‹ Poésies de Madame Desbordes-ValmoreChapitre 96 sur 138 · LES MOTS TRISTES · texte numérisé non relu

LES MOTS TRISTES

Quoi! je niourrai! quoi! le lcin])s à sa siiile Amènera i'irrévocalilc jour, Le jour muet et sombre, où sans retour S'arrêtera ce cœur qui bat si vite!

Madame Amable Tasil".

Souvent toute i)lon>;ée au fond de ma tendresse,

Expiant, Dieu le veut! le nom de ta maitrcsse.

Je pense que je souffre (aimer tant, c'est souffrit').

Qu'un jour je t'ai vu pâle, et que l'on peut mourir

Jeune, entends-tu! Je meurs pour mourir la preinière.

Pour braver avant toi la nuit ou la lumière.

J'entends des mots affreux tinter autour de moi.

Ces mots que dans l'enfance on apprend sans les croire,

Roulant, sans la troubler, au fond de la mémoire,

Inécoutés longtemps, longtemps vides d'effroi.

Tout à cotip pleins d'accents, pleins de deuil, pleins de larmes

Bondissant sur le cœur comme un tocsin d'alarmes!

C'est la cloche effrayée au cri sinistre et prompt,

Dont le pouls bat rapide et fiévreux dans l'espace^

Redoublant son frisson avec la mort qui passe :

De pâleur et de crainte elle cerne mon front.

Sous mes cheveux levés une eau froide circule.

Ah! ne t'étonne pas. J'ainK^l je suis crédule;

Ou plutôt, j'ai des yeux qui plongent sous les fleurs;

Au fond de nos baisers je sens rouler des pleurs!

27G PI.EUns ET PAU VUE S Kl, EU US.

L'avenir sonne; arrête! Uli! (juc nous niarclions vile!

Qu'une heure a peu de poids sur un cœur (jui palpite!

Ne peut-on lentement respirer le bonheur,

Vivre sans éveiller le temps et le malheur?

Embrasse-moi : plus près de ta moitié qui tremble,

Laisse passer la vie; elle nous aime ensemble!

Quand tu m'as dit adieu, je me donne; à rêver,

Et les mots qui font peur reviennent me trouver;

Ils disent que l'on meurt en sortant d'une léte,

Et je t'y vois courir, et je cache ma tête.

Et leurs sons plus aigus sifflent entre mes doigts :

« On meurt ! on meurt ! on meurt ! on se quitte une fois ! »

Puis ton nom!... Ah! ce-nom m'éveille; il me rassure.

Ton baiser presse encor mes lèvres, j'en suis sûre!

Et je m'appelle folle en me sentant Irèmir.

Vois! qu'un portrait de toi serait doux sous mes larmes;

Et je n'ai que ton nom, ton nom; pas d'autres armes.

Si je chantais, ma voix sortirait pour gémir;

A mon âme qui pense elle reste attachée ;

Dans mes pâles tourments je demeure cachée :

A'ors je rêve un monde où dureront toujours

Les cai*esses du cœur et les libres amours !

Prends mes ailes, viens! viens, où jamais la pensée

JN'est un poignard armé contre une âme oppressée.

Songes-y! plus d'absence, et personne entre nous.

Là, nos trames d'amour n'ont plus de nœ'uds jaloux;

Là, jamais un fil noir ne traverse la joie

Des fuseaux toujours ph'ins d'or et de pure soie!

Avant de t'a voir vu, devines-tu comment J'entrevoyais du ciel le vague enchantement? Je regardais toujours, connue à travers un voile

PLEURS ET l'Ai: VU ES EL EUT. S, -J'

On s'amuse à clu-i'clicr la forme d'une étoile.

Sous l'immense rideau je ne pouvais saisir

Que des objets sans traits pour mes yeux sans désir,

Trop faible à m'élancer au delà de mon être,

Je rentrais dans ma vie, en te cherchant peut-être;

(iar, toujours comme toi brûlante avec langneur,

Sans l'avoir vu des yeux, je te cherchais du eu ur!

YA je disais le son- aux vives étincelles (jui dans l'ombre éclairaient mes doutes à genoux : « Dieu jette-t-il aux nuits de si douces parcelles, Pour écrire son nom entre le ciel et nous ! »

Et je rêvais le bruit de feuilles immortelles

Oui ne s'envolent plus sous l'haleine de l'air,

Sans nuit, sans froid, sans peur d'expier par l'hiver

De longs jours transparents comme les cœurs fidèles !

Et puis, en frissonnant, j'osais rêver encor

Je ne sais quel appui qui man({uait à mon sort !

Là, du moins, je voyais les pauvres sans alarmes, Sortis de leurs hunbeaux, que Dieu n'a pas perdus, Uassasiés d'un pain ((ui ne s'épuise plus, -V l'immense festin payé de tant de larmes;

Un roi, de riiomme nu devinant les douleurs. Sans sceptre, sans couronne, à la pitié sensible. Agenouillé devant sa victime paisible, Pesant ses fers tombés et les mouillant de pleurs;

Du riche repentant l'àme enfin éclairée.

Versant un doux breuvage à (juelque âme altérée :

•27.S l' LEURS KT. PAU VUES KhEUJlS.

(IV'lait beau! c'était tuut. Oiiand ta voix me parla, Le rideau s'cnti'"ouvrit, rétornité brùla!

Le ciel illuminé s'emplit de ta présence; Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance. En passant par tes yeux mon âme a tout prévu : Dieu, c'est toi pour mon cœur. J'ai vu Dieu: je t'ai vu!

Mais, pour te retrouver dans cette joie immense, Il faut franchir l'espace, et la mort le commence. Horreur! il faut passer par un étroit cercueil. Quitter ta main qui brûle, et ta voix toujours tendre. Ah! dans le désespoir d'être un jour sans l'entendre. Tout mon ciel se referme... En tremblant, sur le seuil Où la cloche qui pleure est toujours entendue!. Pour nous éteindre à deux, je suis redescendue; Où ces signaux de mort, envoyés devant moi. S'allument, et longtemps tremblent comme des lampes, Qu'on voit glisser au loin sur les gothiijues rampes D'une église, où je vais le soir prier pour toi. Dis : cette ombre qui passe auprès de la chapelle. Est-ce ton âme en peine, en quête de mon sort. Sous une aile tremblante et paresseuse encor, Dont le doux bruit de i»lume et m'effleure et ni'ai»pelle! « Heureux qui s'abandonne, » oh! lu l'as dit souvent. w Et qui s'envole à Dieu comme la plume au vent! »

Mais, tiens : pour remonter, intrépide hirondelle. Le chemin lumineux qui ramène aU soleil. Pour i)artir en aveugle, en joie^ à tire-d'aile, Et ne voir devant soi que l'horizon vermeil, H faut mourir enfant! Il faut, doux somnambule, 8'élancant par la tombe aux jardins sans hivers.

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Ne pas se réveiller à la voix des pervers,

Et du sein maternel s'en retourner crédule.

Comme un doux rossignol sort du fond d'une fl(>ur,

Sans avoir répandu sa voix sur la vallée,

Et va frapper aux cieux pour son liynme exilée '

Qui ne veut pas apprendre à cliantcr la douleur.

Beaux enfants! tout pétris de baisers, de prières,

Faibles cygnes tombés des célestes bruyères.

Au duvet encor chaud de la main du Seigneur,

Et qui ne voulez pas ramper vers le malheur,

A'ous faites l)ienl Restez à l'alphabet d'un ange,

Dont chaque lettre sainte est un signe d'amour;

Solfège harmonieux où nul accord ne change.

Et dont la clef sonore ouvre un autre séjour!

Mais, quand Dieu nous reprend vos ailes et vos charmes,

Que dit-il de les voir humides de nos larmes?...

Et toi! viens-tu? Viens donc! car au bruit de tes pas

Ma peur s'envolerait : je ne les entends pas !

J'étends mes mains au jour, et je le trouve sombre.

Je cherche à m'appuyer comme un enfant dans l'ombre.

Je lis, ou je crois lire; et les lugubres mots.

En oracles rangés décrivent deux tombeaux

Qui, retenant sur eux ma frayeur arrêtée.

Sortent en traits de plomb de la page irritée.

Il faut fermer le livre et tomber à genoux ;

Il faut dire : Mon Dieu! pitié pour lui... pour nous!

Et me voilà ! voilà comme tu m'as rendue ! .V deux pas de tes pas, je suis seule, perdue; Je dépends d'un nuage ou du vol d'un oiseau. Et j'ai semé ma joie au sommet d'un roseau !

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