‹ Poésies de Madame Desbordes-Valmore (volume 3)Chapitre 10 sur 50 · LES DEUX BERGÈRES · texte numérisé non relu

LES DEUX BERGÈRES

DORIS

ijE fois-tu j pauvre Hélène, au bord de ce ruisseau?

HÉLÈNE

Je regarde ma vie^ en voyant couler Feau.

Son cours languit^ Doris, il n'aime plus la rive; Dans nos champs qu'il arrose il roule quelque ennui. Ecoute! il porte au bois sa musique plaintive; Et je voudrais au bois me plaindre comme lui.

DORIS

De quoi te plaindrais-tu?

6a IDYLLï;S.

BJSLÈNE.

Je ne saurais le dire.

Ce ruisseau parait calme ^ et pourtant il soupire.

On ne sait trop s'il fuit*... s'il cherche... s'il attend. .. Mais il est malheureux , puisque mon cœur l'entend.

DORIS

Tu rêves. Son cristal est pur, vif et limpide; On le dirait joyeux de caresser des fleurs.

HELENE

Pour moi; j*y reconnais une douleur timide :

Souvent dans un sourire on devine des pleurs.

Toi qui chantes toujours ^ tu ne peux le comprendre.

Ma voix n'a plus d'essor , et j'ai le temps d'apprendre

Qu'un chagrin se révèle en soupirant tout has:

Si je pouvais chanter, je ne l'entendrais pas !

DORIS

S'il parle, il dit au bois que nous sommes jolies ; Que s'il a ralenti son cours précipité,

Cest qu'il croit voir en toi les grâces recueillies , Et qu'il prend du plaisir à doubler ma beauté. Yoilà (je te dis tout) ce qu'un berger m'assure; Sa parole est sincère^ et; pour preuve, il le jure.

HÉLÈNE

11 le jure. Ah ! prends garde ! et si tu veux bien voir^ Doris^ ne choisis pas un flatteur pour miroir.

DORIS

Si tu savais son nom^ tu serais bien honteuse.

BÉLEME.

Bergère ; il est berger; sa parole est douteuse.

DORIS

Il m'a dit qu'au rivage il tracerait un jour^

Pour l'orgueil du ruisseau ^ mon chiffre et son amour.

HÉLÈNE

L'amour aime à tracer les sermens sur le sable; Un coup dê^ vent répond de sa fidélité :

D'une plume légère il compose une fable ;

Ses flèches dans nos cœurs gravent la vérité.

DOAI8.

Oh ! les tristes leçons ! Du ruisseau qui les donne Troublons les flots jaloux ; qu'ils n'affligent personne.

HÉLÈNE

Tu peux troubler ses flots ^ mais non pas les tarir. Quand les jours sont moins purs , cessent-ils de courir? La pierre d'un long cercle a ridé sa surface^ Elle tombe ; l'eau roule , et le cercle s'efface.

DOBIS*

O ma chère compagne I en est-il des beaux jours Gomme de ce tableau?

HELENE'

C'est celui des amours.

DOAIS.

Mais par une amoureuse et touchante aventure , Lorsque tu le crois seul , errant et malheureux , Il trouve un filet d'eau caché sous la verdure^

Et l'emporte gaîment dans* son sein amoureux.

RIBLÈNE.

Mais il arrive à peine au fond de la vallée } Surpris par le torrent qui l'entraîne à son tour^ Il y jette à regret son onde désolée^ Et les ruisseaux unis s'y perdent sans i^tour.

DOBIS.

Eh bien ! je n'irai pas jusqu'au torrent , bergère y

Donner à leur destin d'inutiles soupirs :

J'irai me regarder à la source légère

Qui se livre , naissante^ au souffle des zéphyrs.

Sur ses rives, de mousse et de roseaux parées ,

Le soir, je conduirai mes brebis altérées.

Ainsi , dans l'eau , qui change au caprice des vents ,

Tu verras tes ennuis , je verrai mes beaux ans.

HÉLÈNE

Oh ! n'abandonne pas nos tranquilles demeures ! Laisse y couler en paix tes innocentes heures;

m IDYLLES.

Ne dosue uî tes pas ni tes vœux au hasuid '.

Ou se Mte, on s'arrête, on tremble... il est trop tard.

Evite le sentier trop voisin de son onde ;

Il égare, il conduit loin, bien loin du hameau,

Dans une solitude isolée et profonde,

Où l'eau, comme des pleurs , coule auprès d'un tombeau.

Va cœur tendre s'y cache au jour qu'il semble craindre ;

Il n'a que ce ruisseau pour l'entendre et le plaindre :

Peut-être qu'à lui seul il confie un regret...

Doi'îs, ne va jamais surprendre son secret!

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