‹ Poésies de MalherbeChapitre 28 sur 45 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

CHANSON

faite conjointement avec la duchesse de Bellegarde et le marquis de Fvacan.

\) n ' A u T R E s que voas soient désirées , Qu'autres que vous soient adorées , Cela se peut facilement :

Mais qu'il soit des beautés pareilles A vous , merveille des merveilles , Cela lie se peut nullement.

Que chacun sons votre puissance

Captive son obéissance ,

Cela se peut facilement:

Mais qu'il soit une amour si forte

Que celle-là que je vous porte,

Cela ne se peut nullement.

Que le fâcheux nom de cruelles Semble doux à beaucoup de belles , Cela se peut facilement :

i56 LITRE III.

Mais qu'en leur ame trouAe place Rieu de si froid que votre glace , Cela ne se peut nullement.

Qu'autres que moi soient misérables Par vos rigueurs inexorables.

Cela se peut facilement :

INlais que de si vives atteintes Parte la cause de leurs plaintes.

Cela ne se peut nulleiuent.

/ Qu'on serve bien lorsque l'on pense

En recevoir la récompense , Cela se peut facilement :

Mais qu'une autre foi que la mienne N'espère rien et se maintienne.

Cela ne se peut nullement.

Qu'à la fin la raison essaie Quelque guérison à ma plaie , Cela se peut facilement:

Mais que d'un si digne servage La remontrance me dégage, Cela ne se jjcut nullement.

Qu'eu ma seule mort soient finies Mes peines et vos tyrannies , Cela se peut facilement :

Mais que jamais par le martyre De vous servir je me relire, Cela ne se peut nullement.

CHANSONS, i57

CHANSON

sur le départ de la vicomtesse d'Auchy.

Ils s' eu vont ces rois de ma vie ,

Ces yeux , ces beaux yeux , Dont l'éclat fait pâlir d'envie Ceux mornes des cieux.

Dieux, amis de l'innocence, Qu'ai-je fait pour mériter Les ennuis où cette absence Me va précipiter ?

Elle s'en va cette raei'veille Pour qui uuit et jour.

Quoi que la raison me conseille , Je brûle d'amour.

Dieux, amis de rinnocence , Qu'ai-je fait pour mériter Les ennuis où cette absence Me va précipiter ?

T.a quel effroi de solitude

Assez écarté Metlrai-je mou inquiétude En sa liberté ?

Dieux, amis de l'innocence , Qu'ai-je fait pour raéiiter Les ennuis où cette absence Me va précipiter .'

i58 LIVRE III.

Les affligés ont eu leur peine

Recours à pleurer :

Mais quand mes yeux seroient foiitaiucs, Que puis-je espérer?

Dieux, amis de l'innocence, Qn'ai-je fait pour mériter Les ennuis où cette absence Me va précipiter ?

CHANSON

pour Henri le Grand , sur la dernière absence de la princesse de Condé.

V^ u E n'ètes-vous lassées ,

Mes tristes pensées, De troubler ma raison, Et faire avecquc blâme

Rebeller mon ame Contre ma guérison .'

Que ne cessent mes larmes ,

Inutiles armes î Et que u'Atc des cieux.

La fatale ordonnance

A ma souvenance Ce qu'elle ôte à mes yeux !

O beauté nompareille,

Ma chère merveille , Que le rigoureux sort Dont vous m'êtes ravie

CHANSONS. ï59

Aimeroit ma vie S'il me donnoit la mort !

Quelles pointes de rage

Ne sent mon courage De voir que le danger, En vos ans les pins tendres ,

Menace vos cendres D'un cercueil étranger !

Je m'impose silence

En la violence Que me fait le malheur :

Mais j'accrois mon martyre ;

Et n'oser rien dire M'est douleur sur douleur.

Aussi suis-je un squelette ;

Et la violette Qu'un froid hors de saison , Ou le soc , a touchée ,

De ma peau séchée Est la comparaison.

Dieux, qui les destinées

Les plus obstinées Tournez de mal eu bien , Après tant de tempêtes

Mes justes requêtes N'obtiendront-elles lien?

Avez-voiis en les titres

D'absolus arbitres De l'état des mortels Pour être inexorables

Quand les misérables

i6o LIVRE III.

Imploreut vos autels ?

Mon soin n'est point de faire En l'autre hémisphère

Voir mes actes guerriers ,

Et jusqu'aux bords de l'onde Oïl finit le monde

Acquérir des lauriers.

Deux beaux yeux sont Teinpirc Pour qui je soupire ;

Saus eux rien ne m'est doux ;

Donnez-moi cette joie Que je les revoie ,

Je suis Dieu comme vous.

o us , debout, la merveille des belles !

Allons voir sur les herbes nouvelles Luire un émajj dont la vive peinture Défend à l'art d'imiter la nature.

L'air est plein d'une haleine de roses ,

Tous les vents tiennent leurs bouches closes ;

Et le Soleil semble sortir de l'onde

Pour quelque amour plus que pour luire au monde.

On diroit , à lui voir sur la tête

Ses rayons comme un chapeau de fêle,

Qu'il s'en va suivre en si belle journée

Encore un coup la fille de Pénéc.

CHANSONS. i6i

Toute chose aux délices conspire , Mettez-vous eu votre humeur de rire; Les soins profonds d'où les rides nous viennent A d'autres ans qu'aux vôtres appartiennent.

Il fait chaud ; mais un feuillage sombre Loin du bruit nous fournira quelque ombre , Où nous ferons parmi les violettes Mépris de l'ambre et de ses cassolettes.

Près de nous sur les branches voisines Des genêts, des houx et des épines , Le rossignol , déployant ses merveilles , Jusqu'aux rochers donnera des oreilles.

Et peut-être à travers des fougères Verrons-nous, de bergers à bergères »

Sein contre sein et bouche contre bouche , Naître et finir quelque douce escarmouche.

C'est chez eux qu'Amour est à son aise ;

Il y saute , il y danse , il y baise , Et foule aux pieds les contraintes serviles De tant de lois qui le gênent aux villes.

O qu'un jour mon ame auroit de gloire D'obtenir cette heureuse victoire, Si la pitié de mes peines passées Vous disposoit à semblables pensées !

Votre honneur , le plus vain des idoles y Vous remplit de mensonges frivoles :

Mais quel esprit que la raison conseille. S'il est aimé , ne rend point la pareille ?

i62 LIVRE III.

cliautée au ballet du Triomphe de Pallas.

LvETTR Anne si belle.

Qu'on vante si fort , Pourquoi ne vient-elle?

Vraiment elle a tort.

Son Louis soupire Après ses appas ; Que veut-elle dire De ne venir pas ?

S'il ne la possède Il s'en va mourir ; Donnons-y remède, Allons la quérir.

Assemblons , Marie , Ses yeux à vos yeux ; Notre bergerie N'en vaudra que mieuk.

Hâtons le voyage ; Le siècle doré En ce maria£;e Nous est assuré.

CHANSONS. i63

CHANSON

pour M. le duc de Bellegarde, staoureux d'une dame de la plus haute condition qui fût en France, et même en Europe.

IVXes yeux, vous m'êtes superflus:

Cette beauté qui mest ravie Fui seule ma vue et ma vie ; Je ne vois plus ni ne vis plus.

Qui me croit absent , 1! a tort ; Je ne le suis point , je suis mort.

O qu'en ce triste éloignement.

Ou la nécessité me traîne , Les Dieux me témoignent de haine, Et m'affligent indignement ." Qui me croit absent, il a tort ; Je ne le suis point, je suis mort.

Quelles flèches a la douleur Dont mon ame ne soit percée.'' Et quelle tragique pensée N'est pelote eu ma ])âle couleur.' Qui me croit absent, il a tort; Je ne le suis point , je suis mort.

Certes, où l'on peut m'écouter J'ai des respects qui me font taire; Mais en un réduit solitaire Quels regrets ne fais je éclater!

Qui rne croit absent , il a tort ; .le ne le suis point, je suis mort.

Quelle funeste liberté

Ne prennent mes pleurs et mes plaintes ,

Quand je puis trou-ver à mes craintes

Un séjour assez écarté .'

Qui me croit absent , il a tort ;

Je ne le suis point , je suis mort.

Si mes amis ont quelque soin De ma pitoyable aventure , Qu'ils pensent à ma sépulture ; C'est tout ce de quoi j'ai besoin.

Qui me croit absent, il a tort; .Te ne le sois point , je suis mort.

pour M. le duc de Bellcgarde, amoureux de la niciiie dame.

V^i'p.sT assez, mes désirs, qu'un aveugle pen.ser Trop peu discrètement vous ait fait adresser

Au plus haut objet de la terre ; Quittez cette poursuite , et vous ressouvenez

Qu'on ne voit jamais le tonnerre Pardonner au dessein que vou.-s entrejirenez.

Quelque flatteur espoir qui vous tienne encliat>tcs, ]\e coiinoissrz-vous par. qîi'eii ce que vous IciiM /. ToulK raison vous désavoue ,

CHANSONS. i65

Et que vous allez faire un second Ixion

Cloué là-bas sui- une roue Pour avoir trop permis à son affection ?

Bornez-vous, croyez-moi , dans in juste compas , Et fuyez une mer qui ne s'irrite pas

Que le succès n'en soit funeste.

Le calme j usqu'ici vous a trop assurés ;

Si quelque sagesse vous reste, Connoissez le péril , et vous en retirez.

Mais, 6 conseil infâme ! ô profanes discours Tenus indignement des plus dignes amours

Dont jamais ame fut blessée !

Quel excès de frayeur m'a su faire goûter

Cette abominable pensée Que ce que je poursuis me peut assez coijter .•*

D'où s'est coulée en moi cette lâche poison D'oser impudemment faire comparaison

De mes épines à mes roses ; Moi, de qui la fortune est si procbe des cieux,

Que je vois sous moi toutes choses.

Et tout ce que j e vois n'est qu'un point à mes yeux .'

Non, non, servons Chrysante;et, sans penser à moi, Pensons à l'adorer d'une aussi ferme foi

Que son empire est légitime.

Exposons-nous pour elle aux injures du sort ;

Et, s'il faut être sa victime.

Eu un si beau danger moquons-nous de la mort.

Ceux que l'opinion fait plaire aux vanités l'ont dessus leurs tombeaux graver des qualités

Dont à peine un Dieu seroit digne :

Moi, pour un monument et plus grand et plus beau ,

i66 LIVRE III.

Je ne veux rien que cette ligne :

L'exemple des amants est clos dans ce tomeeac.

CHANSON

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