‹ Poesies de Millevoye Avec une noticeChapitre 69 sur 118 · POESIES · texte numérisé non relu

POESIES

Suivent de loin l'audacieux Ivar :

Ivar, hurlant, court à, travers la plaine; Sans s’arrêter, il renverse, il entraîne, Ouvre les rangs, abat les étendards;

Du large glaive et de la double hache Il perce , il tranche , il brise , et sans relâche Au même instant frappe de toutes parts.

De toutes parts les hordes Scandinaves, Parmi les rangs des Saxons étonnés Ont répandu leurs Ilots désordonnés:

Tel un volcan précipite scs laves Du haut des monts par ses feux sillonnés.

A leurs efforts, un moment redoutables,

A leur audace et sans règle et sans frein , Bientôt Alfred oppose un mur d'airain.

Ses bataillons, serrés, impénétrables, Autour de lui viennent se rallier;

Et des Danois l'attaque repoussée Faiblit, pareille à la flèche émoussée ,

Qui d’un vain bruit frappa le bouclier.

Devant scs pas , Alfred voit sur la terre Morts et mourants au loin s’amonceler,

Et frémissant des horreurs de la guerre :

« Le sang d’un seul , dit-il , pouvait couler. Superbe Ivar, où donc est ton audace?

A t’appeler j’ai fatigué ma voix.

De te chercher une dernière fois Je daignerai le faire encor la grâce. »

Et dans la foule il court se replonger.

Dévon le suit et bientôt le devance :

A son monarque épargner un danger, Combattre Ivar, telle est son espérance.

ALFRED

Tandis qu’ Alfred, du haut d'un roc voisin,

A son appel entend répondre enfin ,

Parmi les rangs le Danois intrépide

Court furieux : « Qui m’appelle? — C’est moi.

— Qui donc? — Dé von. Arrête, et défcnds-toi. » Et de leurs coups un échange rapide Au même instant fait scintiller dans l'air Du fer croisé l'étincelant éclair.

Le cimeterre à la pointe luisante,

Aux deux tranchants récemment aiguisés,

Trahit d’ivar les efforts épuisés;

11 se saisit de sa hache pesante :

Soin superfiu ! Par Dévon assailli ,

II parc en vain l’atteinte de l’épce;

Deux fois déjà son sang a rejailli,

Et sa cuirasse en est toute trempée.

Dans le passage ouvert avec effort Au sein durci de la cuirasse épaisse,

L’ami d'Alfred espère avec adresse Plonger ensemble et le fer et la mort :

Ivar recule et trompe son attente ;

Son fer se rompt sur l’armure éclatante.

Ivar joyeux triomphe... Alfred paraît,

Baisse son casque, et lui dit : « Es-tu prêt? »

A cette voix, que pourtant il déguise,

A cette taille, à ce port de héros,

Le Scandinave est saisi de surprise.

« As-tu besoin d’un instant de repos?

Lui dit Alfred, je te l'accorde. — Guerre I Répond Ivar, du pied frappant la terre Et par ces mots se croyant offensé :

Vois si mes coups partent d’un bras lassé. »

En même temps , plus prompt que la tempête , D’Alfred tranquille en fureur s'approchant,

Sur le cimier qui décore sa tête Il fait tomber le rapide tranchant.

Le haut cimier à la crête dorée,

Brisé sans peine, a tournoyé dans l’air;

Mais le tranchant, repoussé par le fer,

Glisse en sifflant sur l’épaule effleurée.

Alfred échappe à l’effort meurtrier ;

Il y répond d’un coup épouvantable Que, sans l’airain de l'épais baudrier,

Aurait suivi la mort inévitable.'

Le chef danois vomit des flots de sang,

Et fuit... Alfred s’attache à sa poursuite.

Tremnor d’Ivar veut protéger la fuite.

Mais de Tremnor Alfred ouvre le flanc.

Risinar frappé tombe. Levant la lance,

Usdal en vain leur promet la vengeance ;

Et tous les trois, atteints du même fer...

Pleurez , pleurez , A filles de Recner!

Dieu ! les voici La tête échevelée ,

Le front livide , au fort de la mêlée ,

De trois coursiers plus blancs que les frimas Leurs cris aigus précipitent les pas,

Les pas sanglants... Hélas ! que faisaient-elles?

Sans le savoir ces amantes cruelles

Ont, sous les pieds de leurs coursiers fumants,

Foulé le corps de leurs pâles amants.

De ces trois sœurs l’approche inattendue ,

Leurs noirs cheveux , leurs cris , leur main fendue , Leurs blancs coursiers aussi prompts que l’éclair Jettent l’effroi dans la foule éperdue;

ALFRED

Les Ois d’Odin, laissant tomber le fer, Poussent des cris et détournent la vue.

Ils croyaient voir les trois Parques du Nord , Quittant pour eux la demeure éternelle, Paraître ensemble, et du signe de mort Les désigner pour leur moisson cruelle.

Alfred accourt : Alfred habilement Sait profiter de leur saisissement;

Autour de lui la mort se multiplie;

Rapide, il fond sur la troupe qni plie.

L’enfonce, et seul, d'ennemis entouré, Prend de ses mains leur étendard sacré.

Pour lui dès lors la victoire est cèrtainc ;

Les sœurs d’Ivar, en frissonnant d’horreur, Ont regagné leur caverne lointaine;

Et les Danois , vaincus par la terreur,

D’un dernier cri font retentir la plaine.

Le Gcrlvar, à la fuite réduit,

Rugit de rage et vomit le blasphème.

De sa défaite il accuse et la nuit,

Et les Danois, et ses sœurs, et lui-même ;

« Oui, disait-il, j’ai mérité mon sort.

Apaise-toi , fantôme de mon frère!

Il brûle encor, le bûcher funéraire!

Apaise-toi , je vais venger ta mort. »

Alors il court vers la tente voisine Que le bûcher de sa flamme illumine;

Ses fortes mains saisissent à la fois Et le vieillard et sa fille tremblante;

El les traînant vers la roche brûlante:

« Sors de la tombe, ô mon frère! et reçois Ce sacrifice à ton ombre sanglante.

— Edvin! Edvinl mon père va mourir;

POEMES

Ah ! si jamais sa fille te fut chère,

Laisseras-tu sacrifier mon père?

— Non, crie Edvin, je viens vous secourir.

Parjure Ivar! tombe devant ton maître. #

El sous ses pieds, renversé sans combat,

Ivar confus vainement se débat.

« Du barde Edvin il le souv ient peut-être ?

Pour te payer de l'hospitalité,

De son serment Edvin est acquitté.

Il t'a promis de te faire apparaître Alfred vivant... Sois satisfait; c'est moi :

Reçois de moi la vie, et lève-toi. »

En même temps il détourne son glaive,

Et lentement le Danois se relève.

Au nom d’Alfred, le vieil Olgard surpris Croit qu’un vain songe a troublé ses esprits.

Il veut parler, et sa parole expire.

A ses côtés son Edvitha soupire.

Elle compare ( et non pas sans effroi )

Le nom de prince et le nom de bergère ,

Et dans Edvin , qu’elle appelait son frère,

Gémit tout bas de retrouver son roi.

Tandis qu’Alfred les contemple en silence ,

Ivar lui dit : « Perce-moi de ta lance;

Délivre-moi du jour. — Moi , t’immoler !

Non, tu vivras; je veux te consoler.

Je te rendrai le glaive , la puissance ,

Le bonheur même. — Hélas ! me rendra-l-on De mes travaux le brave compagnon?

J'ai tout perdu , tout jusqu'à la vengeance.

Mais dis : mon frère est-il mort sous tes yeux?

— Oui, sous mes yeux. — Comment? — Calme et fa-

— Est-ce là tout? — Le rire sur la bouche. | rouche.

— Je suis content : mon frère est chez les dieux. »

ALFRED

La sombre joie a passé dans son âme ;

Son front est calme, et son sourire amer :

Au sein des feux il s'élance, et la flammo Ensevelit l'héritier de Recner.

De cette scène imprévue et cruelle Alfred ému se détourne; ses yeux Cherchent Dévon : « Ami brave et fidèle,

Viens recevoir ce fer victorieux ,

Trop faible prix de ton généreux zèle. »

Il ajouta : « Je vous délivre tous ,

Danois! Vos fils béniront ma mémoire;

Votre vainqueur entre son peuple et vous Partagera son vaste territoire.

Pour le vrai Dieu , l’unique Dieu , le mien , Vous quitterez l’aveugle idolâtrie,

Et sur vos fronts le signe du chrétien Vous ouvrira la céleste patrie.

Londres bientôt reconnaîtra son roi :

Vous m'y suivrez, et les Danois fidèles.

Soumis sans honte , et libres sous ma loi ,

A mes sujets serv iront de modèles. »

Il parle encor; leur cri de liberté Frappe déjà la plaine et le rivage,

Et de leurs mains sur un tertre sauvage Le grand Alfred en triomphe est porté.

Le vieil Olgard tombe aux pieds de son maître. « Vous à mes pieds! Ah I venez sur mon coeur. Je suis Edvin , et je veux toujours l'être ;

Soyez mon père, Olgard! A mon bonheur Il manque un bien dont mon âme est jalouse :

Sous la chaumière Edvilha fut ma sœur,

Que sur le trône elle soit mon épouse ! »

Le front d'Olgard de rougeur s'est couvert ,

Tant le confond une faveur si grande!

Alfred alors : « Sais-tu , soldat d’Ecbert ,

Que par ma voix Ecbert te la demande ?

Sais-tu, vieillard, qu’un soldat tel que toi Peut honorer la famille d’un roi? »

L’heureux Olgard s’incline ; et de son père Alfred obtient la main de la bergère;

Et , la guidant vers le tertre isolé ,

Il la présente à ce peuple assemblé :

« Dignes Saxons ! valeureux Scandinaves !

Leur a-t-il dit, rcconnaissez-la tous,

C’est votre reine; elle est digne de vous,

Et la beauté doit régner sur les braves. «

A ces .accents, qui font battre son cœur,

La jeune reine , encor simple et timide ,

Ne répond rien, mais lève avec lenteur Son doux regard et sa paupière humide, Pour contempler ce roi qui fut pasteur.

Alfred, assis au trône d’Angleterre, • Songeait souvent à l'île solitaire.

De chaque année il consacrait dix jours A visiter cette modeste plage :

Son Edvilha l’accompagnait toujours.

Olgard longtemps , malgré le poids de l’àgc , Suivit leurs pas; et son toit protégé Fut désormais en chapelle érigé.

En lettres d’or, sur un autel d’albâtre,

On y grava le nom des deux époux ;

Et le saint lieu, conservé jusqu’à nous,

Se nomme encor la Chapelle du Pâlre.

L’AMOUR MATERNEL

L’AMOUR MATERNEL

De ma veine docile échappés au hasard ,

Coulez, mes vers, coulez sans effort et sans art!

Une mère , un enfant , voilà votre modèle :

Soyez purs comme lui, soyez tendres comme elle. Puisse un jour celte mère, au berceau de son fils, Pensive, quelquefois parcourir mes récits;

Et , reposant ses yeux sur l’enfant qu’elle adore , Suspendre sa lecture , et la reprendre encore !

Ce maternel amour, par des charmes secrets,

Émeut la brute même au fond de ses forêts.

L’hyèue épouvantable et l'affreuse panthère Sous leur farouche aspect cachent un cœur de mère. Terrible en sa douleur, par de lugubres cris La lionne au désert redemande ses fils, lorsque du doux printemps la présence féconde Au souffle des zéphyrs ressuscite le monde,

Renonçant à scs jeux , le peuple des oiseaux Cherche au fond des bosquets les plus sombres rameaux , Et la mère attentive arrondit et décore Le nid de ses enfants qui ne sont pas encore.

Philomèlc en nos bois suspend l’hymne d’amour;

En vain elle voit naître et voit mourir le jour,

L’écho ne redit plus sa finale légère ,

Et son tendre silence avertit qu’elle est mère.

POEMES

Mais d'un devoir si doux, d'un si pur sentiment, Femme I qui mieux que toi connaît l’enchantement? Quand d'un souffle immortel Dieu même l'eut formée, Tu naquis pour aimer comme pour être aimée.

En vaiu ce Dieu l'impose un long tribut de pleurs,

Ton courage redouble au sein de les douleurs :

La mère qui pour nous a souffert sans faiblesse ,

Avec moins de tourments aurait moins de tendresse.

Malheureux le mortel dont le cœur isolé Par le doux nom de fils ne fut point consolé !

Il cherche tristement un appui sur la terre,

Et l’ennui \ient s’asseoir sous son toit solitaire.

Le temps blanchit sa tète, et les ans l'ont vaincu : Hélas I il a vieilli , mais il n’a point vécu.

Que j’aime à contempler celte mère adorée De rejetons charmants avec grâce entourée !

L’un assiège son front, d’autres pressent sa main ; Tandis que le plus jeune, étendu sur son sein ,

Sans bruit, cherchant la place où son amour aspire, Gravit jusqu'à la bouche, où l’appelle un sourire.

Mois, par l’heure averti moins que par son amour, Leur père impatient est déjà de retour.

Il entre... quelle image! et quel moment de fête! Immobile et charmé , sur le seuil il s’arrête.

Ne respirant qu’à peine , en silence il jouit,

Sous son feutre à longs bords sou front s’épanouit; Dans ses yeux paternels la joie éclate et brille,

Et du fond de son âme il bénit sa famille.

Un père toutefois, avec austérité,

Tempère son amour par la sévérité ;

L’AMOUR MATERNEL

H étend sur ses fils sa longue prévoyance;

La mère sait aimer, c’est toute sa science.

J’en atteste un seul mot par le cœur inspiré.

Une mère perdit son enfant adoré ;

Son digne et vieux pasteur sur sa vive souffrance Versait le baume heureux d’une douce éloquence :

« Ranimez , disait-il , ce courage abattu ; u Du pieux Abraham imitez la vertu.

» Dieu demanda son fils , et Dieu l'obtint d’un père. » — Ah ! Dieu ne l’eut jamais exigé d’une mèrel » Cri sublime, qui seul vaut les plus doctes chants! Et comment exprimer ces transports si touchants Qu’à l'âme d’une mère un tendre amour inspire ? Elle aime son enfant même avant qu'il respire. Quand ce gage chéri , si longtemps imploré , S’échappe avec effort de son flanc déchiré,

Dans quel enchantement son oreille ravie Reçoit le premier cri qui l'annonce à la vie ! Heureuse de souffrir, on la voit tour à tour Soupirer de douleur et tressaillir d’amour....

Ah! loin de le livrer au sein de l’étrangère,

Sa mère le nourrit, elle est deux fois sa mère.

Elle écoute, la nuit, son paisible sommeil;

Par un soufllc clic craint de hâter son réveil.

Elle entoure de soins sa fragile existence ;

Avec celle d’un fils la sienne recommence ;

Elle sait , dans ses cris devinant scs désirs,

Pour ses caprices même inventer des plaisirs.

Quand la raison précoce a devancé son âge ,

Sa mère, la première , épure son langage ;

De mots nouveaux pour lui , par de courtes leçons , Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons :

Soin précieux et tendre , aimable ministère ,

240 POEMES

Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère ! D’un naif entretien poursuit-elle le cours,

Toujours interrogée, elle répond toujours.

Quelquefois une histoire abrège la veillée :

L'enfant prête une oreille avide, émerveillée; Appuyé sur sa mère , à ses genoux assis ,

Il craint de perdre un mol de ces fameux récits. Quelquefois de Gessner la muse pastorale Offre au jeune lecteur sa riante morale;

11 s'amuse et s’instruit : par un mélange heureux , Ses jeux sont des travaux, ses travaux sont des jeux.

La lice va s’ouvrir : l’étude opiniâtre Te dispute ce fils que ton cœur idolâtre,

Tendre mère ! Déjà de sérieux loisirs Préparent ses succès ainsi que tes plaisirs.

Enfin luit la journée où le rhéteur antique ,

D’un peuple turbulent monarque flegmatique , Dépouillant de son front la morne austérité,

Décerne au jeune athlète un laurier mérité.

En silence on attache une vue attendrie Sur l’enfant qui promet un homme à la patrie... Cet enfant, c'est le lien : un cri part; le vainqueur Porté par mille bras est déjà sur ton cœur;

Son triomphe est à toi , sa gloire t'environne ,

Et de pleurs maternels tu mouilles sa couronne.

Il échappe à l’enfance , et scs nouveaux destins L’appellent désormais vers les pays lointains :

Ton âme se déchire à cet adieu funeste...

Mais, du moins, s'il s’éloigne, une fille te reste:

Ta fille caressante , attachée à tes pas ,

Semble te dire : « Moi , je ne partirai pas. »

L’AMOUR MATERNEL

2ÎI

Moins changeante en ses goûts, en ses jeux plus paisible, Son esprit est plus souple, et son cœur plus sensible : • Comme l’aube promet le jour à l’horizon ,

Elle te fait déjà pressentir sa raison ;

Et, d'un devoir futur déjà préoccupée,

Rêve le nom de mère en berçant sa poupée.

Oh ! comme avec orgueil ton regard enchanté Voit sa beauté naissante éclipser ta beauté I Quand le trouble inconnu d’une première flamme I)e ses quinze printemps vient avertir son âme.

Ton silence attentif interroge ses vœux,

Et sa plus tendre amie a scs plus doux aveux.

Mais il se lève enfin , le jour où ta tendresse ,

Aux vertus d’un époux confiant sa jeunesse,

Attache en soupirant sur ce front virginal La guirlande et le lin du bandeau nuptial !

Ta parure importune est en vain préparée.

Du bonheur de sa fille une mère est parée ;

Parmi les flots pressés d’un peuple curieux ,

Tu t’avances ; la joie étincelle en tes yeux.

La voilà , cette enceinte où jadis ta famille Unit ta destinée au père de ta fille!

La majesté du lieu, l'orgue et ses longs accents,

Ces parfums solennels, ces nuages d’encens,

Des divines clartés ce pur dépositaire

Qui grave dans les cieux les serments de la terre,

Le livre , les flambeaux , les vases consacrés ,

De la religion symboles révérés,

L’autel, les deux époux, le voile d’hyménée Qui s’étend soutenu sur leur tète inclinée,

Tout émeut, tout inspire un saint recueillement.

La mère est immobile, et sourit tristement :

Elle écoule, muette et l’oreille captive,

242 POEMES

Ce seul mot que prononce une bouche craintive ; Et le trouble touchant de son cœur maternel Est encore une offrande aux yeux de l’Étcrncl.

Charme consolateur, la bonté d’une mère,

De la bonté céleste image auguste et chère ,

Trésor de tous les temps et de tous les climats,

A devancé la vie et survit au trépas.

Que des Canadiens i'aime l’antique usage !

Sur les bords du torrent , près du rocher sauvage , Leur âme se nourrit du charme des douleurs;

Ils cultivent la tombe et l'arrosent de pleurs.

Un tendre souvenir, dans la saison nouvelle ,

Vers cet enclos sacré doucement les rappelle.

Morne et silencieux , sur la pierre étendu ,

Le père croit revoir le fils qu’il a perdu.

Les yeux levés au ciel , la mère désolée S’approche avec lenteur de l'étroit mausolée,

Et, soupirant le nom de cet enfant chéri,

Hépand sur son tombeau le lait qui l’eût nourri !

De son fils qui n’est plus la plaintive Indienne Voit les vents balancer la tombe aérienne...

Mais, le jour où l’enfant s’endort du grand sommeil , S’inclinant sur sa bouche , elle attend son réveil : Quand le soleil trois fois a doré le nuage,

Elle lui forme un lit de fleurs et de feuillage,

De l’érable docile agite le rameau...

Et ne s’aperçoit pas qu’elle berce un tombeau !

0 de Madagascar gémissante insulaire !

Ton fils, qu’a réclamé la fatale colère,

Ton fils es! en naissant arraché de tes bras,

L’AMOUR MATERNEL

Un inflexible dieu le condamne au trépas.

Ta voix se mêle au bruit des vagues du rivage ;

Elle attendrit l’écho de ta grotte sauvage :

« Dieu de pleurs et de sang ! qu’exiges-tu de inoi ?

» Dieu cruel ! quelle est donc ta sanguinaire loi ?

» Hélas! pour t’obéir, faut-il à l’innocence n Donner en même temps et ravir l'existence ?

•• Mais si mon fils échappe aux flots du noir torrent,

» Comme un spectre hideux, dans le désert errant,

» Chargé d’une langueur que chaque jour augmente ,

» Pâle et triste, insensible aux baisers d'une amante,

» Accablé de lui-même et vieux avant le temps,

» Malheureux, il vivra pour mourir plus longtemps.

» Qu’il meure... Qu’ai-je dit , cruelle? et je suis mère! •• Non , mon fils , tu vivras. S'il faut te satisfaire ,

» Redoutable Nyang! frappe , je t'appartiens.

» Me voici ; prends mes jours, mais épargne les siens! *

Si de l'antiquité nous cherchons les vestiges Aux poétiques lieux si féconds en prestiges,

Que de mouvants tableaux se pressent sous nos yeux ! Clylemnestrc dispute Iphigénie aux dieux.

Aux bords du Simoïs, sur les débris de Troie, Andromaque éplorée, à sa douleur en proie,

Cachant Aslyanax à scs vainqueurs jaloux , Recommande son fils au tombeau d'un époux.

Ilécube échevelée, et d’amour intrépide,

Vole aux champs de la Thrace , implacable Euménidc. Frémis, Polymestor !... Évoquant Némésis,

Aux mânes de son fils elle immole tes fils.

Hâtons-nous d’écarter ces images fatales.

De l’antique Israël parcourons les aunales.

POEMES

Puisse-je retracer avec fidélité

Ces nobles traits , si grands dans leur simplicité !

Dans le vaste silence , une voix désolée À retenti longtemps au fond de la vallée :

C’est la voix de Racbel... O regrets superflus!

Ne la consolez point, ses enfants ne sont plus.

De l'innocente Agar qui ne sait l’aventure?

Dans le désert sans fruits, sans ruisseaux , sans verdure, Elle a vu, d’un regard sombre et désespéré,

Le dernier aliment par son fils dévoré ;

Sur les arides bords de la coupe épuisée Ismaël porte en vain une lèvre embrasée.

Agar cherche autour d’elle... Elle appelle trois fois,

Et le désert immense est muet à sa voix.

« De l’cauîlui dit l'enfant; des fruits touque je meure! « La triste Agar l’entend, et se détourne, et pleure.

Elle invoque le ciel : « Daigne le secourir,

» Grand Dieu! je n'ai qu’un fils, et ce fils va mourir.

» Ne puis-je l’abreuver de mes larmes amères ! »

Agar! il est un Dieu qui veille sur les mères.

Du séjour de la gloire un ange est descendu ;

L’onde jaillit : l’enfant à la vie est rendu.

Heureuse en un désert que le soleil dévore,

Sous le toit d' Abraham Agar sc croit encore.

Mais, sans interroger le livre du passé,

Qu'un plus récent exemple, à nos yeux retracé,

Disc par quel pouvoir le maternel courage D’un lion dans Florence intimida la rage.

De l’étroite prison qui rassemble à grands frais Les monstres des déserts , les hôtes des forêts ,

L’AMOUR MATERNEL

Un lion s’échappa : tout fuyait à sa vue.

Dans le commun désordre , une mère éperdue Emportait son enfant... Dieu! ce fardeau chéri,

De ses bras échappé , tombe ; elle jette un cri , S’arrête, et l’aperçoit sous la dent affamée.

Elle reste immobile et presque inanimée,

Le front pâle, l’œil fixe et les bras étendus.

Elle reprend ses sens un moment suspendus;

La frayeur l'accablait! la frayeur la ranime.

O prestige d'amour! ô délire sublime !

Elle tombe à genoux : « Rends-moi, rends-moi mon fils! Ce lion si farouche est ému par ses cris,

La regarde , s'arrête , et la regarde encore :

Il semble deviner qu'une mère l’implore.

Il attache sur elle un œil tranquille et doux,

Lui rend ce bien si cher , le pose à ses genoux , Contemple de l’enfant le paisible sourire,

Et dans le fond des bois lentement se retire.

Tendres mères! souffrez qu’à ces récits nombreux J’ose ajouter encore un récit douloureux ;

Peut-être de mes chants l’intérêt s'en augmente.

Délices de sa mère, une fille charmante Du père le plus tendre était aussi l’amour.

A sa neuvième année il manquait un seul jour : Déjà pour célébrer l'époque fortunée La fête de famille allait être ordonnée ;

Déjà... mais tout à coup la jeune Coraly Fuit les jeux ; sur ses traits où la rose a pâli Par degrés se répand une langueur secrète.

Sa mère l'interroge, elle reste muette.

Bientôt d'un mal cruel scs jours sont menacés ;

246 POEMES

Les brûlantes ardeurs et les frissons glacés De la fièvre inégale attestent la présence.

L’art s'arrête, étonné de son insuffisance.

L’élève d’EscuIapc au chevet s’est assis !

Il observe longtemps , et , longtemps indécis ,

Reconnaît ce fléau des rives étrangères Récemment apporté pour le malheur des mères.

Il frémit , sans songer qu’un avide regard Epiait sur son front les terreurs de son art.

Hélas ! c'en fut assez pour la triste Euphrasie.

D’un invincible effroi dès ce moment saisie ,

Elle ne rêva plus qu'infortuné et que mort.

Pour comble de douleur, un inquiet transport Agita, tout un jour, cette fille adorée.

Souvent elle disait d'une voix égarée :

» Ma mère m’abandonne, elle n'est point ici. »

Sa mère, l’œil en pleurs, répondait : « Me voici. » L'enfant la regardait, et secouait la tète.

« On ne me parle plus des apprêts de la fête,

Reprenait Coraly. Je crois que j'y serai,

A moins.. . » Elle se tait. Dans un cœur ulcéré C’est ainsi qu’enfonçant un trait qui le déchire De sa mère souffrante elle accroît le martyre.

Sa mère cependant la veillait; une nuit,

De son soufllc pénible elle écoutait le bruit :

Des mots entrecoupés et des soupirs plus sombres Lui parurent soudain sortir du sein des ombres;

Elle crut reconnaître, à ces sons gémissants, L’effrayante agonie et ses rauques accents.

« Adieu, c’est pour toujours! » fut l'adieu long et tendre Que d’une faible voix Coraly fit entendre :

Il lui semblait mourir. D’Euphrasie à ces mots Le désespoir éclale en douloureux sanglots.

Ou accourt à ses cris : son époux , non sans peine ,

L’AMOUR MATERNEL. 247

Muel et consterné, loin de ces lieux I'entraine;

Mais lui-même y revient <lu baiser de douleur Presser un front livide et des traits sans couleur.

En tremblant il s'approche... O bonheur! ô merveille ! Du sommeil de la mort Coraly se réveille.

La nature, de l’art prévenant les secours,

Par une crise heureuse avait sauvé ses jours.

« Viens, triste mère! viens, ta Coraly respire. »

Elle ne répond pas. D’un morne et froid délire L’égarement tranquille occupe son esprit.

Elle pleure parfois, parfois elle sourit.

Son trouble réfléchi semble la raison même.

« Ah ! lui dit son époux, bénis le Dieu suprême :

Notre tille est vivante, et ce Dieu nous la rend.

— Adieu, c'est pour toujours ! » répond-elle en pleurant. Dans le champ du repos, voisin de son asile,

Un jour, à ses regards, sous le saule mobile,

S’offrit récent encore un étroit monument :

« Elle est là ! » cria-t-elle; et depuis ce moment Elle sema de fleurs cette tombe inconnue.

« Absente quelque temps , la fille est revenue.

Dit enfin son époux , cherchant à la guérir De ce trouble fatal qu’elle aimait à nourrir.

Tu l’aimais tant! Veux-tu qu’en tes bras je l'amène?

— Non , répond Euphrasie. Une espérance vaine A mes maux, à mon deuil ne saurait m’arracher.

Elle ne viendra point, mais j’irai la chercher.

— A tes yeux un instant permets qu’elle paraisse.

— Croit-on par un détour abuser ma tendresse? N’importe I j’y consens. Amenez dans mes bras Cet enfant si chéri, que je ne connais pas. »

Coraly réparait sur le sein de son père.

« C’est moi-même , c'est moi : quitte ce front sévère. Réponds, que t’ai-je fait? tu ne m’aimes donc plus? ■>

248 POEMES

Sa douce voix s’exhale en accents superflus.

Sa mère la regarde et demeure en silence.

« Oui.... J’admire, il est vrai, leur vive ressemblance, Dit-elle, je revois ce que j’ai tant aimé Dans le portrait vivant d’un reste inanimé.

Vous avez bien choisi : cette jeune étrangère Tromperait tous les yeux, hors les yeux d'une mère. Éloigncz-la. Je crois que ce cruel présent Rend de mes maux encor le fardeau plus pesant.

Mon enfant, laissez-moi toute mon infortune;

Rejoignez votre mère. — Hélas ! j’en avais une.

— Elle n’est plus? — Du moins elle est morte pour moi. Elle me méconnaît, et je ne sais pourquoi.

— Viens, ma fille, parlons; je suis encor ton père,

Dit l'époux d’Euphrasic, affectant la colère.

— Arrêtez, cria-t-elle, arrêtez, cher époux!

Laissez-moi l’embrasser. Scs regards sont si doux!

A l’entendre, à la voir déjà je m’accoutume.

— Non, non; de vos regrets elle accroît l’amertume. Parlons. — Adieu, ma fille! en te perdant, je crois Perdre ma Coraly pour la seconde fois.

Pourquoi l’ai-je voulu? mon époux inflexible Punit ce cœur glacé redevenu sensible.

Adieu, ma fille, adieu. » Sa fille en l'écoutant Faiblement répéta comme au fatal instant :

« Adieu. C’est pour toujours! » A cette voix si tendre, La mère jette un cri : « Ciel ! que viens-je d’entendre ! C’est elle encor, c’est elle. Oui, les memes adieux,

Le meme accent!... j’en crois mon oreille et mes yeux. Ma Coraly , c’est toi que je tiens , que j'embrasse.

Et toi que j’accusais, cher époux, fais-moi grâce.

Quand pour elle mes bras refusaient de s’ouvrir,

Combien de ces refus ton cœur a dû souffrir !

Hélas ! dans les chagrins dont j'étais consumée,

L’AMOUR MATERNEL

l.o mien la repoussait pour l'avoir trop aimée. »

Elle dit, et, baignés de pleurs délicieux,

Ils s’embrassent tous trois en bénissant les cieux. Depuis, l'heureuse mère avec un doux sourire Raconte quelquefois son maternel délire.

Quelquefois , quand le jour penche vero son déclin , Avec sa Coraly gagnant l'enclos voisin,

Sur ce cercueil, objet d’une erreur triste et chère, Elle porte des Ileurs au fils de l’étrangère.

Tant d’exemples touchants me ramènent à toi,

Ma mère I Eh! qui jamais fut plus aimé que moi? J’avais un père : il fut l’ami de mon enfance.

A peine dans la fleur de mon adolescence ,

Je le perdis. Frappé de ce premier malheur,

Je fis sur son tom!>eau l'essai de la douleur Ma mère, ce fut toi dont la main tutélaire Ecarta de mon front le cyprès funéraire.

Puissé-je, par mes soins payant les soins constants, Réchauffer ton hiver des feux de mou printemps! Du chantre dont Windsor admira l’harmonie J’aurai du moins le cœur, si je n’ai son génie.

Des ennuis d’une mère il charma le long cours ;

Elle aida son enfance, il soutint ses vieux jours; Dans ses yeux inquiets ses yeux aimaient à lire,

Et pour servir sa mère il déposait sa lyre.

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