II
Pale^ muette^ en ses larmes glacée,
Elle repousse et combat sa pensée ;
Puis elle dit, en se cachant les yeux :
« Je reconnais la terre ^ et j'ai perdu les cieux ! « Dieu des mères ! mon Dieu ! vous savez s'il respire, (c Rendez-le, guidez-moi... je né sais où... j'expire)
a 11 n'est plus là je n'y peux plus rester.
a Eh bien ! puisque la mort ne veut pas m'arréter, tt J'irai, par les chemins, traîner, finir ma vie. » Et le jour, sur la neige on reconnaît ses pas . Elle était douce et faible; on ne l'observait pas ,
Et personne ne l'a suivie.
Dans les sentiers déserts Dieu seul l'entend gémir;
Mais l'aquilon a cessé de frémir.
Elle marche, elle dit : a Je veux voir la chapelle
« Qu'au temps de la moisson j'embellis une fois,
« Où mon fils... jour trompeur qu'à présent tout rappe
« Sur ma. voix , q^i chaulait , voulait former sa voix . •
a J'y porte aou berceau^ c'est mon dernier hommag^e ;
« Douloureux pour sa mëre^ inutile pour lui y
f Ce n'est plus qu'un tombeau que j'y vois aujourd'hui^
a £t dans mou ame en deuil j'offrirai son imAge.
« Des fleurs. . . je n'en ai plus. . . Ah ! j'ai trop peu de temps ;
a On meurt jeune sans l'espérance; « Mais tant que je vivrai, fût-ce jusqu'au printemps ,
« J'y viendrai cacb^ ma souffrance ! »
Alors un saint pasteur, triste de souvenir , Prend le berceau léger qu'il promet de bénir.
Une autre femme approche en sa misère errante^ Sa voix n'a qu'un accent qui murmure : « Donnez ! » Elle indique un enfant aux regards consternés ; Et cet objet voilé la rend plus déchirante.
« Femme, dit l'autre mère, il faut vous secourir :
4o ÉLÉGIES.
« Vous cachez un enfant ; sa misère est affreuse ! tt Ne souffrez pas pour lui^ feinme ! Soyez heureuse. « Moi y je n'ai plus d'enfant... moi^ je n'ai qu'à mourir! i
Un cri perçant rompt cette plainte amëre ^ £t le lambeau s'ag;ite^ et le cri dit : « Ma mère ! » £t la mcre éperdue a saisi sou enfant^ Et l'affreuse étrangère à peine le défend } Elle fuit^ elle roule au bas de la montagne, Ety comme un noir corbeau, se perd dans la campagne La mère véritable écarte les lambeaux ; Ses yeux long* temps éteints^ pareils à deux flambeaux S'allument : « C'est mon fils ! . . qu'il est pâle ! » Elle tomb Sous l'excès du bonheur la nature succombe;
Car ou dirait que, créés pour souffrir, Nous ne pouvons qu'à peine éti*e heureux sans mourir. Mais l'enfant la caresse; il la rappelle, il pleure; Il arrête son ame aux lèvres qu'il effleure,
ÉLÉGIES. 4i
Et son corps délicat^ par sa mère entouré,
Palpite et tremble encor d'en être séparé.
« Ne tremble plus ^ c'est moi. Vois-tu ; je suis ta mère.
« Oh ! mon fils ! C'est mon fils ! regardez-le ^ mon père;
« Cest mon fils ! Ce n'est plus son fantôme trompeur;
« C'est mon enfant qui m'aime , et qui vit sur mon cœur. »
Le pasteur pour le voir se courbe devant elle : Il sent couler ses pleurs à son récit fidèle ;
Elle dit tout en paroles de feu ; De baisers^ de sanglots, son récit se compose. En vain pour sa vengeance elle bégaie un vœu ; Sortira-t-il du cœur ou son fils se repose?
Sans doute il a souffert, l'enfant infortuné! Sans doute... il vit encor; sa mère a pardonné !