MONSIEVR
DE MONTREVIL
STANCES
Remontrance à une jeune Damoiselle riche, qui n'a plus ny père ny mère.
Puisque nous sommes seuls, il faut que je vous die Que depuis quinze jours je cherche à vous parler.
A ne vous rien dissimuler,
Vous menez une estrange vie :
Mais, jeune Philis, entre nous, Avecque mes conseils il ne tiendra qu'à vous
Bientost d'en commencer une autre.
Sortez, laissez-vous voir, quittez cette maison, Partez sans dire adieu, retournez à la vostre, Ecoutez la nature et suivez la raison.
C'est trop souffrir que vostre tante
Vous renferme soir et matin; Je sçay que son humeur et sa vertu pédante Veut vous voir ou quenouille ou chapelet en main : Mais songez que cheveux, bonne grâce, beau teint,
Jeunesse, taille, gorge belle, Chez elle tout cela n'a plus ny feu ny lieu.
Quand vous serez faite comme elle Alors je vous diray : Filez ou priez Dieu.
Vous entrez dans un âge où chaque jour augmente Ces trésors animés que vous tenez des Cieux : Mais que vous servira d'avoir de si beaux yeux Si vous ne regardez jamais que vostre tante? Hélas! que deviendront tant de souris charmants? Ce teint brillant, ces bras, ces lèvres et ces dents, Tout cela n'est-il fait que pour vostre famille ? Je veux vous en montrer un usage plus doux :
Sçachez, trop innocente fille, Que tout cela n'est fait que pour quelqu'un de nous.
Que le ciel est jaloux de nos contentemens, Et que nous payons cher un peu d'expérience! Celle qui peut tout prendre ignore sa puissance, Ou la connait si tard qu'il n'est déjà plus temps. Quand la beauté se perd, il vient de la prudence ;
Quand on est dégoûtante on voudroit tout charmer.
Un tel aveuglement n'est-il pas déplorable? Alors qu'on se voit plus aimable, C'est alors qu'on sçait moins aimer.
Pour parler dignement de l'éclat de vos yeux
Un autre assurément s'en acquittera mieux,
Il dira mieux les maux dont il vont estre cause :
Mais pour moi, je vous diray bien Que vous avez un cœur dont vous ne faites rien, Et qu'il seroit fort bon d'en faire quelque chose.
Il ne faut que vouloir, il n'est rien plus facile;
Plustost aujourd'huy que demain :
Le cœur, comme l'argent, est un meuble inutile
Quand il ne change pas de main.
Rennes est de toutes les villes Celle où le Dieu d'Amour est le plus triomphant; Toutes dès quatorze ans y font les grandes filles, Et vous seule après seize y vivez en enfant.
Vous devriez rougir, au bel âge où vous estes, De tant de mauvais jours que vous avez passez : Les autres vous font honte, elles sont trop coquettes, Et vous ne Testes pas assez.
Il est temps désormais de rentrer en vous-mesme, D'avoir plus de conduite et de vous corriger; Vostre tante a passé, vous passerez de mesme. La belle vie est courte, il la faut ménager.
Vous vous verrez bientost à l'âge de vingt ans, Et vous n'aurez plus en ce temps Un seul de vos jours qui n'emporte
Quelque peu de la fleur de vos jeunes beautés : Employés ou perdus, n'importe,
Ils ne laisseront pas de vous estre comptés.
Dans tout ce que je viens de dire Ne vous figurez pas que je prétende à rien; Depuis la mort d'Iris tout le monde sçait bien Que je ne songe plus à l'amoureux Empire;
Mais j'ai cru, comme vieux garçon,
Vous devoir ce mot de leçon.
Quelqu'autre, plus heureux, s'en servira peut-estre J"ay formé vostre esprit, il aura vostre cœur;
Je vous ay parlé comme un Maistre,
Il sera vostre Serviteur.
STANCES
Pour une Dame qui sçavoit peindre.
Belle Iris, dont les yeux rendent les miens contents, Dont l'adorable main fait naistre le Printemps, Flore ne t'est point comparable :
Sa Saison, par de dures Lois Et par un sort peu favorable, Ne dure jamais que trois mois; Mais le Printemps qui naist de ta main sans seconde Ne doit trouver sa fin que dans la fin du monde.
Ces fleurs dont ce parterre est bordé tout autour, Ces Roses et ces Lys trouvent en mesme jour
Et le trépas et la naissance;
Mais les fleurs que produit ta main
Ne sentent point la violence
Qu'apporte ce sort inhumain,
Et le temps dont le cours gaste les belles choses Respectera toujours et tes lys et tes roses.
Sur ce bois animé par ton sçavant pinceau,
Ta main, qui ne fait rien que d'aimable et de beau,
A sceu tracer des fleurs si belles
Que le plus adroit des humains,
Les prenant pour des naturelles,
Y pourroit bien jetter les mains, Et que l'art qui paroist en ta belle peinture Pourroit mesme tromper les yeux de la nature.
Belle Iris, il est vray, je demeure enchanté, Voyant en ce tableau qu'une froide Beauté,
Insensible aux traits de la flâme,
Fait pousser des fruits et des fleurs,
Quelle les habille d'une Ame
De mille diverses couleurs, Et qu'une main de neige en mesme temps nous donne Les bouquets du Printemps et les fruits de l'Automne.
STANCES
Durant la Guerre civile.
Toute la France a beau se plaindre et désirer Que la Guerre finisse et qu'on quitte les armes, En l'état misérable où m'ont réduit vos charmes. Il ne faut que cela pour me désespérer.
En retardant la Paix, c'est ma mort qu'on retarde : Cette ville à mes yeux n'aura plus rien de doux; Vostre père importun n'ira plus à la garde, Et moy, belle Philis, je n'iray plus chez vous.
C'estoit bien en effet pour contenter mes yeux Que dans vostre balcon je vous demandois place; Mais vous seule, Philis, me rendiez curieux, Non le Bourgeois armé qui passe et qui repasse.
Quand on a veu deux fois défiler dans la rue Des gens et des chevaux, on en est bientost las; Mais vous, lorsqu'en un jour cent fois je vous ai vue, Je songe que demain je ne vous verray pas.
Cette peur et ce soin m'occupe à tout moment, Je crains plus que la mort que ce trouble s'appaise : Si la Reine s'accorde avec le Parlement, Je ne pourray, Philis, vous parler à mon aise.
A présent, quand je suis auprès de vos tisons, Au seul bruit d'un tambour on court à la fenestre ; Vos servantes, vos sœurs, tout vient à disparoistre, Et Ton n'écoute plus ce que nous nous disons.
Accuse qui voudra mon cœur de barbarie De pouvoir sans pitié voir tant de malheureux, L'Amour ne reconnoist ny parents ny patrie : Je ne suis point cruel, mais je suis amoureux.
Qu'on pille dans les champs les maisons de ma mère, Et que tous ses fermiers ne luy payent plus rien , Que m'importe cela? Philis, laissons-les faire: Pourvu que vous m'aimiez, je n'ay que trop de bien.
Qu'on prenne nos convois, qu'on manque de farine, Que le pain, hors de prix, augmente chaque jour; Ce n'est pas mon soucy, je crains peu la famine : Je sçay bien que mon sort est de mourir d'amour.
Qu'on suive leur party, que l'on quitte le notre, Que le Prince et Paris soient tous deux pour le Roy, Je me soucie autant de l'un comme de l'autre, Et ne suis proprement que pour vous et pour moy.
Puisse donc Saint-Germain vaincre ou ne vaincre pas, L'Archiduc nous aider ou nous estre contraire, Vous toujours me souffrir, moy vous voir et vous plaire Et ne songer jamais qu'à vos divins appas!
STANCES
A Madame ***, après une descente des Anglois sur la coste de Bretagne.
Hélas ! de quoy me sert qu'en toute cette terre Un doux repos se voye affermy désormais, Si, tous estant ravis de n'avoir point de guerre, Je puis dire moi seul que je n'ay point de paix?
Pendant que cette paix règne en toute la ville, Mon esprit est troublé des maux que je ressens; J'entretiens en moi-mesme une guerre civile, Et toujours ma raison combat contre mes sens.
Le désespoir, l'amour, la crainte, l'espérance, Exercent sur mon cœur un tyrannique effort, Et pour comble d'ennuy, parmy leur violence, Le désespoir toujours demeure le plus fort.
STANCES ET EPITRES l3
Sous prétexte d'aller où ma charge m'appelle, Je serois dans Dinan, s'il estoit assiégé. O Dieux! que cette guerre à mes yeux seroit belle, Et qu'en vous y voyant je serois soulagé !
Ma puissance en ce lieu se verroit sans seconde, Je serois absolu dans mon Gouvernement ; Dessous moy je verrois obéir tout le monde, Et je ne dépendrois que de vous seulement.
Que j'aurois de plaisir de voir que pour les autres Tous mes commandements seroient autant de Lois, Et que, l'amour pourtant me soumettant aux vostres, Vous auriez en mon cœur tous les cœurs à la fois.
Vous seriez le seul but de toutes nos batailles, Vous seule animeriez les efforts de mes coups, Et mes soldats, rangés autour de nos murailles, Pensant servir le Roy, serviroient dessous vous.
Cette bouillante ardeur que je ferois paroistre, Mon adresse aux combats, ma force et mon pouvoir, Seroient pourma Maîtresse ainsi que pourmon Maistre, Et je ferois l'amour en faisant mon devoir.
Parmy tant de tumulte et tant d'inquiétudes, Je goùterois chez vous tous les biens de la Cour ; Chez vous j'allégerois mes tourmens les plus rudes, Et les travaux de Mars par les plaisirs d'Amour.
Mais tout cela n'est point, je suis loin de vos charmes, Je forge un bien en l'air pour nourrir ma douleur; Tout est dans le repos, ce sont fausses alarmes, Et la guerre n'est plus si ce n'est en mon cœur.
Je rêve, j'extravague, et mon âme insensée Par un songe adoucit ce triste éloignement. Adieu ; vous régnerez toujours dans ma pensée , Trop heureux si je suis dans la vostre un moment !
STANCES
Epistre envoyée à un rival.
Aimable concurrent, enfin, je vous en prie, Ne nousquerellonsplus, soyons bien, vous et moy; Vos mérites m'ont pris, trêve de raillerie : Il faut que vous m'aimiez, ou vous direz pourquoy.
Bien que pour mesme objet mesme feu me consomme, Je n'eus jamais dessein de vous faire du mal ; Je vous aimoistoujours comme un fort honnête homme Quand je vous haïssois comme estant mon Rival.
Quoy ! parce que Philis nous tient sous son empire, Nous nous amuserions sans cesse à disputer! Nos haines jusqu'ici n'ont servy qu'à nous nuire, Peut-estre nostre accord nous pourra profiter.
C'est là le seul moyen d'adoucir nos tourmens, Sinon de nos malheurs nous nous rendrons coupables. Deux amis comme nous, sans doute, sont capables De trouver du remède aux maux de deux Amans.
Les beaux yeux de Philis nous sont peu favorables; Puisque ces deux tyrans nous sont si rigoureux, Puisque dans nostre amour nous sommes misérables, Peut-estre en amitié serons-nous plus heureux.
Pourveu que de ma part, pourveu que de la vostre, Nous ne rompions jamais cette douce union, Philis, par ses faveurs, à l'un plustost qu'à l'autre, Ne causera jamais nostre division.
De l'air dont elle vit, je crois qu'assurément Nous n'aurons pas sujet de nous porter envie, Et qu'au bout de dix ans, quand nous l'aurons servie, Elle nous payera tous deux également.
Prenez donc ma parole et donnez-moy la vostre, Sans que pas un s'en mêle aimons-nous pour jamais; Que chacun de nous deux se doive l'un à l'autre, Seuls ayons tout l'honneur d'avoir fait nostre paix.
Tâchons de nous guérir, unissons-nous contr'elle, Essayons d'y trouver quelques petits défauts; Redisons-nous souvent : L'ingrate, la cruelle, Mérite-t-elle assez pour causer tant de maux?
N'est-ce point cet éclat que la richesse donne, Ses meubles, ses habits qui nous ont sceu charmer? Tout ce qu'elle a d'appas est-il en sa personne, Et seule, sans cela, se ferait-elle aimer?
Mais, las! cette raison n'est pas considérable Je ne sache plus rien qui nous peut secourir, Dessous un toit de chaume elle seroit aimable : Aimons-nous pour nous plaindre, et non pour nous guérir.
Non, non, j'ay fait cent fois cet inutil» effort, Je perds de m'en sauver le pouvoir et l'envie; Et si de vostre part vous l'aimez aussi fort, Nous en avons tous deux pour toute nostre vie.
Ma foi, je ne sçay plus ce que je pourrois faire, Où trouver un moyen qui pût m'en dégager : Quand tout ce qu'elle fait vient me désobliger, L'air dont elle le fait ne sçauroit me déplaire.
STANCES ET EPiTRES
Je songe à ses dédains afin de la quitter,
Mais ces moyens pour moy sont d1inutiles armes;
Et l'amour qui se plait à me persécuter,
Mesme de ses mépris sçait faire un de ses charmes.
Aimant un autre objet, j'avois espoir que l'âge, En effaçant son teint, viendroit à mon secours; Mais près d'elle je perds ce dernier avantage : Elle a cent agréments qui dureront toujours.
Le moyen que le temps pût m'en faire raison, Qu'il me pût affranchir de cette tyrannie ! Quand sa beauté voudra luy fausser compagnie, Son esprit luy demeure et tiendra toujours bon.
Demeurons-en donc là. Puisque rien n'est capable De nous pouvoir guérir, consolons-nous tous deux Comme pour nous Philis sera toujours aimable, Soyons toujours amis et toujours amoureux-.
STANCES
JE ne l'eusse pas crû, mais je m'en aperçois, Ce quartier m'est fatal depuis que j'y demeure ; Il m'estoit assez doux de vous voir quelquefois, Mais il ne m'est pas sain de vous voir à toute heure.
Je n'en sçay pas fort bien la cause, Mais j'ay déjà pour vous un peu trop d'amitié, Et j'aurois peur enfin d'avoir quelqu'autre chose Qui me feroit du mal sans vous faire pitié.
Madame, entre nous deux, ce jour-ci n'est pas vostre, Je veux vous aller.voir, mais ce n'est que demain;
Aujourd'huy j'en vais voir une autre.
Laissez-moi passer mon chemin.
Vous me faites en vain tous les jours les yeux doux, Vous me louez partout. Je voy vostre finesse : Vous voulez seulement m'oster à ma Maistresse , Et vous ne voulez pas que je me donne à vous.
Vous me connoissez bien, j'ai de la vanité,
Mais je ne prendray point le change :
Ce seroit acheter trop cher vostre louange, S'il la falloit payer d'une infidélité.
Je sens pour un objet du quartier où nous sommes Un mal qui n'est pas prest d'estre si-tost guéry; Sans vous dire son nom, n'arrestez point les hommes Qui vont par vostre cour à l'Hostel de Givry.
Cessez sur ce point-là de faire tant la fine :
Quand le commandement divin Vous défend d'envier ce qu'a vostre voisin, Vous sçavez qu'il comprend aussi vostre voisine.
Peut-estre espérez-vous, parce qu'elle est cruelle, Que je la changeray sans beaucoup m'affliger; Mais une aimable femme a beau désobliger, Sa grâce et ses attraits font endurer tout d'elle.
J'aime mieux ses refus que vostre indifférence, Car, encore qu'un non semble toujours égal ,
Je mets fort grande différence
Entre le dire bien ou mal.
Vous me le diriez bien tout aussi souvent qu'elle, Mais me le diriez-vous tout aussi doucement, Et ne feriez-vous pas, en faisant la cruelle, Un ennemi de vostre Amant?
Pour elle, elle est ingrate et fière, Mais tout cela sans rebuter:
On enrage contr'elle, on se met en colère, Mais on ne la sçauroit quitter.
De temps en temps j'essaye à devenir rebelle Pour me donner à vous, mais enfin je ne puis; Je languirois chez vous, je languis auprès d'elle, Et, malheur pour malheur, je m'en tiens où je suis.
Comme elle vous avez de l'esprit et des yeux,
Le teint beau, du mérite, enfin tout ce qu'on aime;
Elle me traite mal , vous en feriez de mesme,
Et quand on veut changer il faut changer en mieux.