A LA MARQUISE DE RAMBOUILLET
sous le nom de RodantLe.
V^uERE beauté que mon ame ravie
Comme son pôle va regardant,
Quel astre d'ire et d'envie
Quand vous naissiez marqiioit votre ascendant ,
Que votre courage endurci ,
Plus je le supplie, moins ait de merci?
En tous climats , voire an fond de la Thracc , Après les neiges et les glaçons.
Le beau temps repreud sa 2)lace , Et les étés miirissent les moissons :
Chaque saison y fait son cours ; En vous seule on trouve qu'il gelé toujours.
J'ai beau me plaindre et vous conter mes peines , Avec prières d'y compatir ;
J'ai beau ra'épuiser les veines.
Et tout mon sang en larmes convertir ; Un mal au-decà du trépas, Tant soit-il extrême, ne vous émeut pas.
Je sais que c'est: vous êtes offensée , Comme d'un crime hors de raison ,
CHANSONS. 167
Qae mon ardeur insensée En trop haut lieu borne sa guérison ; Et voudriez bien , pour la finir, M'ôter l'espérance de rien obtenir.
Vous vous trompez : c'est aux foibles courages Qui toujours portent la peur au sein De snceoraber aux orages.
Et se lasser d'un pénible dessein.
De moi , plus j e suis combattu , Plus ma résistance montre sa vertu.
Loin de mon front soient ces palmes communes Où tout le monde peut aspirer ; Loin les vulgaires fortunes.
Où ce n'est qu'un , jouir et désirer.
Mon goût cherche l'empêchement ; Quand j'aime sans peine , j'aime lâchement.
Je connois bien que dans ce labyrinthe Le ciel injuste m'a réservé
Tont le fîel et tout l'absynthe Dont un amant fut jamais abreuvé : Mais je ne m'étonne de rien ; Je suis à Rodanthe , je veux mourir sien.
CHANSON
\-i'EST faussement qu'on estime Qu'il ne soit point de beautés Où ne se trouve le crime De se plaire aux nouveautés.
i68 LIVRE 111.
Si ma dame avoit envie D'aimer des objets divers , Seroit-elle pas suivie Des yeux de tout l'univers ?
Est-il courage si brave Qui put avecque raison Fuir d'être son esclave Et de vivre en sa prison ?
Toutefois cette belle ame , A qui l'honneur sert de ici , Ne hait rien tant que le blâme D'aimer un autre que moi.
Tous ces charmes de langage Dont on s'offre à la servir Me l'assurent davantage , Au lieu de me la ravir.
Aussi ma gloire est si grande D'un trésor si précieux , Que je ne sais quelle offrande M'en peut acquitter aux ciens.
Tout le soin qui me demeure N'est que d'obtenir du sort Que ce qu'elle est à cette heure Elle soit jusqu'à la mort.
De moi, c'est chose sans doute Que l'astre qui fait les jours liuira dans une autre Toute Quand j'aurai d'autres amours.
CHANSONS. ,f,y
CHANSON
JliST-CE à jamais, folle Espérance, Que tes infidèles appas Empèclieront la délivrance Que me propose le trépas ?
La raison vent, et la nature , Qu'après le mal vienne le Lien :
Mais en ma funeste aventure Leurs règles ne servent de rien.
C'est fait de moi, quoi que je fasse.
J'ai beau plaindre et beau soupirer.
Le seul remède en ma disgrâce , C'est qu'il n'en faut point esj)érer.
Une résistance mortelle Ne m'empècbe point son retour :
Quelque Dieu qui brûle pour elle Fait cette injure à mon amour.
Ainsi trompé de mon attente , Je me consume vainement ; Et les remèdes que je tente Demeurent sans événement.
Toute nuit enfin se termine ; La mienne seule a ce destin, Que d'autant plus qu'elle chemine, Moins elle approche du matin.
LIYRE III.
Adieu donc , importune peste , A quoi j'ai trop donné de foi.
Le meilleur avis qui m'en reste , C'est de me séparer de toi.
Sors de mon ame , et t'en vas suivre Ceux qui désirent de guérir.
Plus tu me conseille de vivre , Plus je me résous de mourir.