On n’est jamais fidèle ou parjure à moitié ;

Le coeur, sans être dur, demeure inébranlable.

Et l’oubli lui vaut mieux qu'une vaine pitié.

Ah l'oubli ! quel repos quand notre âme est lassée ! Endors-toi dans ses bras sans rêver ni souffrir...

Je ne veux rien de toi... pas même une pensée... Voilà pourquoi je veux partir !

Car il est, tu le sais, ô femme abandonnée,

Un voyageur plus vieux, plus sans pitié que moi,

Et ce n'est pas un jour, quelques mois, une année, Maisc'est tout qu'il doit prendre aux autres comme à toi! Tels que des épis d'or sciés d'une main avide.

Il prend beauté, bonheur, et jusqu'au souvenir.

Fait sa gerbe, et s’en va du champ qu’il laisse aride... Voilà pourquoi je veux partir!

Oui, partir avant lui, partir avant qu’il vienne !

Te laisser belle encor sous tes pleurs répandus.

Ne pas chercher ta main qui froidit dans la mienne. Et sous ton front terni, tes yeux, astres perdus !

N 'eût-on que le respect de celle qui fut belle.

Il faudrait s'épargner de la voir se flétrir,

Puisque Dieu ne veut pas quelle soit immortelle ! Voilà pourquoi je veux partir 1

*».* i'Jt 1 *j!/ JVS'-IOt *»Up ilC/-îijil ^

. tj ' - »*: )' î!- « <J j*. vjtvjib.i'ir \i .twl *1

’ o V.*; .=! i. . *’ *..J « u.i et. ] i - y* Ji» u'jmJ swuijl

î; • ^ J* V‘ rJ * t * ti*J i *■ l» v J

« Je ne sais si c'est la contagion, ou quelque corde qui se retend en moi, mon ami, mais moi aussi j’ai eu des quartsd'heure de poésie depuis que je ne vous ai vu. Je vous ap porterai trois pièces de vers qui ont eu les applaudissements

de mon frère la troisième que je crois antique de pureté,

d'attitude et de simplicité hère, est une réponse au mot d’une femme : « Oh! pourquoi voyager ? » dont mon frère a fait une exquise élégie. Je vous montrerai les deux morceaux. » ( Extrait dune lettre datée de Caen le i 3 décembre 1834.)

• Un morceau d' Anthologie ,» du» il H. Sainte-Beuve. (Voir la Petite Revue du samedi 33 décembre IMS.)

Il avili un des trente-six exemplaires des sera de M. d'Aurevilly, avec un envoi de l'auteur, cité par H. Ed. Scberer, dans son article du journal Le Tempi, du 13 février : La /Bibliothèque de Sainte Heure, Ce volume n'a pas été compris dans la vente du SI mars ; c'est pourquoi, sans doute, la citation de /‘cnrei a été

t<t,n 1IIM) #1

***i.*»; ik tu; .»/« »r J *’ ** *■»* »nî *1 »*•>

i.j'iU» « i<*a< 3 li«i

Si tu pleures jamais, que ce soit en silence ;

Si l'on te voit pleurer, essuie au moins tes pleurs ! Car tu ne peux trouver au fond de ta souffrance Le calme fier qui naît des injustes douleurs.

Non, tu ne le peux pas. Si ta vie est brisée.

Qui me brisa le cœur où tu vivais? Dis-moi, Dis-moi qui l’a voulu, si jetai délaissée?

Tes pleurs amers et vains n’accuseraient que toi !

Les femmes sont ainsi! Que je t'eusse trahie. Tu reviendrais m’offrir genoux mon pardon.

Si tu m’aimais, pourquoi cette triste folie D’implorer de l'amour la fuite et l’abandon ?

Mon orgueil t’obéit sans risquer un murmure.

A ce monde sans cœur je cache mes regrets; Sous un dédain léger je cache ma torture,

Et si bien, — que toi-même aussi t'y tromperais !

Et tu m’aimais pourtant ! Amour triste et rapide ! Ne me semblait-il pas le plus profond des deux? Sans moi de quel bonheur étais-tu donc avide, Puisqu’avec moi jamais tu n’avais l'air heureux?

Mais à présent sans moi plus heureuse, j'espcre. Si tu penses parfois à celui qui t'aimait,

Ne te repens-tu pas d'avoir fait un mystère Du mal que tu cachais et qui l’inquiétait?

Et si lu t'en repcns, cachexie dans ton âme.

Tout n'est-il pas, hélas 1 entre nous consommé ! O toi qui n’eus jamais l'abandon d’une femme, Reste ce que tu fus, 6 blond Sphinx trop aimé !

« Vous voyez que malgré les horreurs de la politique, le démon des vers me tente encore parfois, mais c’est toujours un autre démon qui l’amène, et voilà pourquoi je ne fais pas de livres en vers, mais seulement des vers par-ci par-là. » ( Lettre du a 5 mars 1843.)

Oh ! comme tu vieillis ! Tu n'ca es pas moins belle ; Ton front au poids des arts refuse de fléchir.

La rose de ta lèvre est peut-être éternelle.

Puisque pleurs ni baisers, rien n’a pu la flétrir !

Ohl comme tu vieillis! Je te retrouve toute.

Comme autrefois, — après deux ans d’amour cueillis ! Mais sur ce coeur à toi, Clary, Clary, tu doute... Pauvre enfant, comme tu vieillis I

Page 1