‹ Poésies de Madame Desbordes-Valmore (volume 3)Chapitre 46 sur 50 · A M"" GEORGINA · texte numérisé non relu

A M"" GEORGINA

A M"* GEORGINA NAIRAC.

h! prends garde à ramour^ il menace ta vie :

Je' l'ai vu dans les pleurs que tu ver&es pour moi.

Prends garde ^ s'il est temps ! il erre autour de toi^

Et c'est avec des pleurs aussi qu'il m'a suivie.

Retourne vers ta mère et ne la quitte pas.

Va ^ comme un &ible oiseau que menace l'orage ^

Contre son sein paisible appuyer ton courage ;

Portea-y ta jeunesse ^ enchaînes-y tes pas.

Plus heureuse que nous, de son printemps calmée, I. 35

Laisse-la te soustraire à de vaines douleurs : Va ! tu me béniras de t'a voir alarnoiée; Je tus confian^te^ Qt je meurs..

Folle sécurité d'une ame qui s'ignore , C'est donc ainsi toujours que vous devez fiuir? Quand on n'a pas souffert on ne sait rien encore , On ne veui confier son cœur qu'à l'avenir.

Dans Tâge du danger*, je- n'avais phts demère; Déjà mon tendre guide^ arrêté pat la meort^ N'entendait plus ma plainte ampère; Déjà ses yeux fermés n'écîaiment phM m&a fort.

Retourne vers ta mère^ et que ton innocence^ Prudemment effrayée au tableau de mes joum^ Joigne à mon souvenir^ qu'il faut pkitfydte tOQJOurSy Une longue reeontfaissance.

Mais tu n'as pas JoufiEsrI? la Iraoquille pUié^

Dis-le-moi , n'a. donné ses fleurs qu'à l'amitié ?

NoD^ tu n'as pas senti cette fièvre de l'âme ,

Ce frisson douloureux qui paase au food du cœur.

L'air ne t'a pas seviblé comme UAe molle flamme y

Qui verse dans les s«is la soif et la langueur?

Ce triste isolement^ ^:e tendre ennui y ces larmes ,

Ce besoin de presser un cœur semblable au tien^

D'une voix qui poursuit le Adèle entretien^

Rien n'a comblé ta vie et de crainte et de charmes ?

Cet objet souhaité^ dans un jour imprévu^

Ne t'a pas sur son sein réunie à toi-même;

Ce tendre objet qui trompe , et qu'il faut que l'on aime^

Tu ne l'as jamais vu !

Je l'ai vu plein d'amour^ et l'amour m'a trompée \ Je ne croyais que lui ) de lui seul occupée^ J'ai perdu mon repos dans sa félicité ; Je l'ai voulu. Mon Dieu ! c'était sa volonté.

Il savait tant de mots pour me rendre sensible ,

Pour instruire mon ame ardente à la douleur 1

Lui seul a ce pouvoir, cet art, ce don flexible,

Lui seul donne la vie ensemble et le malheur.

Mais le noalheur enfin détache de la vie :

Non, je ne veux plus de mon sort.

Je ne veux plus souffrir. Sais-tu ce que J'envie ?

Sais-tu ce qu'après lui j'ai souhaité? la mort.

Son pied ne presse plus le seuil de ma demeure ,

Et pour ne la plus voir il invente un chemin :

Sans lui rien demander, j'écoute passer l'heure^

L'heure dit comme lui : « Ni ce soir, ni demain ! »

Mais je compte, j'attends que moins inexorable

Une heure , la dernière à mes maux secourable,

Eteigne sur ma cendre un importun flambeau,

Et défende à l'amour de troubler mon tombeau.

Quand celui qui me fuit ne songeait qu'à me suivre,

Le cours de mes beaux ans fut près de se larir :

Qu'il m'eût alors été doux de moiuir Pour ramant dont les pleurs me suppliaient de vivre ! « Ne meurs pas, disaitril, ou je meurs avec toi I » Et mon ame ^ enchaînée à cette ame amoureuse , N'osa quitter la terre et combler son efïroi. L'imprudent ! sous ses pleurs j'allais m'éteindre heureuse. J'allais mourir aimée. Il m'a rendu des jours , Pour m'appi'endre, ô douleur! qu'on n'aime pas toujours.

13 ne nouvelle voix à son oreille est douce } D'autres yeux qu'il entend désarment son courroux;

Et ce n'est plus ma main qu'il presse ou qu'il repousse ,

Alors qu'il est tendre ou jaloux.

Quoi ! ce n'est plus vers moi qu'il apporte sans crainte

Sou espoir^ son désir^ son plus secret dessein :

Et s'il est malheureux , s'il exhale une plainte ,

Ce n'est plus dans mon sein !

3qo ëLëGIES.

L'ai-je trahi 9 Jamais. Il eut mon am€ entière. Hélas ! j'étais étreinte à lui comme le lierre. Que poar m'en arracher il m'a fallu souélrir I Dans cet effort cruel je me sentis mourir.

Il détourna les yeux, il n'a pas vu mes larmes ; Mon reproche jamais n'éveilla ses alarmes^ Jamais de ses beaux jours je ne ternis un joiu: ^ il garda le bonheur; moi ^ j'ai gardé Famour.

SOUVENIR

SOUVENIR

ON|image y comme un songe^ Partout s'attache à mon sort ; Dans Teau pure où je me plonge Elle me poursuit encor :

Je me livre^en vain'^ tremblante , A sa mobile fraîcheur, L'image toujours brûlante Se sauve au fond de mon cœur.

Pour respirer de ses charmes

Si je regarde les cieux^ Entre le ciel et mes larmes ^ Elle voltige à mes yejtx ^ Plus tendre que le perfide y Dont le volage désir Fuit comme le flot limpide ^ Que ma main n'a pu saisir.

À MA SOEUR

A MA SOEUR

I7E veux4u? je Taimais. Lui seul savait meplaire^

Sestraits, sa voix, ses vœux lui soumettaient mes vœux.

Tendre comme l'amour^ terrible en sa colfere...

(Plains-moi , connais-moi toute à mes derniers aveux^ )

Je Faimais ! j'adorais ce tourment de ma vie }

Ses jalouses erreurs m'attendrissaient encor ;

n me faisait mourir^ et je disais : J'ai tort.

A douter de moi-même il m'avait asservie.

Toi ! tu n'aurais pu voir ses pleurs sans me haïr ;

Sans pleurer avec lui tu n'aurais pu l'entendre ;

Oui ^j'accusais mon cœur que tu connais si tendre;

Oui y je disais : J'ai tort^ en me sentant mourir.

■ Ainsi y l'humble roseau y tourmente par l'orage^

Sous un ciel menaçant incline son courage^

Et se relève encor d'un soufBe ranimé :

Je retrouvais la vie en son regard calmé.

Pas une plainte ^ alors ^ de sa voix consolante

IN'osait troubler l'accent (pii reprenait mon cœur;

Et copime lui soumise p et ravie et tremblante,

De cet orage <sCetpt j'oubliais la rigueur.

Quel doux.sai$isseiQi)ieiU^ Dieu! quel muet délire.

Quand son front se cncbait&vr ce cœur éperdu.

Qu'il demandait pardon^ q^'il m'était tout reudu;

Que je senUiia saa pleuramttés à mou soutire l

Je n'avais pas souffert, il pleurait. Mais, ma sœur,

Je ne parlerai p^lu^ d# aes torts, de ses larxues.

Ses torts où tant d'amour répandait tant de charmes :

ÉLIËGIES. ^

Je n'ai plus qu'à subir sa tranqfuiUe dôuc^èôr.

Sa douceur^ l'inflexible ! oh ! comme il iii*a punie Pe rempire d'un jour, '

Oti périt mon bonheur, dont la paiix'fut bannie, £t qu'irrité de craindre il détruit sans retour. Sans retour ! le crois-tu? dis-moi que je m'é^^re; Dis qu'il veut m'éprouver^ mais qu'il n'âsi point barbare; Dis qu'il va revenir, qu'il reviekit... Trompe-moi^ . Mais obtiens qu'il me trompe k son tourxomme toi. Va le lui demander, va l'implorer*.. Deiheure : L'orgueil est entre nous, il glaoe*^ il est mortel. N'est-ce pas qu'il me fuit, et qu**!! faut que je meone? N'est-ce pas qiie je souffre, et que l'homme est cruel? Ne l'accuse jamais. Songe que je l'adore ,

Puisque je vis encore :

Avant qu'à le trahir j'accoutume ma voix,

Ma sœur, j'aurai parlé pour la dernière fois.

4oo ÉLÉGIES.

Tout change , il a changé; d'où vient que j'en muimure?

Pourquoi ces pleurs amers dont mon cœur est baigné ?

Que l'amour a de pleurs quand il est dédaigué!

Tout change , il a changé. Cest là sa seule injure j

Et s'il fuit un bonheur qui n'a pu le toucher,

Ce n'est pas à l'amour à le lui reprocher.

Tes yeux seuls pleins de moi y s'il daigne un jour y lire y

Lui diront mes adieux que je n'osai lui dire;

Ton nom comme un écho lui parlera de moi ;

Qu'il soit ton seul reproche en ta douleur modeste;

Ah ! je l'en défendrais contre tous. .. contre toi y

Du peu de force qui me reste.

Imite mon silence ; un stérile remord Ne ralluma jamais une flamme épuisée;

Eu oubliant qu'il l'a causée y Dans son étonnement il pleurera ma mort.

Ma sœur, j'ai vu la mort à la triste lumière

ELEGIES. 4oi

Qui passa toutrà^coup dans le fbodideaMin eœur^ Un soir qu'il m*obserTail| ^ roulant sous sa paupière Je ne sais quoi d'amer, de jM>mhi» el.de oioqueur. Oh ! que Famé est trovUëe à Tadieud'uii p]:estâgél L'épi touché du vent tremble moins «ur sa tige. L'oiseau devant réclair éprouve moûis d'effroi: Je sentis qu'un malheur. touraaH autour de moi. Pour la premifare.feis, dans sa.orueUe adresse, Jouant avecmon cœur qu'il déchirait— héiàs !

Il parlait de bonheur sans parler de tendresse ; Il parlait d'avenir, et ne me. ooi^mait pas !

Sa main , qui refusait comme lui, de m*eutendre y

S'éloigiia de ma main ; Ses yeux y qui tant de fois me priaient de l'attendre ^

Ne disai^itplus : Demain !

Pâle, presque à genoux, si^ppliante, craintive,

J'ai dit... je n'ai rien dit, mais on entend les pleurs ;

4oa e. £ii]ÉGIES.

Et ce morne silence où parient les idpoleurs. Ce cri prêt li^etttr'ouvvir le bein qiit le captivé^ Tout en moi , tout pairiaît : il n'a pas entendu ! Cen étâic£lHyma sdeuf . Demes Harnei suivie^ Je repris k-mlson stmfsf eprenAfe là vie :< J'écoutai... dese6ptfs<le4]rriiii[^taLit:perdii^ J'étais seirie. Un enfitnt qn^abaiiftklonnesii mère^ Dont la voix s^est brâeéeen une^plainleaiiiëre^ Qui l'attend immobUey iàteÉrdit^ sans couleur, Trouye unaq^ectuMins trîMeià «mi preuiier ntatbeur; Un poids moins d0iilout%ur étouffe la censée ,

Dans son ame oppressée ; Un fantôme moikisnoir Tépouvante et l'atteint^ Lorsqu'à ses yeux en pleura Fespoir^.. le Jefiàurs^éCëint.

Le voilà donc fini mon oMnrt pèlerinage I

Ciel ! que le sien plus beau soit ombragé de^fl^vurs ;

£t^ loin de fe punir d«r mes ^ndrer malheurs ;

ÉLÉGIES. 4o3

Qu'un suave laurier couronne son bel âge...

Qui fait fuir dans son nid cet oiseau palpitant ? De ma dernière nuit c'est l'ombre avant-courrière : Vois comme ^ en s'élevant de la noire bruyère^ Aux fleurs de ma fenêtre elle monte ets^étend : Embrasse-moi^ ma sœur^ car sou aile invisible M'a touchée et m'entraîne en un sommeil paisible. Ce rayon qui s'enfuit, non, ce n'est plus le jour^ €e n'est plus le malbeur^ non^ ce n'est plus l'amour^ Cest ma dernière nuit. Déjà froide comme elle ^ Ma mémoire n'est plus qu'un miroir infidèle.

Oui y tout change^ ma sœur^ touts'ef&ce^ et je sens Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens.

A MA SOEUR

A MA SOEUR

v'ai-J£ appris ! le sais-tu? sa vie est menacée ,

Ob tremble pour ses jours.

J'ai couru... Je suis £aiible... et ma langue glacée Peut à peine.. •• Ma sceur ^ jel'ainie donc toujours ! Quel aveu y quel effroi y quelle triste lumière ! Eh quoi ! ce n'est pas moi qui mourrai la première^ Moi qu'il abandonna^ moi qu'il a pu trahir, Moi qui fus malheureuse au point de le haïr, Qui l'essayai du moins ! C'est moi qui vis encore !

4o8 ÉLÉGIES.

Et j'apprends qu'il se meurt, j'appi*iends que je Fadore; Le voile se déchire en ces momens affreux : ^ Gomment ne plus l'aimer quand il n'est plus heureux!

Viens , ma sœur... de ses torts tu m'as crue incapable , Et moi^ je ne sais plus qui des deux fut coupable : C'est moi , mon Dieu ! c'est moi^ si vous devez punir; Oubliez le passé , je prends son avenir :

Dans la tombe qui s'ouvre , ah ! laisse-moi l'attendre ! Qu'il m'y retrouve un jour calmée et toujours tendre; Que ma main le rassure en le guidant vers vous; Que je lui dise : «Viens ! plus d'absence entre nous; « Viens ! j'expiai pour toi ton infidèle fianune. » 11 me reconnaîtra. Saisi d'un doux remords,

Il ne verra plus que mon ame^

Il me trouvera belle alors.

Dieu ! couvrez-le des fleurs qu'en silence il cultive !

£L£GI£S. ^oo

Le monde est beau pour lui, l'amour Fattend. . .qu'il vive !

Donnez-lui tous les biens qui me furent promis ^

Rendez sa jeune gloire à ses jeunes amis;

Qu'ils marchent tous ensemble^ et qu'il les guide encore

Vers ces lauriers lointains que le bel âge adore !

Cette foule riante , à l'aspect d'un cercueil

Allez-vous la changer en cortège de deuil?

T9'achèveront-iIs pas leur veille harmonieuse ?

En'exilerez-vous sa voix mélodieuse?

Le départ d*un ami rompt souvent tous les jeux ;

Cest un anneau brisé qui déjoint d'autres nœuds ;

Ah ! laissez-les chanter ! et que sa rêverie

Porte un jour quelques fleurs à ma cendre flétrie ;

Que des parfums si doux consolent mes cyprès ;

Qu*il vive de ma vie^ et je meurs sans regrets !

Ma vie y hélas ! c'est peu ; maïs il souffre^ et j'implore.

Jetez ^ jetez sur moi ce mal qui le dévore;

Qu'il vive enfin... ( Cruel , juge si je t'aimais ! )

4io ÉLÉGIES.

Qa'il vive pour ime autre et WLOvkèie k jamais !

Dis , crois-tu que le ciel m'exauce et lui pardonne ,

Ma sœur, ou que le ciel comme lui m'abandonne?

Qu'il rejette ma vie en le privant du jour ,

£t punisse la haine où se cachait l'amour?. ..

Tu fais bien d'écouter sans répondre à mes plaintes;

J'aime mieux ta pâleur et tes muettes craintes;

Ta tristesse m'aide à souffrir :

Peux-tu me consoler^ ma sœur , il va mourir !

Priez pour lui , moi je succombe.

La porte s'ouvre. . . elle retombe. . . .

Ah !... que ce bruit sourd m'a iait peur !

On dirait que la mort a passé sur mop cœur.

Voyez-vous ses amis? leur silence est horrible ! Allons au-devant d'eux, parlez, demandez-leur... Non ^ la force me manque et je crains le malheur;

ÉliÉOlE^. 4ii

Hélas ! si vous saviez ^ que son poids €at tarrible ! Que nous répoodral9at-il87..« nouais ils sont déjiloia* De m'arracher lisici^ujr nul ne ini^ndra l6 soin ; J'ignorerai son sott, on m!y CKoii étrangère ; Et près de sa demeiird y tt fli trÂtte > et si çbère, Pers<»ine^ esoepté vous ,. u'aurait guidé mi$s pas : Quand j'expire àsa porte , on ne m'y cpnnatt pas.

Pourquoi souffriraieut-ils de ma lente agonie ?

Dans la foule perdus y oh ! ma chère Eugénie^

Nous croyons l'univers instruit de nos douleurs^

Et même aux cœurs heureux nous demandons des pleurs.

Laissez-moi seule , allez^ retournez la première. Voyez ^ le ciel se couvre^ et le jour va finir; Voyez sous ces rideaux trembler une lumière ; C'est là peut-être.. « et moi, que vais-je devenir? On ferme lentement; il semble que Ton pleure:

4i3 ÉLÉGIES.

Oh S que je voudrais yoir !

Écoutez cette cloche ^ écoutei... .. Non , c'est l'heure ^ Enfin, c'est la prière , et c'est encoc l'espoir ! Priea^ pour lui , pries ! laissez. .. quittez l'envie De rappeler le temps où j'ai cm le haïr :

Ma sœur, obtiens des cieux qu'ils lui rendent la vie ; Après y tu me diras qu'il fiiut encor le fuir.

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