‹ Poésies de m. de MontreuilChapitre 20 sur 32 · EPISTRE · texte numérisé non relu

EPISTRE

Moy qui n'ay jamais pu t'écrire Jusques à ce jour qu'en riant, Sachant bien que tu n'es friant Que des choses qui te font rire, Faut-il que, pour tout compliment, Je te confesse tristement Que l'amour me tient sous sa patte, Qu'il commence à me maltraiter, Et, quelque espoir que je me flatte, Qu'il n'est pas prest de me quitter?

Moy, qui d'une âme dédupée De tous les charmes amoureux, Me défendant des plus beaux yeux, Me fis tout blanc de mon épée;

Moy, de qui le plus grand désir

Estoit d'en conter à plaisir

A celles qui vouloient m'entendre,

Je me suis (maudit soit le sort!

Si vilainement laissé prendre

Que j'en ay pour jusqu'à ma mort.

Quoi donc! j'aurai passé pour dupe, Moy qui d'ordinaire en trois jours Prétendois par mes beaux discours Voir la doublure d'une jupe!

Certes, je suis bien maladroit De m'adresser en un endroit Où la Vertu se voit si forte !

Hélas! que je suis aveuglé!

Je pense, ou le Diable m'emporte, Que ses yeux m'ont ensorcelé.

Moy qui raillois si bien la flamme De ces pauvres Amans rêveurs, Moy qui demandois des faveurs Le jour que je donnois mon âme, A présent je suis maltraité D'une qui tient ma liberté ! Cependant auprès d'elle encore

Je m'amuse à me refroidir, Et je n'ose, tant je l'adore, La planter là pour reverdir.

Mais n'importe, elle a ma franchise, Mes vœux, ma constance et ma foy.

Qu'elle me chasse de chez soy, Et me dédaigne et me méprise, Tous ses refus sont si plaisans, Ses mots railleurs et méprisans M'ont sceu charmer de telle sorte, Que mille inutiles soupirs, Poussés sur le pas de sa porte, Font aujourd'huy tous mes plaisirs.

Aussi qui pourroit devant elle S'empêcher d'avoir de l'amour ?

Il me souvient encor du jour Qu'au bal je la trouvay si belle :

Sa plume, ses gands et ses nœuds Empruntoient leur feu de ses yeux; Elle embrasoit toutes les âmes, Et j'eusse pu croire, à bon droit, Que tout en elle estoit de fiâmes Si son cœur n'eût esté si froid.

Quand je n'ai qu'une simple estime,

Quand mon cœur n'est pas bien épris,

C'est pour envoyer à Paris

Que je fais ma prose et ma rime;

Mais dans ce bal je fis des vers

Que personne dans l'Univers

N'a jamais veus que cette Belle :

Elle les leût avec plaisir,

Mais elle feignit, la cruelle !

De n'entendre pas mon désir.

Depuis j'ay tâché de luy dire Mon mal par d'autres si beaux vers Qu'il n'est aveugle en l'Univers Qui ne fût ravy de les lire.

Mes vers seuls, en Amant discret, Ont parlé du tourment secret Que je sens au fond de mon âme; Mais ils ont toujours eu l'affront De la trouver sourde à ma fiâme Comme une masette à l'Epron.

Mes efforts n'y font rien qui vaille!

Que maudite soit sa vertu !

Je ressemble à Cogne-Festu ,

J'avance moins plus je travaille;

Dans Lyon, Marseille, Avignon,

J'ai toujours fait le Compagnon,

Et dans cette vilaine Ville

Où j'ai perdu ma liberté,

La Sotte aussi bien que l'Habile,

Joint la Sagesse à la Beauté.

Les Dames y sont fort cruelles, J'entends pour celles du bel air : Car des autres, loin d'en parler, Je n'ay nul commerce avec elles; Si leurs souliers ne sont brodés, Leurs habits d'argent tout bordés, Si cela ne sent la dépense, Je penserois m'estre moqué De leur faire une révérence De l'épaisseur d'un sol marqué.

Je crois que je suis d'une race Fertile en gens pécunieux, Et que parmi tous mes ayeux Pas un n'a porté la besace.

Encor que mon père ait du bien, Je gagerois que ce n'est rien

Au prix de ceux dont il tient l'être; Sans doute ils le portoient plus haut, Et moy je sens bien que peut-estre J'ai le cœur plus grand qu'il ne faut.

Soit cela, soit quelqu'autre cause, J'aime assez naturellement Ceux qui vivent splendidement Et qui passent pour quelque chose ; J'aime le mérite en tout lieu, Je l'aimerois dans l'Hostel-Dieu Et sous le portail d'une Eglise ; Mais c'est un de mes grands défauts, Surtout je l'estime et le prise Quand on le traîne à six chevaux.

Celle que j'adore en a quatre, Mais si beaux, si grands, si fougueux, Que six autres tirent moins qu'eux Et valent moins, sans rien rabattre; Surtout le jour qu'ils sont tondus, Ils font si fort les entendus Que leur allure sans seconde, Leur port hautain et leur fierté, Semble crier à tout le monde :

Place! nous traînons la Beauté!

Elle en a grand besoin, la Belle,

De chevaux si grands et si forts,

Car elle ne va point dehors

Sans mener grand train avec elle :

Les jeux, les ris et les appas

La suivent partout pas à pas;

La grâce en tous lieux l'accompagne,

Et mesme elle mène toujours

En ville, comme à la campagne,

A sa suite tous les Amours.

Jugez si pour tout ce bagage,

Quand on veut marcher promptement,

Et qu'on sort ordinairement,

Il faut avoir bon attelage?

Je n'ai pas encore compté

Mon cœur, ma foy, ma liberté,

Bien qu'ils soient de son équipage,

Car le tout, étant rassemblé,

Est si léger et si volage

Qu'il pèse moins qu'un grain de blé.

Mais j'ay beau tâcher de t'écrire Les maux que je souffre en riant, Sçachant bien que tu n'es friant

Que des choses qui te font rire, Il n'est que trop vrai, cher Amy, Je ne suis point pris à demy, J'essaye en vain d'estre infidèle :

Je fais un inutile effort, Je le sens bien, j'en ay dans l'aîle Et j'en tiens pour jusqu'à ma mort.

STANCES

A Mademoiselle de Bcaucé, âgée de dix ans.

Lorsqu'un de vos Amants vous nomme sa maîtresse, Ne vous défendez point dessus vostre jeunesse*, Il n'est point de mortel qui tienne contre vous; Vos timides regards éblouissent les nostres, Et tel a résisté mille fois à cent autres Qui ne pourroit pourtant résister à leurs coups.

Ne vous figurez pas que dans l'âge où vous estes, Pour feindre d'ignorer les meurtres que vous faites, Un cœur en sente moins les traits qu'il en reçoit; Ne vous excusez point dessus vostre innocence : Ceux que l'on a tués, mesme sans qu'on y pense, Sont tout aussi bien morts que si l'on y pensoit.

Vos yeux, mal assurés, ne viennent que de naître, Leurs rayons tout tremblans à peine osent paroistre, Et déjà cent amans s'en trouvent enflammés; Ces deux jeunes Soleils sont en leur matinée, Et, s'ils ont tant d'ardeur commençant leur journée, Quand leur midi viendra nous serons consumés.

Avant que leur pouvoir ait le temps de s'accroistre,

Vostre père devroit vous mettre dans un Cloistre;

Il sauveroit tous ceux que vous ferez mourir.

La Ville attend de lui cet acte de justice :

Il en est Sénéchal, il y fait la police,

Et s'il vous laisse au monde il la laisse périr.

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