FAIT A LA HAYE
Pour Madame de Slavata.
Ma mère, en partant de Paris Pour m'en venir dans la Hollande,
« Me dit : Sçavez-vous bien, mon fils, En vous disant adieu ce que je vous commande ? Gardez-vous bien de jeu de dez et de pipeurs, De vin, de maladie et de gens querelleurs : Ce sont là tous les maux capables de vous nuire. » Et deux fois sur ses doigts elle les recompta.
Hélas ! elle oublia le pire :
« Gardez-vous bien surtout, me devoit-elle dire,
De Madame de Slavata ! »
MADRIGAL
Pourquoy me montrer vostre sein, Puisqu'un fâcheux jaloux s'oppose à mon dessein ? Cela ne fait qu'accroistre une flamme amoureuse. Vostre beauté me tue autant qu'elle me plaist : Mes yeux sont trop heureux, ma bouche malheureuse, Et pour mon pauvre cœur, il ne sçait ce qu'il est.
Autre.
Ciel injuste et rigoureux !
'Un astre malin et barbare, Qui d'Iris en naissant fît une belle avare, De moy fit un pauvre amoureux.
Hélas! pourquoy faut-il, puisqu'lris est à vendre,
Que je ne puisse l'acheter ! Ou bien pourquoy faut-il que mon cœur soit si tendre Que je ne puisse la quitter?
MADRIGAL
Philis, voulant se corriger De mille mots bretons qui me font enrager, Et dont elle enrage elle-mesme, Me demandoit tantost s'il faut dire en françois :
Je vous haïs , ou je vous hais.
Évitez l'un et l'autre avec un soin extrême, Luy répondis-je alors; tous deux sont fort mauvais Gardez-vous devant moy de les dire jamais; Dites seulement : « Je vous aime. »
MADRIGAL
Philis, cette beauté si charmante et si fière, Eut pour moi, l'autre jour, un assez doux moment, Et me demanda mesme, avec empressement : « Suis-je dans vostre.cœur? y suis-je la première? — La première? non, non, luy dis-je, assurément.
Qui dit première, dit seconde; Et, malgré vos mépris, malgré vostre rigueur, Vous n'en avez ny dans le monde Ny dans mon cœur. »
AUTRE
Vous faites des faveurs à de certaines gens Qui ne vous donnent rien que de vaines paroles; Demandez-leur force pistoles Et ménagez vos jeunes ans.
Se donner à crédit pendant qu'on est si belle, Et tandis qu'on pourrait amasser des trésors, Ma fille, proprement c'est là ce qu'on appelle Faire folie de son corps.
MADRIGAL
Si je vais si souvent chercher vostre voisine, Il n'est voisin qui ne devine Que ce n'est pas pour ses beaux yeux.
Son ridicule esprit n'a rien que d'ennuyeux; Son visage fardé, son prétendu mérite, N'ont rien pour m'attirer qui me semble assez doux Mais quand je n'oserois vous rendre une visite, Je veux trouver quelqu'un à qui parler de vous.
Autre.
Ces Heures-cy sont trop magnifiques pour moy; Je vois bien qu'on les fit pour vous ou pour un roi. Je n'ose m'en servir, j'ay du respect pour elles. Je vous en fais un don, mais point de grand mercy : Si vostre fille veut vous oster ce soucy, Elle pourra ce soir m'en donner de plus belles.
MADRIGAL
Depuis que la faveur vous met dans la richesse, Vous estes libérale, et vous en usez bien; Mais vous avez beaucoup de grâce et de jeunesse,
Et toutefois vous n'aimez rien.
Puisque vous estes belle autant et plus que riche, Cessez d'estre cruelle ainsi que d'estre chiche ; N'écoutez plus les lois d'un jaloux importun;
Vous faites, avec injustice, La fortune à tous ceux qui vous rendent service,
La bonne fortune à pas un.
Autre.
Vos lettres m'ont charmé, le style en est fort doux, Vos façons de parler tendres, spirituelles : D'autres les garderoient parce qu'elles sont belles, Mais pour moy c'est assez qu'elles viennent de vous.
MADRIGAL
Szf
J'en demeure d'accord, tout le monde se loue De vostre libéralité;
Mais aussi tout le monde avoue Que vous avez, Philis, par trop de cruauté.
Vous estes des plus magnifiques :
Vous faites des Messieurs de tous vos domestiques, Mais vous laissez mourir vos amants de langueur; Vous faites cent présents et pas une faveur. En vain, depuis six mois, je frappe à vostre porte, Philis, j'aimerois mieux (ou le diable m'emporte !) Estre vostre valet que vostre serviteur.
MADRIGAL
D'où vient cet intérêt que vous prenez en moy? Vous demandez sans cesse oùjemange,oùjecouche, Et cependant, Philis, vous refusez ma foy ; Vostre cœur dément vostre bouche.
Que j'aille où je voudrai, soit de nuit, soit de jour, Bannissez tous ces soins de vostre fantaisie :
A quoi bon tant de jalousie?
On n'en doit point avoir quand on n'a point d'amour.
MADRIGAL
Pour Madame *** allant en Italie.
Si je ne vous vois plus, c'est que je ne veux pas Me remettre en danger de rallumer la flamme Qu'après plus de dix ans de peine et de combats, A la fin, ma raison assoupit dans mon âme; Et puis dans peu de temps vous quitterez ces lieux, Ma fortune m'entraîne et m'arrache à vos yeux : Vous serez dans Beaucé, je serai dans Valence. Quand mesme, par pitié, vous songeriez à moy, Dans l'affreuse langueur d'une si longue absence, De quoy me serviroient vostre amour et ma foy? Je formerais en l'air cent desseins infertiles, Qui ne produiroient rien dont mon sort fût plus doux ; Je pousserois par jour cent soupirs inutiles, Dont le plus violent n'iroit point jusqu'à vous.
Si je ne vous vois plus, ce n'est donc pas, Sylvie ,
Que je ne sois plus amoureux :
C'est que je ne veux pas estre dix jours heureux Pour estre malheureux le reste de ma vie.
Autre pour la mesmc.
JE trouve encor vos yeux, vostre air, vostre visage, Comme le premier jour que je fus engagé ; Pour vostre esprit, Philis, il me semble changé : Je vous en trouve davantage.
MADRIGAL
Si l'autre jour, en ce saint lieu, Quand je voulus vous dire adieu, Je le fis en tremblant et de mauvaise giâce;
Si, par un fade compliment,
Comme un homme qui s'embarrasse,
Je finis fort confusément,
Philis, n'en soyez point surprise.
Je ne serois ailleurs ny confus ny tremblant,
Mais je fais scrupule à l'église
De rien dire qui soit galant
Ou qui sente la gaillardise.
Que dis-je? dans un autre lieu Mon âme n'auroit pas été moins interdite : Peut-on estre sans trouble alors que l'on vous quitte. Et sçavoir ce qu'on dit quand on vous dit adieu?
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MADRIGAL
Fait aux Petites -Maisons.
Quand j'écoute ces fous d'un air si sérieux, Vous me raillez aussi bien qu'eux ; Mais je leur porte envie et je n'en sçaurois rire Ah ! Madame, qu'ils sont heureux !
Il leur est permis de tout dire.
Autre.
'ostre mal me rend malheureux; Tâchez de vous guérir, Sylvie.
Hélas! vous sçavez bien que nous avons tous deux Quelque raison d'aimer la vie. Si je mourois, en vain vous chercheriez : Vous n'en trouveriez point qui vous fût si fidèle ;
Je chercherois en vain si vous mouriez : Je n'en trouverois point qui me parût si belle.
MADRIGAL
J'ay pris vostre éventail, Madame, Mais n'en soyez pas en courroux; Songez à mon ardeur, considérez ma flamme : Vous verrez que j'en a;y bien plus besoin que vous.
Autre.
On m'a fait un mauvais tour Quand on vous a juré que j'avois de l'amour, Que je parlois partout de mon cruel martyre. Je sçay trop le respect qu'on doit à vos appas, J'aimerois mieux mourir cent fois que de le dire; Pour le penser, je ne dis pas.
MADRIGAL
L'air, le vent et la pluie, à ne vous point mentir, Sont cause que je vous ai veue; Mais, je m'en aperçois, j'ay fait une béveue, Quelque orage qu'il fît, il valoit mieux partir. Que ma précaution me rendra misérable!
Hélas ! l'eau qui tombe des deux, Philis, est bien moins redoutable Que le feu qui sort de vos yeux.
MADRIGAL
Philis, quand vous manquez de divertissement, Mon entretien vous plaît, il vous semble charmant ; Pour vostre pis-aller vous me trouvez passable; Mais, quand il vous arrive une flotte d'amants, Vous ne songez jamais à moy non plus qu'au diable, Et sans moy vous passez vos plus heureux moments, Que me sert mon bonheur ? Je loge en mesme lieu, Et vous me laissez seul, le nez dessus mon feu, Quand d'autres font florès dedans vostre ruelle ! Sçavez-vous bien, Philis, comment cela s'appelle? Près de l'église et loin de Dieu.
MADRIGAL
Le Jour des Morts.
On diroit, à vous voir, que ce jour ennuyeux A mis je ne sçay quoi de triste dans vos yeux, Qu'il a terni l'éclat de leurs vives lumières. Les lys de vostre teint en semblent effacés, Vos lèvres ont perdu de leurs grâces premières : Est-ce que vous plaignez vos amants trépassés ? S'il est ainsi, Philis, vous perdez vostre peine, Alors qu'il n'est plus temps vous leur estes humaine ; Vostre pitié pour eux feroit de vains efforts : Ce n'est point pourceux-là qu'il faut que vosyeuxpleurent . Ah! ne songez plus tant à ceux qui vous sont morts, Et songez à ceux qui se meurent.
MADRIGAL
A une file de seize ans.
JE n'ay jusqu'à présent aimé que des coquettes : Aussi n'ai-je point eu pour elles de secret; Mais je sçay vostre humeur, je connois qui vous estes; Faites-moy des faveurs, je deviendray discret.
Vous n'en avez jamais sceu faire,
Moy je n'en ai jamais sceu taire,
Et, si vous me faites du bien,
Pourveu que je n'en dise rien, Sans doute ma faveur égalera la vostre. Vous ne me pourrez pas reprocher ce bienfait :
Nous ferons tous deux, l'un pour l'autre,
Ce que nous n'avons jamais fait.
MADRIGAL
Que je suis malheureux de vivre sous vos lois! Je voy bien qu'à seize ans rarement on en treuve De qui l'amour soit à l'épreuve Des premiers dimanches du mois; Mais, Philis, telle que vous estes, Malgré les tours que vous me faites, Vostre empire a toujours pour moy quelque douceur: Je craignois cent rivaux quand j'aimois des coquettes, Et je ne crains qu'un confesseur.
MADRIGAL
Vous n'estiez pas encore en âge d'estre aimable Lorsque je vous offris et mon cœur et mon temps. Pourquoy tant prolonger les maux d'un misérable? Mes soins auroient touché la plus inexorable Depuis que je vous sers et que je vous attends, J'abandonnay la cour et sa foule importune Pour passer près de vous le reste de mes ans : Hélas! je m'aperçois que mes cheveux sont blancs Et de pas un costé je n'ay fait ma fortune.
SONNET
Ne crains plus désormais, Tircis, que je soupire : Mon bonheur a passé celuy de mes rivaux; J'ay bien des envieux, mais je n'ay point d'égaux, Et mon bien est si grand que je n'ose le dire.
Tu fus le confident de mon cruel martyre; Sçache donc mes plaisirs, puisque tu sceus mes maux: Mon Iris, l'autre jour, paya tous les travaux Que je souffris jamais sous son cruel empire.
La faveur que j'en eus eût contenté les dieux; Elle eût charmé les cœurs les plus ambitieux. J'en demeuray surpris, mon âme en fut ravie.
J'en retiendray toujours et le temps et le lieu; J'y songeray, Tircis, tout le temps de ma vie : Elle me regarda quand je lui dis adieu.
SONNET
Chez vous je n'ay jamais esté; J'ay fort bien fait de n'en rien faire : Rien n'est si capable de plaire Que vostre charmante beauté.
Je vous le dis, en vérité,
Vous n'estes pas trop mon affaire :
Je n'ay rien qu'une liberté,
Et je ne veux pas m'en défaire.
Pour vous avoir veue en passant, Déjà ma raison s'en ressent.
J'irois plustost voir une laide.
A quoy bon exposer mon cœur A quelque malheur sans remède?
Vous estes belle à faire peur.
SONNET
Ne me dis plus, Tircis, que j'ay peu de courage, Qu'Iris mérite bien des services plus grands, Que je murmure à tort de ceux que je luy rends, Et qu'on doit tout souffrir dans un si beau servage.
Je sçay trop ce que vaut la beauté qui m'engage : Près d'elle tous objets me sont indifférents; Loin de luy reprocher les grands soins que je prends, Je suis tout prest encor d'en prendre davantage.
Je ne regrette point tant de pénibles tours, Tant de fâcheuses nuits et tant de tristes jours; Je ne me fâche point d'avoir pris tant de peine.
Non, je ne me plains point d'avoir fait tant de pas Pour vaincre ses dédains, pour toucher l'inhumaine, Mais d'en avoir tant fait pour ne la toucher pas.
SONNET
Olympe est en repos, je vis dans le martyre; Les Jeux et les Plaisirs la suivent en tous lieux, Et, pendant que le jour me paroist ennuyeux, Elle rit en son cœur des maux dont je soupire.
Sur son front toutefois la pâleur se retire,
Une fausse tristesse est peinte dans ses yeux;
Sur son teint, le plus beau qu'on ait veu sous les cieux,
Le lys, chassant la rose, établit son empire.
Au contraire, on diroit que je me porte bien ; J'ay beau mourir d'amour, Olympe n'en croit rien : Un faux contentement paroist en mon visage.
Justes dieux, qu'envers moy vous montrez de rigueur! Faites entre nous deux un plus juste partage, Donnez-luy mon visage ou donnez-moy son cœur.
SONNET
Quand je viens à songer que mon heureux rival Est vis-à-vis de vous et qu'il vous voit sourire, Qu'il se moque de moy quand il vous entend dire Tout ce que je souffris en cet adieu fatal;
Quand je viens à songer que ce riche brutal, Couché sur vos carreaux, vous conte son martyre, Qu'assis sur vos genoux à son aise il soupire, Et qu'au milieu des biens il parle de son mal;
Quand je songe combien le désir de paroistre
Peut dessus une femme, et qu'aujourd'huy peut-estre
Il est... Ah! dieux! que dis-je? Hélas! je perds l'esprit.
Mon amour, vos serments, ma foy, vostre mérite, Ne m'assurent que trop ; mais, aimable Carite, Quand on craint de vous perdre, on ne sçait ce qu'on dit.
IO
SONNET
Tircis, as-tu raison de me donner le blâme D'avoir veu sans rien dire un objet si charmant? Peut-on, à ton avis, parler plus clairement? Peut-on exprimer mieux les ardeurs de sa flamme?
Croy-moy, quand on pâlit en voyant une Dame, Qu'on demeure confus, sans voix, sans mouvement, La crainte et le respect font un beau compliment Et disent puissamment le trouble de nostre ame.
Ce que fît ma surprise un discours l'eût-il fait? En as-tu veu jamais avoir le mesme effet? Montrent-ils à quel point on a l'ame blessée?
fiasSK
Je fus donc plus heureux de paroistre interdit : Par mon silence Iris découvrit ma pensée, Et, si j'eusse parié, je n'eusse pas tant dit.
CHANSON
Sur l'air des Poupons.
Un homme, à tort, en ce village, Me croit inconstant et léger:
Je ne sçaurois changer, Car jamais je ne m'engage, Ou du moins mon amour Ne passe point un jour.
Quand je suis près d'un beau visage, Soudain je fais voir mon humeur;
Je ne suis point trompeur, Et, de peur qu'on ne s'engage,
Je dis que mon amour
Ne durera qu'un jour.
On n'a jamais trouvé personne Qui soit moins inconstant que moy;
Je ne romps point ma foy, Car jamais je ne la donne,
Et jamais mon amour
N'a duré plus d'un jour.
J'aperçois pourtant une Dame,
De qui les beaux yeux m'ont charmé,
Dont , si j'estois aimé, Je vous jure, sur mon ame,
Que j'aurois de l'amour
Jusqu'à mon dernier jour.
Autre.
Si vous craignez que je sois à quelqu'autre, C'est signe donc que vous estes à moy. Philis, mon cœur est bien fait pour le vostre, Laissez-le aller sur sa foy.
Si vous partez, ô Beauté sans seconde ! Que deviendront et mon cœur et ma foy? Quand le Printemps revient pour tout le monde, Si l'Hyver dure pour moy?
CHANSON
Vous seriez au rang des belles Sans vostre nez trop camus, Au rang des spirituelles Sans vos discours trop phcebus :
Vous servir dans les ruelles, Croyez-moy, c'est un abus.
Sous Clovis, ce beau langage Peut-estre auroit réussi; Mais il n'est plus en usage Dans ce pauvre Siècle-cy.
Hélas! que c'est grand dommage Qu'on ne parle plus ainsi !
CHANSON
Le feu que vos yeux nous font voir, Éblouit tous les nostres; Il n'est pas mort, bien qu'il soit noir : Il en fait mourir d'autres.
Bientost tout le monde à la Cour
En va perdre la vie :
Les hommes en mourront d'amour,
Et les femmes d'envie.
Sévigné, vos yeux pleins d'attraits
Eblouissent les nostres, Et, quand l'Amour n'a plus de traits,
Il emprunte les vostres.
•Mf»