‹ Poésies de Madame Desbordes-Valmore (volume 3)Chapitre 11 sur 50 · LA JEUNE ÉPOUSE · texte numérisé non relu

LA JEUNE ÉPOUSE

u£ je suis heureuse avec toi !

Que oQLcmâme est contente^ et que ma vie est pure ! Ainsi coule un ruisseau sous le ciel qui l'azuré; Ainsi devrait couler le règne d'un bon roi.

Je voudrais en voir un^ s'il en est. Mais qu'importe? Ce n'est pas aux bergers d'en approcher jamais. Aux champs, du Roi des rois nous sentons les bienfaits; Les autres n'y vont pas^ le torrent les emporte ; 11 m'ef&aie. Ah ! laissons le cours de nos beaux ans

Se perdre sans éclat dans une paix profonde.

Tu crains le bruit; je crains le monde ; Et réclio me déplaît^ s'il n'a pas tesaccens. Mais que j'aime à l'entendre au loin dans la prairie, Des qu'il vient m'annoncer le déclin d'un beau jour. Qu'il m'apporte ces mots avec ta voix chérie :

Voici la nuit, voicii^mour !

Au-devant de tes pas je n^ jette dans l'ombre ; Je demeure attachée à tes bras caressans ;

. Et, dans nos transports ravissans.

Je ne sais s'il fait jour, s'il est tard, s'il fait sombre : n fait beau. Tout est calme, et je voie dans ton cœur; Je sens que ton regard est plongé dans mon ame; Mes soupirs l'ont mêlée à ton souiBe de flamme , Et nous avons tous deux exprimé le bonheur.

Le bonheur!... Quand le ciel nous en donna le gage. Le ciel en avait fait ton portrait gracieux; Mais, comme un jeune oiseau s'envole avant l'orage,

L'ange, avant de souffrir, s'eovola dans les cicnx !

Voilà comment parlait une bei^ère, Heureuse épouse et malheureuse mère, s Son plua doux réve est, dît^lle, un miroir, Où chaque nuit un ange vient se voir.

Du jeune époux, l'espérance craintive Confie k Dieu sa piière naive.

Et le baiser du soir, qui charme les douleurs. Unit leur ame, et s'éteint dans les pleurs. «

Ie soleil brûlait la plaine^ Les oiseaux étaient muets ; Le vent balançait à peine Les épis et les bluets ; Quelques chèvres , dispersées Sur le penchant des coteaux , Broutaient aux jeunes ormeaux Les vignes entrelacées; Les troupeaux, au fond des bois ,

^e IDYLLES.

S'égaraient dan» la bruyère ; Les chiens étaient sans colère , Les bergers étaient sans voix.

On entendait le murmure D'un ruisseau vif et jaseur.

Qui livrait à l'aventure Le secret d'un jeune cœur.

Sur les flots de son rivage Chloé , fuyant le soleil , Penchait sa brûlante image , Belle comme un fruit vermeil.

« A cette heure oh. mes compagnes « Cherchent l'ombre à l'autre bord, « Qu'au bruit vague des campagnes « Tout s'engourdit et s'endort j « Sous ma guirlande nouvelle, « Dites-moi , petit ruisseau,

« Me trouvez-vous aussi belle

<c Que Daphnis me parait beau ?

« En vain avec ma couronne

a J'ai l'air aussi d'une fleur;

«( Tout l'éclat qu'elle me donne

a "Ne fait pas battre mon cœur.

« Aux bergères de mon âge

oc Je vois les mêmes appas }

« Elles dorment sous l'ombrage^

« Et je n'en soupire pas !

a Sans Daphnis tout m'est contraire ;

tt Daphnis a donc plus d'attraits ?

« Et je sens qu'on ne peut plaire

« Qu'en ayant les mêmes traits.

« O Daphnis ! Si la parure « Me rendait belle à tes yeux^

« J'apprendrais^ dans l'onde pure ,

« A tresser mes longs cheveux.

« J'irais supplier mon père « De m'accorder , pour un jour , « Le ruban qu'avait ma mère « Quand il lui parla d'amour.

« Je cultiverais des roses , « Pour les cueillir avec toi j « J'inventerais mille choses « Pour t'attirer près de moi.

« Hélas ! ma triste espérance « Néglige un frivole soin } « Si j'avais t» ressemblance^ a Je n'en aurais pas besoin !

a Tes yeux bleus ont une flamme tt Pareille aux astres tremblans ; « Leurs rayons pénètrent l'âme :

« Les miens sont noirs et bràlans.

« Sur ton front ta chevelure

« Forme un gracieux bandeau ;

« La mienne ombre ma ceinture^

« Quand je quitte mon chapeau.

« Gomme des feuilles dorées

« Se balancent sur les fleurs ,

« Sous mille boucles cendrées

« Brillent tes vives couleurs.

« Le jeune orme est ton image ,

« Et ( tout me parle aujourd'hui ! )

a Au lierre il prête un ombrage :

« Je suis faible comme lui.

« Daphnis !.... » Et quelques larmes

Tombèrent dans le ruisseau ;

Elles en troublèrent l'eau ,

Comme elles voilaient ses charmes.

Dans le léger mouvement

De cette glace agitée ,

Sous la surface argentée

8o IDYLLES.

Elle entrevit son amant.

a O prodige ! cria-t-elle,

« Je vois l'ombre du pasteur ^

« Et cette çlace fidèle

« Réfléchit jusqu'à mon cœur, d

Du saule le doux feuillage Dans les airs se balança ^ Sur les pleurs de son visage Un souffle amoureux passa.

L'enfant qui porte des ailes Se sauvait d'un ciel de feu : De brûlantes étincelles Aux champs annonçaient un dieu On n'en sait pas davantage.

Le dieu baissa son bandeau^ Couvrit le jour d'un nuage^ Et fit taire le ruisseau.

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