‹ Poesies de Millevoye Avec une noticeChapitre 53 sur 118 · LES JALOUSIES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LES JALOUSIES LITTÉRAIRES

Quoi ! le Parnasse même a ses guerres civiles !

Quoi ! d’un chétif orgueil esclaves trop serviles ,

Pour un frêle laurier les enfants d’Apollon Transforment en champ clos l’harmonieux vallon ! Pâles , et dévorés d’une envieuse rage,

L’éloge d'un rival est pour eux un outrage!

L’un, morose auditeur, en un cercle nombreux,

I)’un vague et froid sourire accueille un vers heureux. Tout applaudit : lui seul, immobile à sa place,

Garde , non sans dessein , un silence de glace ;

Aux applaudissements il ne peut consentir,

Et son flegme obstiné cherche à les démentir. L’autre, plus lâche encor, Tartufe littéraire,

Cache sa fausseté sous un front débonnaire :

Si vous lui confiez, par ses dehors séduit,

L’écrit que récemment votre verve a produit,

Ardent à censurer les beautés qu’il redoute,

Sur tel mot énergique il sème un léger doute.

Votre style est serré , plein , nerveux et précis :

« Prenez garde; ce sens me parait indécis.

» Le sublime est souvent voisin du ridicule.

» Sur ce tour trop hardi j’aurais quelque scrupule.

» De ce morceau brillant il faut vous défier;

» Vous feriez mieux , je crois , de le sacrifier.

» Je vous parle en ami, je suis franc... » Le perfide! Cet autre, prodiguant sa louange insipide,

Flatte pour mieux tromper, sait d’un coupable miel

POEMES

Dl* ses intentions envelopper le fiel ,

Et, tandis qu'il m’assied au trône de Itacine,

Aiguise contre moi l'épigrainme assassine :

lime prédit, le traître, un succès éclatant,

Et sourit par avance au revers qui m'attend.

Qui sait si contre moi sa rage prévoyante N'ira point ameuter la cabale bruyante.

Et, de mes déplaisirs s'enivrant en espoir,

Acheter le matin ma ruine du soir?

Le Cid en main , Corneille , arrivé de Neustric ,

Vit les sots contre lui déchaîner leur furie.

Sous la brutale injure et le brocard sanglant L'harmonieux Racine expia son talent ,

Quand , loin de ses moutons , une docte bergère Quitta pour le sifllet sa musette légère,

Et lorsque Sévigné, dans son style enchanteur, Réjouit les Cotins d’un oracle menteur.

Hué chez Melpomènc et tombé chez Thalie,

Voyez ce vieux rimeur, à la face pâlie,

Mordre sa lèvre altière, et subir en grondant Ce concert de bravos , pour lui seul discordant.

Si le malin plaisir en ses yeux étincelle,

Malheur! trois fois malheur à la muse nouvelle!

Mais si son œil est terne et son front obscurci ,

Apollon soit loué! l'ouvrage a réussi.

Que risible est l’orgueil du poète qui s’aime !

Dans la nature entière il ne voit que lui-même,

Tout est lui. Parle-t-il? le moi retentissant

Dans sa bouche en une heure est cent fois renaissant.

Ecrit-il? dans ses vers c’est lui qui se proclame :

Lui seul enfin, lui seul remplit toute son âme.

D'une docte amitié dédaignant les douceurs,

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