‹ Poesies de Millevoye Avec une noticeChapitre 63 sur 118 · CHANT SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT SIXIÈME

II était nuit; dans le royal domaine On n'entendait que le souffle des vents Qui frémissaient sur les vitraux mouvants ,

Et tourmentaient le feuillage du chêne,

Ou quelquefois le monotone bruit Des surveillants dont la voix assidue ,

Des vastes cours traversant l’étendue,

Va mesurant les heures de la nuit.

Roi malheureux et plus malheureux père, Didier pleurait son fils privé du jour :

Sa fille en deuil oubliait pour un frère Ce Charlemagne , objet de tant d’amour.

Et cependant Charlemagne lui-même Touche peut-être à son heure suprême.

Tout le venin de l’horrible poignard Brûle son front et trouble son regard.

Morgane alors de sa joie infernale Laisse éclater le farouche transport,

Et vient planer sur la couche fatale En murmurant des paroles de mort.

« Meurs! poursuit-elle avec un cri de rage, Meurs! souviens-toi du jour où mou amant Pour te sauver détruisit mon ouvrage,

Et de mon art rompit l’enchantement.

J’avais juré de venger cet outrage ;

L’heure est venue, et je tiens mon serment. »

CHARLEMAGNE A PAVIE

Dans le palais court l'affreuse nouvelle ;

Du souverain le danger se révèle :

Sur tous les fronts se répand la pâleur ;

Le désespoir et la terreur inuclte Glacent les cœurs, et la foule inquiète Semble tranquille à force de douleur.

Quand l'incendie aux dévorantes ailes,

La nuit, s’attache aux toits des citadelles, Quand le beffroi tinte à coups redoublés,

Les citoyens, interdits et troublés,

Errent en foule autour de l’édifice,

Et , sans tenter aucun secours propice, S'intimidant, loin de se raffermir,

Dans le péril ne savent que frémir.

Tels, dans l’effroi dont leur âme est atteinte, Les habitants de la funèbre enceinte ,

Laissant leur maître en proie à ses douleurs, Au mal cruel n’opposent que des pleurs.

Plus le temps fuit, plus le danger s’augmente : Au front brûlant où siège le poison La fièvre monte , et le sang qui fermente A menacé de rompre sa prison.

L’art ne peut rien ; l’oracle d’Épidaure Pour nos climats était muet encore.

Mais sur les rois veille un Dieu protecteur; Rassurons-nous... Alors se fit entendre Sous les balcons une voix Jeune et tendre.

Elle attira les zélés serviteurs;

Et, l'écoutant d’une oreille attentive,

On entendit ces mots consolateurs Qu’accompagnait la guitare plaintive :

Sauvez les jours de votre souverain :

La Providence à son secours m'amoue;

POEMES

J* vont promets sa guérison sondait»».

Ouvrez la porte au j<-tim.* pelerio.

Sauvez les jours Je votre souverain :

F.o voyageant aux moûts de la Galice ,

J’ai recueilli plus d'une berbe propice;

C’est le trésor du jeune pèlerin.

Sauvez les jours de votre souverain :

Peut-être, hélas! pour finir sa souffrance,

L’ange qui veille aux destius de la France A pris les traits du jeune pelerio.

L’adolescent à la voix inspirée Ainsi chanta : ce ne fut point en vain.

Aux serviteurs il disait : « Si demain Je n’ai sauvé cette tête sacrée,

Je veux périr frappé de votre main.

Seul avec vous , près d’un roi que j’adore , Oh ! laissez-moi veiller jusqu'à l’aurore. »

Ses yeux en pleurs , ses accents ingénus Ont désarmé l'inflexible refus.

Dieu ! quelle nuit d’éternelle durée !

La voix éteinte et la marche égarée.

Les chevaliers , désarmés à demi , Redemandaient leur maître et leur ami ,

Et parcouraient avec inquiétude Des corridors la longue solitude.

Ils s’abordaient en se pressant la main,

Se regardaient d’un œil triste et sans larmes, Et, dévorant leurs mortelles alarmes, Silencieux , reprenaient leur chemin.

Les uns, du ciel implorant un miracle.

Allaient prier pour le prince adoré,

Et sur l’autel , près du saint tabernacle,

CHARLEMAGNE A PAVIE

Offraient pour lui le cierge consacré.

Ils répétaient : « Que le Dieu des empires Daigne un instant te regarder d'en haut,

O Charlemagne! et demain, s’il le faut,

Nous mourrons tous , pourvu que tu respires. » Sur les perrons les autres rassemblés Incessamment levaient leurs yeux troublés Vers cette lampe obscure et vacillante,

Dont la clarté tristement avait lui,

Et qui , du roi compagne défaillante,

Peut-être encor doit durer plus que lui.

Enfin parait l'aurore désirée;

Elle paraît! de la chambre du roi Les preux en foule ont assiégé l'entrée.

Tous palpitants d’espérance et d’effroi.

A leur approche , ô bonheur 1 à merveille !

Le roi chéri doucement se réveille :

H croit sortir d'un songe plein d'attraits;

Un calme heureux respire dans ses traits.

Du pèlerin ce bienfait est l’ouvrage.

Les chevaliers tour à tour sur leur cœur Veulent presser l'enfant libérateur.

De ses deux mains il voile son visage.

Chacun sourit, et dans celte candeur Croit du bienfait démêler la pudeur,

Ou l’embarras naturel au jeune âge :

On s'abusait. Mais l'ami dlsambart Du pèlerin s’approche , et le supplie - De contenter leur avide regard...

Ah ! malheureux ! peux-tu savoir trop tard... Tu l’as voulu : reconnais Ophélie!

Bientôt , hélas ! finiront scs destins.

Déjà la mort sur ses lèvres muettes

486 POEMES

Change la rose en. pâles violettes;

Son front est inorne et ses yeux sont éteints. Elle périt, la vierge magnanime!

Elle périt, volontaire victime;

Et les poisons par sa bouche aspirés Jusqu'à son cœur arrivent par degrés.

En ces instants, belle de sa mort même,

Vers le monarque elle lève les yeux,

Et, souriant du sourire des cieux :

« Prince , je touche à mon heure suprême.

Or, apprenez le secret du tombeau.

D’un long tourment le trépas me délivre...

J'aimais un roi... pour lui je n’ai pu vivre... Pour lui je meurs... et mon sort est trop beau. Elle a parlé; son âme au ciel s’élance,

Et de la mort tout garde le silence. >

Lors on crut voir l’ange du dernier jour Qui la couvrait de son aile d’albâtre;

Et tout à coup le nocturne séjour Sembla rempli d’une clarté bleuâtre Et d’un parfum d’innocence et d’amour.

Le lendemain , en pompe solennelle ,

On emporta la dépouille mortelle De cet objet autrefois si charmant,

Et sous les murs de la sainte chapelle On éleva son simple monument.

Pour signaler sa puissance nouvelle ,

En vain la pourpre , ornement des Césars, Est préparée au vainqueur des Lombards ; En vain les murs de la ville éternelle Ont vu llotter les sacres étendards;

CHARLEMAGNE A PAVIE

De l'Occident l’empire en vain l’appelle:

Rien ne disirait ses douloureux ennuis;

Il croit toujours voir l’ombre virginale A ses côtés errer durant les nuits Jusqu'au lever de l’aube matinale.

Un 6oir encore il voulut une fois S’acheminer vers l’enclos solitaire Pour y pleurer cetle fille des rois Qui récemment avait quitté la terre.

Au lieu fatal, seul , il s’élait rendu...

De longs soupirs onl frappé son oreille;

Il aperçoit, sur la pierre étendu,

Un malheureux qui sanglote et qui veille.

C’élait Didier. Sur la terre isolé,

A ses regards son vainqueur s'offre à peine, Qu’il lè ve au ciel un regard désolé,

Puis sur la pierre aussitôt le ramène.

Pâle et troublé , du misérable roi Charles s'approche , et dit : <■ Pardonne-moi Sur ce tombeau le regret nous rassemble ,

Et dans la nuit nous gémirons ensemble.

Tout a fléchi sous mes coups triomphants, Et cependant comme toi je soupire.

Si je ne puis te rendre tes enfants,

Je veux du moins le rendre ton empire. »

Didier se lait, sourit amèrement,

Et de l'enclos s’éloigne lentement.

Le cloître saint, Thébaïde profonde, Ensevelit ce prince infortuné,

Qui, devant Dieu nuit et jour prosterné, Coule une paix qui n’est point de ce monde.

Du cénobite il apprend à souffrir,

En attendant qu’à son heure dernière,

POEMES

Roi pénitent, sur un lit de poussière,

Le christ en main , il apprenne à mourir.

Chaque minuit, l'airain du monastère Sonne trois fois : à ce nocturne appel ,

Les habitants de la cellule austère Prennent la croix et le pieux missel,

Et, les pieds nus, vont embrasser l'autel.

Leurs chants aux cieux montent pour Ophélie; Et, répondant à leur voix affaiblie,

L’orgue soutient de ses plaintifs accords l,a litanie et le psaume des morts.

Couvert de cendre et vêtu de la haire ,

De tout son corps pressant les froids parvis ,

A ces accents le royal solitaire

Mêle tout bas quelques vœux pour son fils.

Mais, d’Ophélie honorant la mémoire,

Une chronique, et nous devons l’en croire, Atteste encor que le vaillant Ogier Jusqu'au trépas resta son chevalier,

Et désormais porta l'armure noire.

Le jeune pâtre, au pied d’un chêne assis,

A l’étranger dit la touchante histoire,

Et l'étranger se trouble à ses récits.

Plus d’une belle en ces lieux égarée,

Triste, et plaignant la mort prématurée,

Sur le tombeau que scs pleurs ont mouillé Laisse, le soir, son bouquet effeuillé.

De souvenirs l'âme encor poursuivie ,

Souvent le roi vient lui-même en secret S'y recueillir, et donner un regret A la beauté qui lui donna sa vie.

ALFRED

ALFRED

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