XII PREFACE
mauvais tours : il m'a fait rompre dix fois avec ma fortune; mais je luy pardonne : il m'a fait renouer cent fois avec ma maistresse , que j'aime beaucoup mieux qu'elle '. »
Montreuil passa une partie de sa vie en Bretagne; il y possédait un bon bénéfice et faisait partie d'une académie savante de cette province. Il jouissait d'une fortune honnête, avait chevaux, carrosse, laquais, et menait grand train; mais, comme tous les amoureux, il était prodigue, jetait son âme et son argent par les fenêtres, trop heureux si quelque belle dame daignait prendre l'une et ramasser l'autre. Il aimait à vivre splendidement, dans un luxe étincelant et tapageur, et ne recherchait ses maîtresses que dans un milieu mondain; il lui fallait qu'elles eussent voitures, chevaux fringants et livrée. Il s'écrie à certain moment qu'il n'estime et ne prise le mérite que quand on le traîne à six chevaux :
Celle que j'adore en a quatre, Mais si beaux, si grands, si fougueux, Que six autres tirent moins qu'eux, Et valent moins, sans rien rabattre;
i. Montreuil revient maintes fois sur sa nonchalance. Dans une lettre à Mmo la comtesse du Cousage, il la supplie humblement de croire que jamais Chartreux n'a si absolument renoncé aux vanités du monde que lui à la réputation de bel esprit. « J'ay laissé perdre une fois, dit-il, les faveurs d'une femme fort belle et l'argent d'un fermier bon payeur faute de leur faire une réponse. »
Surtout lorsqu'ils sont tondus, Ils font si fort les entendus Que leur allure est sans seconde, Leur port hautain, et leur fierté Semble crier à tout le monde :
Place ! nous traînons la Beauté !
C'est en Bretagne qu'il connut la sénéchale de Rennes; ce fut sa plus forte passion et sa plus longue aventure. C'est à cette dame qu'il adressa le plus grand nombre de ses madrigaux , de ses épîtres et de ses poulets musqués. Il suivait son adorée à Beaucé, dans son château seigneurial; il la voyait à Paris, il ne la quittait non plus que son ombre. Il y avait bien un mari, mais pour Montreuil ce n'était pas un obstacle: c'était plutôt un stimulant à son amour; cela donnait à sa passion des imprévus, un charme de mystère qui plaisait on ne peut mieux à son esprit chevaleresque et galant. L'amour ne vit que de craintes et d'entraves vaincues. Pour notre poëte, un mari n'était qu'un buisson qu'il s'agissait de traverser pour aller cueillir une rose ; il traversait habilement le buisson sans trop se piquer, et il cueillait sa fleur tant aimée. Comme elle fut charmante, cette liaison entre le petit abbé et la noble sénéchale ! Les lettres qui affichent publiquement cette longue entente de deux cœurs sont exquises de grâce, de sentiment, de petites piques aussitôt adoucies. Montreuil se montre-t-il pitoyable, la sénéchale devient indulgente et bonne. Il faut lire