XIV PREFACE
cette correspondance pour comprendre les mille nuances, les délicatesses, les railleries aimables de ce don Juan poëte. Dans ces débris du passé , sous la cendre encore chaude de ces lettres, il y a des étincelles d'esprit, des mots adorables, des petits riens qui éclatent de malice, bagatelles si l'on veut, mais bagatelles lestes et ravissantes. Montreuil, par son originalité, par sa verve cavalière, par ses audaces de style et de langage, n'est pas entièrement de son siècle; il prédit le libertinage de la Régence et annonce la venue des roués; il y a en lui quelque chose du maréchal duc de Richelieu, avec l'enthousiasme en plus et la coquinerie en moins. Il pensait, comme Duclos, que « les femmes les plus honnêtes sont aussi les plus disposées à entendre les choses libres ». Il vante son cœur, — à son époque c'était une vanité à la mode ; — mais, s'il dit vertement ses désirs, s'il ne soupire pas cérémonieusement, si, au rebours des précieuses, il n'est pas dépris de la faiblesse des sens et des impuretés de la matière, on peut dire qu'il possède ce que Saint-Evremond appelait ['honnêteté des expressions. L'amour, chez lui, est moins un vice acquis qu'une qualité naturelle. Sa vocation est d'aimer et d'être inconstant, et si, selon le mot d'un poète', les poètes sont les tasses où les femmes
i . Victor Hugo.
ettent leurs cœurs, on doit en conclure que l'inconstance est la soucoupe où Montreuil a posé sa tasse. Après la sénéchale de Rennes, les commérages du temps ne nous ont guère révélé que le nom de Mme Burin parmi les innombrables victimes du jeune abbé. Mme Burin était la femme d'un simple commis de Jérôme de Nouveau, seigneur de Fromont, surintendant des postes; elle se nommait Bertaminde, en langage précieux1, et ne demandait qu'à rester la plus vertueuse des femmes et la plus chaste des épouses, si M. Burin n'avait tenu lui-même à s'engager sous la loi du cocuage. Ce sot mari était épris de bel esprit; il voulut faire de son salon une assemblée et de sa femme une Arthénice; il la conduisit chez Ninon, chez cette dilettante du vice, dans ce repaire de la haute galanterie spirituelle; mais Mme Burin sut y isoler son honneur, et sa vertu tint bon. C'est alors que son niais époux introduisit Montreuil chez lui. « Ce fut Burin, dit Tallemant2, qui mena Montreuil à sa femme, disant qu'il falloit attirer les gens d'esprit. Elle ne songeoit pas avant cela à la galanterie. » Or Montreuil le fou, Montreuil, « mille fois plus étourdi qu'un hanneton», comme l'appelait Mme de Sévigné ; Montreuil, cet
i. Dictionnaire des Précieuses, t. II, p. 184, édit. Ch. L. Livet.