CHANT QUATRIÈME
Loin du palais, Adalgisc en courroux Nourrit sa haine et prépare ses coups :
A son poignard il garde une victime.
Quelques instants encore , et le guerrier Ne sera plus qu’un lèche meurtrier.
Par intervalle, aux approches du crime,
De ses remords il se sent combattu;
Par intervalle un reste de vertu Malgré lui-même en son cœur se ranime.
Tel le soleil de ses derniers rayons •
Vient colorer les ténébreux nuages Qui dans leurs lianes recèlent les orages,
La grêle affreuse et les noirs tourbillons.
Bientôt renaît la fureur d’Adalgise.
Que dis-je! il veut que, servant ses complots, Son père même au crime l'autorise.
Didier troublé reçoit et lit ces mots :
« L’ombre est propice, et la nuit est muette. Que dans une heure une porte secrète Devant mes pas s’ouvre ! C’en est assez.
Ou la vengeance, ou ma mort : choisissez. »
Perdre son fils! le sauver par un crime!
Comment choisir? Entre ce double abîme Didier demeure interdit et flottant.
Si l'étranger, loin du port s’écartant,
Entre les flots et la creuse ravine S’est engagé sur la roche en ruine,
CHARLEMAGNE A PAVIE
Et des ilcux parts voit la mort qui l'attend, Son oeil sc trouble, il pâlit, il s’arrête, Jusques à l’heure où, sifflant sur sa tète,
Les vents du nord, fougueux tyrans des airs, L’entraîneront, au gré de la tempête,
Dans la ravine ou dans les flots amers.
Du roi lombard image trop Adèle!
Que fera-t-il? d’une main criminelle Doit-il signer l'aveu des attentats ,
Ou d’Adalgise accepter le trépas?
Au seul devoir il va céder peut-être...
Mais devant lui de son Als menaçant L'errante image alors semble apparaître.
Il jette un cri, prononce en frémissant L’ordre fatal , et tombe pâlissant Sur les degrés de ce trône sans maître.
Durant ce temps, à pas précipités,
Autour des murs de la ville soumise S’égare encor le farouche Adalgise;
Et du vainqueur les drapeaux délestés,
Battus des vents, sifflent à ses côtés.
De leur aspect sa haine est redoublée;
Un feu plus sombre allume ses regards.
De citoyens une foule troublée
Au même instant parcourait les remparts,
A leur approche Adalgise s’écrie :
« Amisl pour nous il n’est plus de patrie.
Les voyez-vous, ces insolents drapeaux Dont la présence insulte à nos misères?
Entendez-vous les mânes de nos pères S’en indigner au fond de leurs tombeaux?
Vengeons ces murs, vengeons la Lombardie 1 Armons nos bras de glaives, de Aambeaux;
164 POEMES
A ccs drapeaux attachons l'incendie;
Et que leurs feux, guidant au loin nos pas, De nos vainqueurs éclairent le trépas! »
Comme il parlait, d'une flamme soudaine Les étendards pétillent dévorés;
Et, possédé du démon de la haine,
Vers le palais à sa suite il entraîne Les citoyens, de sa rage enivrés.
Et cependant l'adroite enchanteresse Voudrait, au gré de son art infernal,
Punir d'Ogier l'infidèle tendresse,
Et l’accabler du bonheur d'un rival.
Elle voudrait dérober à la gloire Du roi lombard le généreux vainqueur,
Pour Ophélie enflammer son grand cœur,
Et lui ravir les fruits de sa victoire.
De sa baguette elle frappe; et soudain A son pouvoir la terre obéissante,
Près du palais, d’un merveilleux jardin A déployé la pompe éblouissante.
Là, le printemps rit au sein des hivers;
Les hauts sapins, les palmiers toujours verls Vont balançant leurs souples colonnades; L'onde bondit en limpides cascades;
Et son murmure, au loin charmant les airs, A la douceur des plus tendres concerts.
Sous la feuillée, à la voix de Morgane,
Le luth en main, un groupe de beautés, Laissant flotter son voile diaphane,
Par ses regards invite aux voluptés L’hôte nouveau de ces lieux enchantés.
Philtre d’amour plus dangereux encore,
Un pur nectar aussitôt a coulé,
CHARLEMAGNE A RAVIE