‹ Poésies de Madame Desbordes-Valmore (volume 3)Chapitre 37 sur 50 · LE PRESSENTIMENT · texte numérisé non relu

LE PRESSENTIMENT

'b8t en vain que l'on notume erreur

Cette secrète mtelligeoce y Qui , portant la lumière au fond de notre cœur, Sur des maux i|^orés nous fait gémir d'avancCé Cest l'adieu d'un Imnheur prêt à s'évanouir ; C'est un subit effroi dans une ame paisible^

Enfin y c'est pour l'être sensible

Le fantôme de l'avenir.

Pressentiment^ dont j'épirouvai Fempite,

a8o ÉLÉGIES.

» Oh ! qui peut résister à tes vag^ues douleurs?

Encore en&nt, tu m'as coûté des pleurs^

Et de mon front joyeui( tu chassas le sourire.

Oui y je t'ai vu^ couvert d'un voile noir^ Aux plus heaux jours de mon jeune âge ; Tu formas le premier nuage

Qui des heaux jours lointains enveloppa Fespoir.

Tout m'agitait encor d'une innocente ivresse ;

Tout hrillait à mes yeux des plus vives couleurs^ Et je voyais la riante jeunesse

Accourir en dansant pour me jeter des fleurs. Au sein de mes chères compagnes y Gourant dans les vertes campagnes^ Frappant l'air de. nos doux accens, Qui pouvait attrister mes sens ?

Gomme les fauvette^ légères Se rassemhlent dans les hrûyères.

La saison des fleurs et des jeux

Rassemblait uotre essaim joyeux.

Un jour, dans ces jeux pleins de charmes^ Je cessai tout-à-coup de trouver le bonheur;

J'ignorais qu'il fût une erreur^

£t pourtant je versai des larmes !

£n revenant je ralentis mes pas; Je remarquai du jour le feu prêta s'éteindre ^ Sa chute à l'horizon^ qu'il regrettait d'atteindre; Mes compagnes dansaient... moi ^ je ne dansai pas. Un mois après, j'errai dans ce lieu solitaire; Hélas ! ce n'était plus pour y chercher des fleurs : La mort m'avait appris le secret de mes pleurs , £t j'étais seule au tombeau de ma mère!

^ÉTAfs à toi peut-être avant de t'a voir vu.

Ma vie , en se formant^ fut promise k la tienne ; Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu y Ton ame s'y cachait pour éveiller la mienne.

Je l'entendis un jour et je perdis la voix; Je l'écoutai lou^^temps^ j'oubliai de répondre. Mon être avec le tien venait de se confondre ; Je crus qu'on m'appelait pour la première fois. Savais-tu ce prodige? Ëh bien , sans te connaître ,

•286 ÉLËGIES.

J'ai deviné par lui mon amant et mon maître , Et je le reconnus dans tes premiers accens^ Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissans. Ta voix me fit pâlir^ et mes yéut se baissèrent; Dans un regard muet nos âmes s'embrassèrent 5 Au fond de ce regard ton nom se révéla^ Et sans le demander j'avais dit : Le voilà !

Dès-lors il ressaisit mon oreille étonnée ; Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée.

J'exprimais par' lui seul mes.plus doux sentidi'ens ; Je l'unissais au mien pour signeir mes aermens. Je le lisais partout) c6 nom rempli de cbarm^s,

Et je versais des larmas :

D'un éloge enchatiteui^ toujours environaé ^ A mes yeux éblouis il s'oflrait couronné.

Je l'écrivais... bientôt je n'osai plus l'écrire , Et mon timîdje amour le changeait en sourire. Il me cherchait la nuit , il berçait mon sommeil ;

Il résonnait encore autour de mon réveil ; Il errait dans mon souffle , et^ lorsque je soupire^ C'est lui qui me caresse et que mon cœur respire. Nom chéri ! nom charmant ! oracle de mon sort ! Hélas ! que tu me plais , que ta grâce me touche ! Tu m'annonças la vie ; et ^ mêlé dans la mort ^ Comme un dernier haiser tu fermeras ma houche.

E m Ignorais encor, je n avais pas aime.

L'amour ! si ce n'est toi j qui pouvait me l'apprendre ?

A. quinze ans^ j'entrevis un enfknt désarmé^ Il me parut plus folâtre que tendre :

D'un trait sans force il effleura mon cœur ^ Il fut léger comme un riant mensonge \

Il ofirait le plaisir^ sans parler de bonheur ; Il s'envola. Je ne perdis qu'un songe.

Je l'ai VU' dans tes yeux cet invincible amour^

Dont le premier regard trouble^ saisit y enflamme ^ Qui commande à nos sens^ qui s'attache à notre ame,

Et qui l'asservit sans retour.

Cette félicité suprême ,

Cet entier oubli cle soi-même , . Ce besoin d'aimer pour aimer, Et que le mot amour semble à peine exprimer^ Ton cœur seul le renferme y et le mien le devine ; Je sens à tes transports, à ma fidélité ^ Qu'il veut dire à la fois, bonheur; éternité ,

Et que sa puissance est divine.

A sœuvy il- est parti I ma àoeiur^ il m'abàn^ôbne! Je sak qu'il m'abandonne y et j'atteods > et je meurs , Je mett^s^ Ettibrasse^Boi^ pleurepoàr moi* . . ipardàme.. . Je n'ai pas une lanne y et j'aib^soin de pkinrs. Tu gémis ! Que je t'aime ! -Oà ! jamais !« sourire • Ne te rendit plus belle aux plils béate de nos jours*. . Tourne vers moi les yeux, si^u^plainsmon àéUxeyr, Si tes yeux ont des pleura , regairdeoMltinij^iirl» > '• , • Mais retiens tes sanglots; il m'appelle y il ilie 'touche f- •

2g6 ÉLÉGIES.

Son souffle en me cherchant vient d'effleurer ma bouche. Laisse y tandis qu'il brûle et passe autour de nous^ Laisse-moi reposer mon front sur tes genoux.

Ecoute! ici^ ce soir^ à moi-même cachée^

Je ne sais quel force attirait mon ennui :

Ce n'était plus son ombre à mes pas attachée.

Oh ! ma sœur^ c'était lui !

C'était lui, mais changé^ mais triste. Sa voix tendre Arait pris des accens inconnus aux mortels , Plusravissans, plus purs ^ comme on croit les entendre Quand on rêve les oieux aux pieds des. saints anlek. Il parlait, et ma rie était pris de s'éteindre. L'étonnement, l'efiboi^'Ce «bnx eéfroi du cœur, M'enchainaît devant (lui. Je TéGoutaîs se plaindre ; Et, mourante pefur^ui^jo plaignais mon vainqueur. Il parlait , il renclak ia» xiature attentive ; Tout se tais»ît* Dcsvei^tii rhàleio«> était captive;

Du rossignol ému le chaot siembloit mourir; On eût dit que Teau même oubliait de courir.

Hélaff! qu'avait-il fait alors pour me déplaire?

U gémissait^ me cherchait comme toi.

Non^ je n'avais plus de colère , Il n'était plus coupable, il était devant moi.

Sais^tu ce qu'il m*a dit? des reproches... des* larmes...

Il sait pleurer, ma sœur!

Dieu ! que sur son front là tristesse a de charmes ! Que j'aimais de ses yeux la brûlante douceur ! Sa plainte m'accusait; le crime... je l'ignore : J'ai fait pour l'expliquer des efforts superflus. Ces mots seuls m'ont frappée, il'mc les crie^encore ; a Je ne te verrai plus! »

Et je l'ai laissé fuir^ et ma langue glacée

afifi

son nom qu'il n'a pas entendu; saisir sa maio ma main $'est avancée , dernier adieu dans les airs s'est perdu.

uoi ! les flots sont calmés, et les vents sans colère Aplanissent la route où je vais m'ég^arer !

J'ai vu briller le phare ^ et l'onde qui s'éclaire Double l'affreux signal qui doit nous séparer ! Que fait-il? Âh! s'il dort^ il rêve son amie; Bercé dans mon image ^ il attend le réveil :

Comme Tonde paisible, il me croit endormie^ £t son rêve abusé sourit à mon sommeil.

Emmenez-moi^ ma sœur. Dans votre sein cachée^

3oa ELEGIES.

Comme une pâle fleur de sa tige arrachée , Sauvez-moi de ces lieux. Dites : C'est sans retour ! Cet effort finira ma vie ou mon amour.

Emportez ma douleur loin de lui y loin du monde; Loin de moi^ s'il se peut ^ ma sœur^ emportez-moi. Mais la nuit qui nous couvre est-elle assez profonde? Oh! non^ les flots ^ le ciel tout me remplit d'effroi. Est-il temps de mourir? Et lui, lui que j'adore^ Ne puis-je , en le fuyant^ vous le nommer encore? Ne puis-je de sa voix appeler la douceur?

Ne puis-je le revoir?... Non^ sauvoz-moi^ ma soeur. Mon mal est dans sa vue; et lorsque j'y succombe^ Mon mal doit vous toucher^ ce n'^t pas le remord. Cachez-moi dans vos bras, dans la nuiA^ dans la tombet Je demande à le fuir^ je ne crains plus la mort.

Venez! s'il descendait sur la plage déserte ^ Un charme sur mes pas attirerait ses pas :

ÉLÉGIES. 3o3

Prête à me confier à la vagae entr'ouverté y Je lui dirais adieu»., je ne partirais pas.

Il sait tout. O ma sœur ! il demandait mon ame ; Nos regards se parlaient malgré nous confondus.

Tout baigàés de tristesse^ et de pleurs et de flamme, Dans ses regards si doux les miens se sont perdus. £t je fuis ! et des cieux la pitié m'abandonne ! Je ne les verrai plus^ ils étaient dans ses yeux. Si tu voyais ses yeux! Oh I Tange qui pardonne Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux !

J'étais seule avec lui^ j'écoutais son silence^ L'heure y une fins pour nous, perdit sa. vigilance. Contre un penchant si vrai y si long-temps combattu , Ma sœur^.je n'avais plus d'appui que sa vertu. Pour arracher mon cœur à sa peine chérie^ £t distraire du sien la sombre rêverie y

3o4 ELEGIES.

Je cherchais le secours de ces accords puissans , Qui de plus d'un orage avaient calmé ses sens. J'essayais^ d'une main faihle et mal assurée^ Cet art consolateur d'une ame déchirée ^ Je disputais son ame à ses vagues désirs^ Je ramenais le temps de nos plus doux loisirs } Son sourire trompait ma crédule espérance^ Et j'unissais ainsi la ruse à l'innocence.

Dieu ! que je m'abusais à ce calme trompeur!

Pour la première fois son regard me fit peur; De ma gaîté timide il détruisit les channes. Et ma voix s'éteignit dans un torrent de larmes. « Non ! dit-il^ non^ jamais tu n'as connu l'Amour ! » J'ai voulu me sauyer.,. il pleurait à son tour : J'ai senti fuir mon ame efïrayée et tremblante; Ma sœur^ elle est encor sur sa bouche brûlante.

Sauvez-moi ! sauvez-moi ! De lointaines clameurs

Appellent au rivage uuc barque tardive.

De l'écho du rocher que la voix est plaintive !

I^éponder^lui pour moi, je vous suivrai... je meurs.

EUT-iTR£ un jour sa voix tendre et voilée M'appellera sous de jeunes cyprès :

Cachée alors au fond de la vallée j Plus heureuse que lui ^ j'entendrai ses regrets. Lentement^ des coteaux je le verrai descendre \ Quand il croira ses pas et ses vœux superflus y Il pleurera ! hi^ pleurs rafraîchiront ma cendre : Enchaînée à ses pieds ^ je ne le fuirai plus.

Je ne le fuirai plus ! je l'entendrai; mon ame,

3io ÉLÉGIES.

Brûlante autour de lui; voudra sécher ses pleurs; Et ce timide accent y qui trahissait ma flamme y II le reconnaîtra dans le doux bruit des fleurs. Oh ! qu'il trouve un rosier mourant et solitaire ! Qu'il y cherche mon souffle et l'attire en son sein ! Qu'il dise : « C'est pour moi qu'il a quitté la terre : « Ses parfums sont à moi y ce n'est plus un larcin. » Qu'il dise : a Un jour à peine il a bordé la rive ) « Son vert tendre égayait le limpide miroir ; a Et ses feuilles déjà , dans l'onde fugitive y « Tombent. Faible rosier y tu n'as pas vu le soir i » Alors , peut-être y alors l'hirondelle endormie y A. la voix d'un amant qui pleure son amie^ S'échappera du sein des parfums précieux y Emportant sa prière et ses larmes aux cieux.

Alors y rêvant aux biens que ce monde nous donne ; Il laissera tomber sur le froid momimept Les rameaax affligés dont la gloire environne

Son front triste et charmant.

Alors je resterai seule', mais consolée.

Les vents respecteront l'empreinte de ses pas. Déjà je voudrais être au fond de la vallée ; Déjà je l'attendrais Dieu! s'il n'y venait pas !

L avait dit un jour : a Que ne puis-je auprès d'elle,

(Elle, alors, c'était moi! ) que fie puis-je chercher Ce bonheur entrevu qu'elle veut me cachet* !

Son cœur paraît si tendre ; oh !. s'il était fidèle ! » Puis , fixant ses regards sur mon front abattu , Du charme de ses yeux il m'accablait encoro^

£t ses yeux, que j'adore.

Portaient jusqu'à mon cœur. « Jeté parle, entends4u?»

3i6 ÉLÉGIES-

Trop bien! A-l-il soumis mes plus chères années? Je u'y trouve que lui ^ rien ne me fut si cher : Et pourtant mes amours y mes heures fortunées , N'était-ce pas hier?

Que la vie est rapide et paresseuse ensemble ! Dans ma main y qui s'égare ^ et qui brûle , et qui tremble, Que sa coupe fragile est lente à se briser !

Ciel ! que j'y bois de pleurs avant de l'épuiser !

Mes inutiles jours tombent comme les feuilles Qu'un vent d'automne emporte ea murmurant :

Ce n'est plus toi qui les accueilles f

Qu'importe leur sort en mourant?

Eh bien ! que rien ne les arrête ; Jô les donne au tombeau } je m'y traîne à mon tour;

Et; conmie on oublie une fête ^ .

Jeune encor, j^oublirai l'amour.

Pour beaucoup d'avenir j'ai trop peu t!e courage j Oui ! je le sens au poids de mes jouis malheureux ,

Qui ne pnut élrc un long orage.

..^ ,,„-. ui^ toi^ mon bicn-uimé , l'attacher à moa sort. Te parer d'une fleur que la tombe l'envie !

Lier tes jours de gloire à ma tremblante vie, £t ton baiser .d'amour au baiser de la mort I Me suivre^ toi si cher^ aux rives enchantées Que pour jamais bientôt mes pas auront quittées ! Mes pas que tu soutiens^ qui te cherchaient toujours^ Dont la trace légère effleura le rivage Où tu m'avais montré des fleurs et des beaux jours ^

Où je vais devant toi passer comme un nuage!

Oui y devant toi ma vie incline son flambeau y De ses pâles rayons le dermer va s'éteindre. Ces fleurs^ ces belles fleurs, que je ne puis atteindre ^ Tu les effeuilleras un soir sur mon tombeau.

La Mort m'a regardée^ et ta plainte adorable^ Ma jeunesse , tes vœux , rien ne doit l'attendrir. ' Elle m'a regardée^ et cette inexorable ^ Quand j'ëcouUiîs' ton chant ^ m'a dit : Tu vaii mourir !

Oh ! non ; prodigue encor les hymnes^ les offirandes; Jette-lui ta couronne et tes lauriers en flenrs 5 Cache-moi danb ton sein ^ couvre-moi de guirlandes, Et^ long-*temps immobile ^ elle craindra tes pleors. Cond«HS*moi près des ûotè. La nymphe qui soupire

T rafraîchit l'air de sa voix:

Cet air doux et mortel y que ma boaàhe respire^

ELEGIES. 3!à3

Brûle moins à l'onbre de» faois.

Vois dans TeaQ , rois ce lia dont la tète abaissée

Semble se dérober au sourire desi cieux ;

Telle, craignant l'Amour et le chcvchant deayeuEc,

J'essayais de te fuir^ innocente et blessée.

Je demandais aux bois Foubli de tes accens. :

Un vague ; un triste écho m'en r^pp^i^t 1^98 chaiiioes,

Et dans les rameaux frémissana Ton image venait s'attettdrir à m^ iMin^s.

Un jour, ce fut toi-même ^ un jour, à mes. genoux, Je te vis sous le saul9^ aou de mon jeu^e 4ge ..^ Je ne m'y trouvai plus seule avec ton image y 11 nous cachait ensemble, il se penchait sur nous. Trop tard , hélas ! trop tard ^ et ta flamme timide Enhardit vainement mes timides secrets ; Tu les connus trop tard^ et ma fuite rapide

3;i4 ÉLÉGIES.

Tabandonnc à de longs regrets.

Oh ! que je crains pour toi l'aurore désolée Qui ne pourra me rendre à tes vœux superflus^ Quand sa -douce lueur ^ pour moi seule voilée.

Ne m'éveillera plus I Mais le ruisseau .répond, par un faible muimure;

Au souflle expirant des zéphyrs } La nymphe qui s^ndort entraîne mes soupirs

A la source déjà moins pure.

Demain L'écho plus triste a dit aussi : Demain.

Adieu , ma jeune vie ! adieu y toi que j'adore ! Ne gémis pas. Oe soir, je serre encor ta main: Ce soir y efforce-toi de -me sourire «ncore.

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