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CHANT QUATRIÈME

« N’en doutez pas, c’est lui, c’est lui, mon père! J'ai de son luth reconnu la douceur.

C’était sa voix : cette voix toujours chère A retenti jusqu'au fond de mon cœur.

— Y songes-tu , ma fille? Quel prodige L’eût amené dans ce séjour d’effroi ?

— C’est lui, mon père ! — Il maudissait son roi ; Le pourrait-il? Détrompe-loi, te dis-je. »

Dans une tour, sur le tertre voisin,

Ainsi parlait à sa fille éperdue

Le vieux Saxon dont la mort suspendue...

C’était Olgard, et l’amante d’Edvin.

Mais la nuit règne, et les autans mugissent ;

Au camp danois cependant retentissent Les jeux bruyants, les ris désordonnés,

L’aigre dispute et les cris forcenés.

L’affreuse Orgie et la Débauche immonde ,

La coupe en main , circulent à la ronde.

Le frêne antique et les chênes altiers Sont dévorés par la flamme éclatante,

Fournaise immense où des bœufs tout entiers Tombe à grand bruit la masse palpitante.

La flamme à peine a coloré leurs flancs ,

Que par lambeaux leur chair est arrachée,

Et que leurs os dont la terre est jonchée Loin du festin roulent, noirs et brûlants.

De tous côtés les coupes étincellent ;

De tous côtés les breuvages ruissellent ;

Et les soldats, près des foyers ardents, Hurlent en chœur des refrains discordants.

Parmi les chefs assemblés sous sa tente ,

Ix 1 sombre Ivar, de moment en moment, D’un air distrait, verse et boit froidement Et l'hydromel , et la bière écumanle.

Au vieux Recner il songeait , et son œil Cherchait le barde assis non loin du seuil :

« Approche , Edvin I parle-moi de mon père Ainsi qu’à moi sa mémoire t’est chère , Buvons à lui : remplis la coupe d’or ,

Et vide-la pour la remplir encor ! »

L’instant d'après, frémissant de colère, lvar se lève , et , déjà chancelant « Ta coupe, Edvin ! Bois au trépas sanglant Du meurtrier qui m’a privé d’un frère.

— Arrête, Ivar!... Le luth mélodieux Ne s’unit point à la coupe d'ivresse ;

Le barde austère a besoin de sagesse :

Sobre ici-bas , je boirai chez les dieux. «

D’Ivar pensif le front alors s’abaisse ;

D’une voix sombre il prononce ccs mots :

« Fidèle Ubba , l'ami de ma jeunesse,

Qui partageais mes plaisirs et mes mauxl Tu n’es plus là. Dans l'amère tristesse ,

Le cœur d'Ivar lentement se flétrit ;

Le plus doux miel sur mes lèvres s’aigrit. »

Et sa fureur tout à coup se ranime :

« Ouvre la tour, impétueux Bismar !

Amène-moi l’une et l’autre victime ;

Je veux les voir. — Que vas-tu faire, Ivar ?

ALFRED

S’écrie Edvin : songe à la foi jurée.

— Oui. Ma parole en tout temps fut sacrée :

Songe à la tienne, Edvin. — Rassure-toi.

A sa promesse Edv in sera Hdèle.

Demain, aux feux de l’aurore nouvelle, Alfred ici doit paraître avec moi. »

Il dit. Rismar sous la tente guerrière Au chef danois amène brusquement Le vieux captif, la jeune prisonnière...

Edvin recule. Un cri d’étonnement

Va le trahir ; mais la fille et le père , Déguisant mieux leur trouble et leur effroi , Gardent tous deux un visage sévère.

« Où t'ai-je Vu, jeune barde? et pourquoi Celte surprise... — Hélas! pardonnez-moi, Noble vieillard, et vous, belle étrangère^

Un doux prestige avait trompé mon cœur :

J’ai cru revoir et mon père et ma sœur.

— Jusqu’à demain sous la prochaine tente Vous resterez, gardés par mes soldats,

Captifs ! Demain , la vie ou le trépas.

Malheur à vous , s'il trahit mon attente !

— Malheur à moi plutôt!... reprend Edvin.

Infortunés , comptez sur moi ; j’espère Qu’en vous ici je n'aurai pas en vain

Revu ma sœur et retrouvé mon père.

— Prends, dit Ivar, prends ton luth inspiré.

Les fiers accords plaisent au Scandinave;

Va, dans ce camp au tumulte livré,

A mes guerriers chanter l'hymne du brave ;

Tu me réponds d’eux tous. — Sois sûr de moi.

Je te l’ai dit , Ivar , tu peux m’en croire :

Je sais un chant qui donne la victoire,

Je sais un chant qui dissipe l'effroi. »

POEMES

Soudain il pari, dans sa marche discrète Observant tout , les passages ouverts ,

Les feux éteints et les postes déserts.

Là , dérobant son approche secrète.

Il entrera par des chemins couverts ;

Là , des Danois prévenant la retraite,

Il leur destine ou la mort ou des fers.

Tout est prévu, tout est dans sa pensée, Et sa victoire est déjà commencée.

Prudent , il chante ; et les Danois ravis Prêtent l'oreille à ces trompeurs avis :

Buvez, buvez, en attendant l’aurore!

Qu’elle vous trouve au milieu des festins.

Buvez, buvez ! Le jour est loin encore ,

Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Cbantcz, chantez ! que votre voix sonore Frappe l’écho des rivages lointains.

Chantez, chantez ! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Dormez, dormez! En attendant l’aurore, Rêvez la gloire et les futurs destins !

Dormez, dormez! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Mais un Danois l’observait en silence :

u Pourquoi ce luth ? il sied mal à la main , Barde ; et mes yeux t’ont vu porter la lance. » Il dit , se lève ; Alfred suit son chemin.

« Ivar ! Ivar ! sais-tu qui tout à l'heure Dans notre camp chantait l’hymne au guerrier ?

— Sans doute. Eh bien ? — Ou qu’à l'instant je meure, Ou c’est d’Ubba le fatal meurtrier.

ALFRED

— De tes discours la raison est bannie.

Quoi ! sous les coups d’un chanteur de Scanic , De qui la main n’a point touché le fer,

Ubba , l'honneur de la Scandinavie ,

Le fier Ubba, le fils du grand Recner,

Aurait perdu sa généreuse vie!

Pour sa mémoire as-tu tant de mépris ?...

Trop de breuvage a troublé tes esprits :

Va sommeiller. — Je vis périr ton frère ;

J’ai reconnu... — Cesse, ou crains ma colère! » Le Scandinave , à cet ordre soumis ,

S’éloigne; Edvin, dans la nuit ténébreuse, Passe au milieu des gardes endormis,

Et librement poursuit sa marche heureuse Vers la forêt où veillent ses amis.

Dévon alors redoublait l’énergie De ses soldats autour de lui rangés.

Ce n'étaient point la turbulente orgie,

Les chants impurs et les cris prolongés De ces Danois dans l’ivresse plongés ;

Mais une troupe aux combats toujours prêle, Qui , repoussant les douceurs du sommeil , Debout, se plaint de la nuit qui l’arrête,

Et, tout armée, appelle le soleil.

Au vaste sein de la forêt obscure S’ouvre et s’étend un cirque sans mesure , Désert sauvage, et dont les pas humains Ont rarement fréquenté les chemins.

Inébranlable, un majestueux chêne,

Seul, se balance au milieu de la plaine, En vain battu des tempêtes du Nord.

POEMES

Tel un héros, seul avec son courage,

Résiste seul aux efforts «le l’orage,

Et sans plier soutient les coups du sort.

Sur ce rameau le grand Alfred lui-même.

Partant, hélas! incertain du retour,

Vint tristement poser son diadème,

El s’enfonça dans les bois d’alentour.

Dévon, au pied de l'arbre solitaire,

A la clarté des ilambcaux pétillants,

Avait conduit les chefs les plus vaillants.

II leur disait : « Soutiens de l’Angleterre!

De vous dépend le destin de la guerre.

Jadis Alfred vous guidait aux exploits; Vengez Alfred, ou du moins sa mémoire,

Et que son nom , gage de la victoire ,

Porte la mort dans le camp du Danois !

Ces feux épars, cette nuit, ce silence,

Ce chêne altier qui dans l’air se balance,

Ces ornements suspendus sur nos fronts,

Et qui d’Alfred rappellent les affronts,

Tout semble ici nous parler de vengeance.

V engeons Alfred ! Eh ! que diriez-vous tous Si du tombeau sa grande ombre échappée , Sous ce feuillage, aux lueurs de l’épée, Apparaissait pour combattre avec nous? »

A celle image, au saint nom de leur maître, Tous répétaient : « Puisse-t-il apparaître !

— Braves amis! Alfred est devant vous, »

Dit le héros ; et la troupe étonnée Tressaille, et tombe â scs pieds prosternée,

En s’écriant : « Mânes chers et proscrits!

Dans la nuit sombre entendiez-vous nos cris?

— Alfred vous parle , et non son vain fantôme Je suis vivant : sur les brigands du Nord

ALFRED

J’aurai domain reconquis mon royaume.

Je suis vivant : le Danois seul est mort.»

Tandis qu’Alfred embrasse avec tendresse Le digne ami qui protégea son sort,

Autour du chêne une foule s'empresse;

Et, sous vingt bras courbé non sans effort, Un vert rameau de la tige robuste Au front royal rend la couronne auguste.

En même temps éclatent dans les airs Les glaives nus, les enseignes dorées ;

Les boucliers, les lances acérées

Ont confondu leur bruit et leurs éclairs.

Les cris joyeux et les chansons de gloire A celte fête invitent la victoire;

Elle y v iendra ; pour elle est déployé Le vieux drapeau si longtemps oublié,

Dont les replis enferment l'épouvante.

Sur le tissu respire un coursier blanc Qui , l'œil en feu , la crinière mouvante , Souffle la guerre et provoque le sang.

Couvert bientôt d’une armure nouvelle.

Le grand Alfred a gardé toutefois La noble écharpe et l’instrument fidèle Dont les accords se mêlaient à sa voix, Et sur ses pas l'impétueuse élite Au camp danois vole et se précipite.

Durant sa route il compte les moments :

L’affreux bûcher, la hache suspendue, Semblent présents à son âme éperdue.

« Éloignez-vous, tristes pressentiments!

Se disait-il ; le lien des serments,

POEMES

Lion sacré pour la Scandinavie,

Retient d’Ivar la fureur asservie ;

Ivar lui-même, à l’aspect de la mort,

De ses captifs abandonnant le sort,

Ne songera qu’à défendre sa vie.

A mon exil toi qui vins m'arracher,

Dieu protecteur! que ta bonté suprême Brise le glaive, éteigne le bûcher!

Veiller sur eux, c’est veiller sur moi-même

Mais sous sa tente Ivar préoccupé

D’un trouble extrême est tout à coup frappé :

« Le jeune barde est lent à reparaître !

S’il m’abusait!... Si le guerrier danois...

Cet inconnu ne serait-il qu’un traître?...

Et ces captifs qu’il semblait reconnaître... ?

Et son maintien, et ses yeux, et sa voix... ?

Serait-il vrai qu’en un perfide piège...?

Eclaircissons le doute qui m'assiège. »

Et, s'élançant vers les deux prisonniers:

« Répondez-moi ; parlez sans imposture,

Et prévenez l’effroyable torture

Qui vous attend sur les ardents brasiers!

— La vérité sur mes lèvres réside,

Répond Olgard ; je la dis sans trembler.

Un seul instant j'ai pu dissimuler,

Et, j’en rougis. — Tu connais le perfide Qui dans ces lieux est venu sur tes pas?

Dis. — A ce nom je ne le connais pas.

— Ce jeune barde , est-ce Edvin qu'il s’appelle ?

— Oui. — D’où vient-il ? — De mon humble séjour. Hier pour lui, dès le lever du jour,

Nous cheminions vers l'antique chapelle;

Au bord lointain, pour lui notre ferveur

ALFRED

Allait du ciel implorer la faveui*,

Quand un ramas de brigands Scandinaves Vint nous surprendre et nous fit tes esclaves.

— Et cet Edvin, quand doit-il revenir?

— Demain, cruel, armé pour le punir.

— Qu’oses-tu dire, étranger téméraire?

Quoi! ce chanteur... — Il a tué ton frère,

Et chez les morts il va vous réunir. »

Ivar frémit; la rage le consume :

« Courez, soldats 1 que le bûcher s'allume,

Et qu’à l’instant ces captifs abhorrés Au sein des feux expirent dévorés 1 Du vaste camp parcourez l'étendue;

Que l'insolent soit saisil... Malheureux,

Tu m’appartiens, et la mort qui t’est dne Consolera mon désespoir affreux. »

Comme il parlait, un bruit confus s’élève;

11 voit dans l'ombre étinceler le glaive, Frappe son front, et cric à ses soldats : *

« Je suis trahi; mais frémisse le traître!

Vous, des captifs ne vous éloignez pas;

Vous, redoublez les feux; bientôt peut-être Je reviendrai jouir de leur trépas. »

Il est parti. Déjà, sur son passage,

Au bruit du cor ses Danois réveillés Sont accourus avec des cris de rage,

Ivres encore et d’armes dépouillés.

Des longs débris de l’orgie infernale Que sur leurs pas la terre encore étale Ils sont armés : les hideux ossements,

Du front des bœufs l’armure menaçante,

La coupe énorme et les tisons fumants,

Tout sert de glaive à leur main frémissante.

A pas pressés Trcmnor, llsdal, Rismar

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