‹ Poesies de Millevoye Avec une noticeChapitre 43 sur 118 · LE MANCENILLIER · texte numérisé non relu

LE MANCENILLIER

« Qu'il serait doux le baiser de ta bouche ,

O Zarinal... Je t’aime, et je suis roi. »

Ainsi parlait le chef au cœur farouche A Zarina qui pâlissait d’effroi.

« Fier Nélusko ! Zarina te .révère ;

Mais Zéphaldi lui seul est tout pour moi. »

Jetant sur elle un regard de colère ,

Il répéta : « Je t'aime , et je suis roi. »

Puis affectant un visage tranquille :

« O Zarina I ce soir je t'attendrai Dans le bocage , au couchant de notre île. »

Et Zarina répondit : « J’y serai. »

Il s’éloigna. L’insulaire tremblante Alla s’asseoir sous le mancenillier,

Et commença , d'une voix faible et lente ,

Ce chant lugubre et qui fut le dernier :

« Viens , Nélusko ! La feuille balancée » Frémit au loin sous les vents en courroux.

» Ta nuit d’amour sera triste et glacée ,

» Et mon sommeil sera paisible et doux.

* Le mancenillier, arbre des Antilles, faisait, dit-on, passer du sommeil à la mort quiconque reposait sous son ombre. On ajoute, je ne sais sur quel témoignage, que ce genre de mort était précédé de sensations délicieuses.

CHANTS ÉLÉG1AQ1JES

» 0 charme pur! 6 voluptés nouvelles!

» Esprit de l’air, est-ce toi que j’entends?

» Viens-tu déjà m’emporter sur tes ailes » Vers les bosquets de l’éternel printemps ?

» Je t’ai gardé le baiser de ma bouche ,

» Mon jeune ami ! viens te rejoindre à moi » Dans ce séjour où le maître farouche » Ne dira plus : Je t’aime , et je suis roi. »

Elle disait. Déjà sur sa paupière Le long sommeil descendait lentement ; Lorsqu’à grands pas traversant la bruyère , Soudain parut Zéphaldi , son amant.

11 la cherchait. O terreur! sous l’ombrage A peine il vit sa belle Zarina ,

Qu’il reconnut le funeste feuillage ,

Et que d’horreur tout son cœur frissonna.

Il la saisit sous l’arbre solitaire ,

Et dans ses bras l’emportant plein d'eflioi » O Zarina! parle, qu'allais-tu faire?

— Me dérober aux poursuites d’un roi. »

Le lendemain la pierre accoutumée Avait reçu leur serment nuptial,

Et l'humble toit de la hutte enfumée Faisait envie au pavillon royal.

A leur passage en tumulte on s'élance ;

Et Zéphaldi répétait en chemin :

« J’ai la sagaie, et la flèche, et la lance,

El tout rival périra de ma main. »

CHANTS ÉLÉGIAQUES.* ‘ 85. '

Le roi présent dévore la menace ;

Son âme alticre est contrainte à fléchir :

Tel un torrent frémit, écume et passe Au pied d’un mont qu’il ne saurait franchir.

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