LIVRE
Quand la faveur , à jileines voiks , Toujours compagne de vos pas , Vous feroit devant le trépas Avoir le front dans les étoiles , Et remplir de votre grandeur Ce que la terre a de rondeur ; Sans être menteur , je puis dire Que jamais vos prospérités N'iront jusques où je désire.
Ni jusques où vous méritez.
ODE
A LA REINE MARIE DE MEDICIS
sur les heureux succès de sa régence.
IM YMPHE qui jamais no sommeilles, El dont les messages divers En un moment sont aux oreilles Des peuples de tout l'univers, Vole vite; et de la contrée Par où le jour fait son entrée , .lusqu'au rivage tle Calis, Oonte sur la terre et sur l'onde Que l'honnenr unique du monde.
C'est la roino des fleurs de lis.
Quand son Henri , de qui la gloire Eut une merveille à n-os yeux.
Loin des hommes s'en alla boire Le nectar avccquc les Dieux ,
En cette aventure effroyable A qui ne sembloit-il croyahle Qu'on alloit voir une saison Où nos brutales perfirlies Keroient naître des maladies Qui n'auroient jamais guérisou ?
Qui ne pensoit que les Furies Viendroient des abymcs d'enfer En de nouvelles barbaries Employer la flamme et le fer; Qu'un débordemeut de licence Feroit souffrir à l'innocence Toute sorte de cruautés , Et que nos malheure seioient pires Que naguère sous les Busires Que cet Hercule avoit donitési'
Toutefois, depuis l'infortune De cet abominable jour A peine la quatrième lune Acheva de faire son tour ; Et la France a les destinées Pour elle tellement tournées Contre les vents séditieux, Qu'au lieu de craindre la tempête Il semble que jamais sa tète Ne fut plus voisine des cieux.
Au-delà des bords de la Meuse L'Allemagne a vu nos guerriers Par une conquête fameuse Se couvrir le front de lauriers.
Tout a fléchi sous leur menace ; L'aigle même leur a fait place , Et, les regardant approcher
3fl
Comme lions à qui tout ccdc, N"a poiat ea de meilleur remède Que de fuir et se cacher.
O Reine , qui , pleine de diarmcs Pour toute sorte d'accidents.
As borné le flux de nos larmes En ces miracles évidents , Que peut la fortune publique Te vouer d'assez magnifique.
Si , mise au rang des Immortels , Dont ta vertu suit les exemples , Tu n'as avec eux dans nos temples Des images et des autels?
Que sauroit enseigner aux princes Le grand démon qui les instruit, Dont ta sagesse en nos provinces Chaque jour u'cpande le fruit?
Et qui justement ne peut dire, A te voir régir cet empire.
Que, si ton heur étoit pareil A tes admirables mtriles , Tu ferois dedans ses limites Lever et coucher le soleil ?
Le soin qui reste à nos pensées, O bel astre! c'est que toujours Nos félicités commencées Puissent continuer leur cours.
Tout nous rit, et notre navire A la bouace qu'il désire:
Mais si quelque injure du sort Provoquoit l'ire de Ne|)tuue , Quel excès d'heureuse fortune Nous garantiroit de la mort?
Assez de funestesJ)ataillc5 Et de carnages iumiuiaius Ont fait en nos propres entrailles Rougir nos déloyales mains :
Donne ordre que sous ton génie Se termine cette luauie.
Et que, las de peqjétuer Une si longue uialveillauce , Nous employions notre vaillance Ailleurs qu'à nous cutretuer.
La discorde aux crins de couleuvres , Peste fatale aux potentats , Ne finit ses tragiques œuvres Qu'en la fin même des états.
D'elle naquit la frénésie De la Grèce contre l'Asie ; Et d'elle prirent le flambeau Dont ils désolèrent leur terre Les deux frères de qui la guerre Ne «essa point dans le tombeau.
C'est en la paix que toutes cboses
Succèdent selon nos désirs ;
Comme au printemps naissent les roses ,
En la paix naissent les plaisirs ;
Elle met les pompes aux villes ,
Donne aux champs les moissons fertiles,
Et, de la majesté des lois
Appuyant les pouvoirs suprêmes ,
Fait demeurer les diadèmes
Fermes sur la tête des rois.
Ce sera dessous cette égide Qu'invincible de tous côtés Tu verras ces peuples sans bride
38 LIJRE r.
Obéir à tes volontt^; Et, surmontant leur espérance, Remettras eu telle assurance Leur salut, qui fut déjilorc.
Que vivre au siècle de Marie, Sans mensonr;e et sans flatterie , Sera vivre au siècle doré.
Les Muses, les neuf Lelies fées Dont les bois suivent les chansons , Rempliront de nouveaux Orpliées La troupe de leuri nourrissons ; Tous les vœux seront de te plaire ; Et si ta faveur tutélaire Fait signe de les avouer.
Jamais ne partit de leurs veilles Rien qui se compare aux merveilles Qu'elles feront pour te louer.
En cette hautaine entreprise , Commune à tous les beaux esprits, Plus ardent qu'un athlète à Pise , .le me ferai quitter leprix; Et quand j'aurai pciut ton image , Quiconque verra mon ouvrage, Avoùra que Koutaine-BIeau , Le Louvre , ni les Tuileries, En leurs superbes galeries N'ont point un si riche tableau.
Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir.
Mais l'art d'eu faire des couronnes N'est pas su de toutes personnes;
ODES. 3y
Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range.
Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.
FRAGMENT
Variantes des six derniers vers de la quatorzi'omc strophe de l'ode précédente .
JLiT quand j'aurai peint ton image Comme j'en prépare l'ouvrage, Saus doute on dira quelque jour:
Quoi que d'A pelle on nous raconte, Malherbe pouvoit à sa honte Achever la mère d'Amour.
ODE
A LA REINE MARIE DE MEDICIS
pendant sa régence, après la première guerre des princes, en i6i4'
FRAGMENT
Oi quelque avorton de l'envie Ose encore lever les yeux.
4o L I V II E I.
Je veux, bander contre sa vie L'ire de la terre et des cieux , Et dans les savantes oreilles Verser de si douces merveilles , Que ce misérable corbean , Comme oiseau d'augure sinistre Banni des rives du Caistre , S'aille cacher dans le tombeau.
Venez donc , non pas habillées Comme on vous trouve quelquefois En jupes dessous les feuillées Dansant au silence des bois :
Venez en robes où l'on voie Dessus les ouvrages de soie Les rayons d'or étincelcr ; Et chargez de perles vos têtes Comme quand vous allez aux féte« Où les Dieux vous font appeler.
Quand le sang bouillant en mes veines Me donuoit de jeunes désirs.
Tantôt vous soupiriez mes peines , Tantôt vous cliantiez mes plaisirs :
Mais aujourd'hui que mes années Vers leur lin s'en vont terminées Siéroit-il bien à mes écrits D'ennuyer les races futures Des riilioules aventures D'un amoureux en cheveux gris?
Non, vierges, non : je me relire De tous ces frivoles discours :
Ma reine est un but à ma lyre Plus juste que nulles amours ; Et quand j'aurai, comme j'esperc.
Vait oair, du Gange à l'Ibère, Sa louange à tout l'univers , Permesse me soit un Coc"yte , Si jamais je vous sollicite De m'aider à faire des vers .'
Aussi bien, chanter d'autre chose Ayant chanté de sa grandeur , Seroit-ce pas après la rose Aux pavots chercher de l'odeur, Et des louanges de la lune Descendre à Ja clarté commune D'un de ces feux du firmament Qui, sans profiter et sans nuire, N'ont reçu l'usage de luire Que par le nombre seulement?
Entre les rois à qui cet âge Doit son principal ornement , Ceux de la Tamisp et du Tage Font louer leur gouvernement :
Mais en de si calmes provinces , Où le peuple adore les princes , Et met au degré le jjh'S haut L'honneur du sceptre légilime , Sauroit-on excuser le crime De ne régner pas comme il faut ?
Ce n'est point aux rives d'un fleuve Où dorment les vents et les eaux Que fait sa véritable preuve L'art de conduire les vaisseaux :
Il faut en la plaine salée Avoir lutté contre Malée, Et, près du naufrage dernier.
S'être vu dessous les Wéiades
^2 LIVPlE I.
Eloiguo de ports et de rades , Pour être cru ton ruarinier.
Ainsi quand la Grèce , partie D'où le mol An»ure couloit , Traversa les mers de Scythie En la navire qui parloit , Pour avoir su des Cyanées Tromper les vagues forcenées , Les pilotes du fils d'Eson , Dont le nom jamais ne s'efface .
Ont gagné la première place En la fable de la Toison.
vUnsi , conservant cet empire Oii l'infidélité du sort.
Jointe à la nôtre encore pire , Alloit faire un dernier effort, Ma reine acquiert à ses mérites Un nom qui n'a point de limites, Et, ternissant le souvenir Des reines qui l'ont précédée , Devient une éternelle idée De celles qui sont « venir.
Aussitôt que le coup tragique Dont nous fûmes presque abattue Eut fait la fortune jniblique L'exercice de ses ^f'rlus, En quelle nouveauté d'orage Ne fut éprouvé son courage .' Et quelle malice de flots , Par des niurniures effroyables, A des vcnux à peine payables N'obligèrent les matelots 1
Qui n'ouit la voix de l'ellone , Lasse d'uu repos de douze ans , Telle que d'un foudre qui tonne , Appeler tous ses partisans.
Et déjà les rages extrêmes Par qui tombent les diadèmes Faire appréhender le retour De ces combats dont la manie Est l'éternelle ignominie De Jarnac et de Moncontoiir !
Qui no voit encore à cette heure Tous les infidèles cerveaux Dout la fortune est la raeillcui'e Ne chercher que troubles nouvciux , Et ressembler à ces fontaines Dout les conduites souterraines Passent par un plomb si gâté.
Que, toujours ayant quelque tare , Au même temps qu'on les réparc L'eau y'enfuit d'un autre côté?
La paix ne voit rien qui menace De faii-e renaître nos pleurs; Tout s'accorde à notre bonacc ; Les hivers nous donnent des fleurs; Et si les pâles Euménides Pour réveiller nos parricides Toutes trois ne sortent d'enfer.
Le repos du siècle où nous sommes "Va faire à la moitié des honmic« Ignorer que c'est que le fer.
Thémis , capitale ennemie Des ennemis de leur devoir , Comme un rocher est affermio
En son redoutable pouvoir ; Elle v.i d'un pas et d'un ordre Où la ceusnre n'a que luordre ; Et les lois, qui n'exceptent rien De leur glaive et de leur balance.
Fout tout perdre à la \ iolence Qui veut avoir plus que le sien.
Nos champs même ont leur abondauce Hors de l'outrage des voleurs; Les festins, les jeux el la danse Eu bannissent toutes douleurs.
Rien n'y gémit , rien n'y soupire ; Chaque Amarylle a sou Tityre :
Et, sons l'épaisseur des rameaux , Il n'est place où l'ombre soit bonne Qui soir et matin ne résonne Ou de voix ou de chalumeaux.
Puis, quaod ces deux grands bymènées Dont le fatal erabrassement Doit applanir les Pyrénées Auroul leur accomplissement, Devons-nous douter qu'on ne voie, Pour accompagner cette Joie , L'encens germer en nos buissons, La myrrhe couler en nos rues, El sans l'usage des charrues ]Nos plaines jaunir de moissons.^
Quelle moins hautaine esjiérance Pourrons-nous concevoir alors, Que de conquèter à la l'"rance La Propoulide en ses deux bords, Et , vengeant de succès prosperc.v Les infortunes de nos pcrcs
Que tleut l'Egypte ensevelis, Aller si près du bout du monde , Que le soleil sorte «le l'onde Sur la terre des fleurs de lis?
Certes ces miracles visibles , Excédant le penser bumaiu, Ne sont point ouvrages possibles A moins qu'une immortelle raaiu :
Et la raison ne se peut dire De nous voir en notre navire A si bon port acbeminés ; Ou, sans fard et sans flatterie.
C'est Pallas que cette Marie Par qui nous sommes gouvernés.
"Mais qu'elle soit Nymphe ou Déesse ,
De sang immortel ou mortel .
Il faut que le monde confesse
Qu'il ne vit jamais rien de tel :
Et quiconque fera l'histoire
De ce grand chef-d'œuvre de gloire.
L'incrédule postérité
Rejettera son témoignage ,
S'il ne la dépeint belle et sage ,
Au-deçà de la vérité.
Grand Henri , grand fondre de guerre ,
Que, cependant que parmi nous
Ta valeur étonnoit la terre ,
Les destins lîrent son époux ;
Roi dont la mémoire est sans blâme ,
Que dis-tu de cette belle ame.
Quand tu la vois si dignement
Adoucir toutes nos absynlhes ,
Et se tirer des labyrinthes
Où. la met ton éloignemcnl ?
Qae (lis-tu , lorsque tu reruarqnes
Après ses pas ton héritier
De la sagesse des monarques
Monter le pénible sentier,
Et , pour étendre sa couronne ,
Croître comme un faon de lionne?
Que s'il peut un jour égaler
Sa force avecque sa furie.
Les Nomades n'ont bergerie
Qu'il ne suffise à désoler.
Qui doute que, si de ses armes
Ibon avoit eu l'appui ,
Le jeune Atride avecque larmes
Ne s'en fût retourné chez lui ;
Et qu'aux beaux champs de la Phrygie ,
De tant de batailles rongie ,
Ne fussent encore honorés
Ces ouvrages des mains célestes
Que jnsques à leurs derniers restes
La flamme grecqne a dévorés?
FRAGMENT