LE MANCENILLIER
« Qu'il serait doux le baiser de ta bouche ,
O Zarinal... Je t’aime, et je suis roi. »
Ainsi parlait le chef au cœur farouche A Zarina qui pâlissait d’effroi.
« Fier Nélusko ! Zarina te .révère ;
Mais Zéphaldi lui seul est tout pour moi. »
Jetant sur elle un regard de colère ,
Il répéta : « Je t'aime , et je suis roi. »
Puis affectant un visage tranquille :
« O Zarina I ce soir je t'attendrai Dans le bocage , au couchant de notre île. »
Et Zarina répondit : « J’y serai. »
Il s’éloigna. L’insulaire tremblante Alla s’asseoir sous le mancenillier,
Et commença , d'une voix faible et lente ,
Ce chant lugubre et qui fut le dernier :
« Viens , Nélusko ! La feuille balancée » Frémit au loin sous les vents en courroux.
» Ta nuit d’amour sera triste et glacée ,
» Et mon sommeil sera paisible et doux.
* Le mancenillier, arbre des Antilles, faisait, dit-on, passer du sommeil à la mort quiconque reposait sous son ombre. On ajoute, je ne sais sur quel témoignage, que ce genre de mort était précédé de sensations délicieuses.
CHANTS ÉLÉG1AQ1JES
» 0 charme pur! 6 voluptés nouvelles!
» Esprit de l’air, est-ce toi que j’entends?
» Viens-tu déjà m’emporter sur tes ailes » Vers les bosquets de l’éternel printemps ?
» Je t’ai gardé le baiser de ma bouche ,
» Mon jeune ami ! viens te rejoindre à moi » Dans ce séjour où le maître farouche » Ne dira plus : Je t’aime , et je suis roi. »
Elle disait. Déjà sur sa paupière Le long sommeil descendait lentement ; Lorsqu’à grands pas traversant la bruyère , Soudain parut Zéphaldi , son amant.
11 la cherchait. O terreur! sous l’ombrage A peine il vit sa belle Zarina ,
Qu’il reconnut le funeste feuillage ,
Et que d’horreur tout son cœur frissonna.
Il la saisit sous l’arbre solitaire ,
Et dans ses bras l’emportant plein d'eflioi » O Zarina! parle, qu'allais-tu faire?
— Me dérober aux poursuites d’un roi. »
Le lendemain la pierre accoutumée Avait reçu leur serment nuptial,
Et l'humble toit de la hutte enfumée Faisait envie au pavillon royal.
A leur passage en tumulte on s'élance ;
Et Zéphaldi répétait en chemin :
« J’ai la sagaie, et la flèche, et la lance,
El tout rival périra de ma main. »
CHANTS ÉLÉGIAQUES.* ‘ 85. '
Le roi présent dévore la menace ;
Son âme alticre est contrainte à fléchir :
Tel un torrent frémit, écume et passe Au pied d’un mont qu’il ne saurait franchir.