‹ Poésies de Jules Barbey d'Aurevilly commentées par lui-mêmeChapitre 8 sur 9 · LA MAITRESSE ROUSSE · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE ROUSSE

Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse.

Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion !

Je l’aimais ardemment, — âpreroent, — sans tendresse.

Avec possession plus qu'adoration 1

C'était ma rage, à moi, la dernière folie

Qui saisit, — quand touché par 1 âge et le malheur,

On sent, au fond de soi, la jeunesse finie...

Car le soleil des jours monte encor dans la vie.

Qu'il s’en va baissant dans le cceur.

Je l'aimais ! et jamais je n'avais assez d'elle !

Je lui disais : « Démon des dernières amours. Salamandre d'enfer, à l’ivresse mortelle.

Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours ! Verse-moi, dans tes feux, les feux que je regrette,

Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard ! Rajeunis le rêveur, réchauffe le poëte,

Et puisqu’il faut mourir, que je meure, 6 fillette I . u .? Sous tes morsures de jaguar.

Alors, je la prenais dans son corset de verre, lif ■< Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor , J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,

Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or ! 1 ' ' '

Et c’étaient des baisers lu; Jamais, jamais vampire n > Ne suça d’une enfant le coo charmant et frais, "■> trf Comme moi je suçais, 6 ma rousse hétàVre, '-m f La lèvre de cristal où buvait mon délire; !,t ^

Et sur laquelle tu brûlais ! <"ui ' 1

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Et je sentais alors ta foudroyante haleine

Qui passait dans la mienne, et tombant dans mon coeur,

Y redoublait la vie, en effaçait la peine,

Er pour quelques instants en ravivait l'ardeur I Alors, fille de feu, maîtresse sans rivale,

J'aimais à me sentir incendié par toi.

Et voulais m’endormir, l'air joyeux, le front pâle.

Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,

Et le bûcher était en moi!

« Ah I du moins celle-là sait nous rester fidèle.

Me disais-je, — et la main la retrouve toujours, Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d'elle.

Et veut, dans son amour, perdre tous ses amours ! » Un jour elles s'en vont, nos plus chères maîtresses; Par elles, de l'Oubli nous buvons le poison.

Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses. Peut nous tder aussi, — mais à force d'ivresses,

Et non pas par la trahison ! »

Et je la préférais féroce, mais sincère,

A ces douces beautés, au sourire trompeur.

Payant les cœurs loyaux d'un amour de faussaire !... Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur ! L’or quelle me versait et qui dorait ma vie, Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor ! Aussi, ce n’était pas pour le temps d'une orgie.

Mais pour l’éternité que je l’avais choisie.

Ma compagne jusqu'à la mort!

vit

Et toujours agrafée à moi comme une esclave.

Car le tyran se rive aux fers qu’il fait porter,

Je l’emportais partout dans son flacon de lave.

Ma topaze de feu, toujours près d’éclater!

Je ressentais pour elle un amour de corsaire,

Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !

Cet amour qu’Hégésippe avait dans sa misère,

Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère. Et qui fit mourir Sheridan !

Et c'était un amour toujours plus implacable.

Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !

C'était comme la soif, la soif inexorable,

Qu'allumait autrefois le philtre de Circé !

Je te reconnaissais, voluptueux supplice!

Quand l'homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés. De l’abrutissement le monstrueux délice...

Et n’est, — Circé ! — jamais assez, à son caprice,

La bête qui lèche tes pieds!

Pauvre amour, — le dernier, — que les heureux du monde Dans leur dégoût hautain s’amusent à flétrir.

Mais que doit excuser toute âme un peu profonde.

Et qu’un Dieu de bonté ne voudra point punir!

Pour bien apprécier sa douceur mensongère.

Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet, . Avoir caché ses yeux dans l'ombre de son verre,

Et pleuré dans cette ombre, — et bu la larme amère Qui tombait et qui s’y fondait.

Un soir, je la buvais cette larme, en silence...

Et replongeant ma lcvre entre tes lèvres d’or.

Je venais de reprendre, û ma sombre Démence ! L'Ironie, et l'Ivresse, et du Courage encor!

L’Esprit, — l'Aigle vengeur qui plane sur la vie, — Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir... J'allais recommencer mes accès de folie,

Et rire de nouveau du rire qui défiel...

Quand une femme, en corset noir...

Une femme... je crus que c’était une femme,

Mais depuis... ah! j'ai vu combien je me trompais! Et que c’était un Ange, et que c’était une Ame De rafraîchissement, de lumière et de paix !

Au milieu de nous tous, charmante Solitaire,

Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés;

Elle prit scs gants blancs, et les mit dans mon verre. Et me dit, en riant, de sa voix douce et claire :

« Je ne veux plus <^uc vous buviez 1 »

Et ce simple mot là décida de ma vie,

Et fut le coup de Dieu, qui changea mon destin ! Et quand elle le dit, sûre d'étre obéie,

Sa main vint chastement s'appuyer sur ma main ! Et depuis ce temps-là, j'allai chercher l'ivresse Ailleurs que dans la coupe où bouillait ton poison, Sorcière abandonnée! G ma Rousse Maîtresse!!! Bel exemple de plus, que Dieu, dans sa sagesse. Mit l'Ange au-dessus du Démon !

A Pari», Il uotoriibr* 1831, A quair* l»mrv» do Mir.

« La Maltresse rousse n'est nullement une femme, mais matériellement et positivement Veau de vie , — que j'ai aimée, que j’aime encore, et dont je boirais comme sir Reginald Anneslcy (un type à la moi) si je ne craignais pas de faire de la peine à l'Ange blanc. Positivement aussi l'Ange blanc a mis ses gants dans mon verre, et ma poésie, comme tout ce qui est poésie sous ma plume, est de l’action et de la réalité. Tout est vrai dans ce que j’écris. — Vrai de la vie passée, soufferte, éprouvée d'une manière quelconque — non pas seulement de la vie supposée ou devinée. Je ne suis pas aussi grand artiste que cela

» Quant à mon affreux goût pour l’eau de vie, ou le rhum, je sais tout ce qu’on en peut dire ; mais que voulez-vous? il est en moi. Est- ce de dépravation ou de constitution ? je ne sais. Mais l'Ange blanc seule dans le monde pouvait être plus puissante que ce goût destructeur, et m’en interdire

l'ivresse. Un ennui dont vous avez mesuré la profondeur et la surface, mon cher Trcbutien, puisque vous avez copié le Mémorandum que j’avais écrit pour Guérin, une vie plus tard désespérée, un isolement de cœur égal à celui du Moïse de de Vigny : « Mon Dieu! vous m ave ^ fait puissant et solitaire! » et que les huit mille bras des quatre mille femmes du prince de Conti n'auraient pas alors empêché,— les abominations de la désolation, entin, ont été sur le point de faire de moi un ivrogne, un ivrogne enragé ! Je serais, sans/Vtn^e blanCy mort comme Edgar Poe, ce sinistre Sheridan américain, asphyxié et dans le ruisseau. J’ai bu jusqu'à de l’éther. Tenez, Guérin, dont nous parlons tant entre nous, Guérin notre rabâchcric éternelle, avait aussi cette pente vers les alcools. Rappelez-vous ses lettres! il aimait aussi ce diable d’état qui fait tinter les oreilles, les pieds, les mains, comme si tout l'étre était métallique, comme si l’on était une espèce de gong vivant et vibrant sous une main moqueuse et acharnée! Si je disais (même à part l’ivresse, cet inépuisable panorama de rêves qui tient dans les quelques gouttes d'un fluide) si je disais l’effet physique et visuel que me produisent les breuvages qui grisent , on m'appellerait fou, et l’on croirait que c’est après en avoir bu que j’écris... Je ne puis comparer cela qu’à l’effet des pierres précieuses, — que j'aime tant, mon cher Trcbutien, que je ne passe jamais à côté de la boutique d’un orfèvre sans fermer les yeux : Et ne ttos

inducas in tentationem ! H y a entre les pierres précieuses et les liqueurs une singulière intimité de rapports. Les liqueurs, scion la couleur qu’elles jettent, ressemblent à des dissolutions d'émeraudes, de rubis, de topazes. Je ne connais rien qui fascine davantage et fasse plus longuement rêver. Le mystère de la couleur y scintille, comme s’il allait s'y révéler, et il ne s'y révèle pas. Pline disait que c’était la majesté de la nature dans un petit espace. 11 avait raison, mais il eût pu ajouter encore que c’était aussi son secret! la majesté de sa discrétion!

» Hé! hé! qu'est-ce que tout cela, bon Dieu t à propos d’eau de vie? Pardonnez-moi, mon cher Trcbutien, et ne vous moquez pas trop de mes visions cornues, et de tout ce que je vois dans un verre de sacré<hien, comme disent messieurs les postillons. J'aime presque sentimentalement ce sacré-chien qui fait dire à Nanty Ewart (un des types les plus profonds et les plus comiquement déchirants de tout Waller Scott) : a C’est du poil du chien qui m’a mordu; » car j’en ai été mordu aussi, et pour les mêmes raisons que ce pauvre Nanty Ewart; mais le sentiment à part, mais à part l'horrible besoin de l'ivresse quand on est solitairement malheureux, je l’aimais aussi pour la poésie des yeux et du rêve. Que de fois à souper, quand j 'étais un ribaud splendide, et lorsque la conversation n'étincelait pas assez à mon caprice, — car l'étincelle seule appelle la flamme, comme

l’abîme attire l'abîme, je me plongeai dans la contemplation de mon verre plein, qui fulgurait d’or dans le diamant de son cristal! Je montais et redescendais les échelles de Jacob de la couleur, du fond de ma coupe jusqu'au bord, et j’y prenais, intellectuellement et par les yeux, des bains d’arc-

en-ciel Tout cela n’est que visions pour les gens qui ne

sont pas nous » (2 avril i855.)

Comme, à l'angle tournant d'un pâle mausolée.

Un nom qui fait penser vient quelquefois s'offrir, Ton œil rêveur, un jour, sur la page isolée Où je t'écris mon nom, — verra mon souvenir.

Et tu l’y reliras! — comme on lit sur la pierre Qui préserve le nom qu'on aimait de l'oubli.

Et tu diras : « Ce livre est comme un cimetière Où pour moi dort son cœur, — son cœur enseveli ! »

« A propos de F Ange blanc, c’est à Elle que j’ai donné, il y a quelque temps, les deux exemplaires relies des Prophètes, que j'avais primitivement destinés à la duchesse de Berry et au roi de Naples. Hier j'ai écrit, sur la première page de

l’exemplaire vert-noir, ceci qui m’est venu tout de suite

Hein l c’est assez byronicn de mélancolie... »

Le i PropfUlet du pat ti, in-S*, Caen, Hardel, IfiSl.

Cttle pièce ne se trouve pas dan* la première édition, non plu» que la pièce suivante.

A CHARLES C0L1GNY

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