‹ Poesies de Millevoye Avec une noticeChapitre 72 sur 118 · I.A RAISON · texte numérisé non relu

I.A RAISON

J'ennuie.

LA RIME

Pourquoi me quittez-vous? Le ciel vous a punie.

LA RAISON

C’est votre faute, hélas! Du matin jusqu’au soir, lorsque je disais blanc, vous me répondiez noir ;

A chaque instant c'étaient nouvelles brouillerics. l’n beau jour , lasse enfin de vos tracasseries,

Je partis, m'exposant aux injures des sots :

Peut-on jamais trop cher acheter le repos !

Vous courûtes le monde en franche aventurière;

Moi , pour vous imiter je inc seutis trop Hère :

Vous avez fait fortune avec quelques appas :

Mais pour moi, je fus sage, et ne réussis pas.

LA RIME

On vous boude partout, je fais partout merveilles ;

Avec un double son je frappe les oreilles ,

Et l’on dit que l'oreille est le chemin du cœur.

On vous connaît si peu, que j’en ai vu, ma sœur,

Qui me prenaient pour vous; jugez de la méprise!

Vous plaisez peu sans moi.

LA RAISON

Sans moi l’on vous méprise.

POÉSIES LÉGÈRES

LA RIME

Un pou plus <lo justice et point tant de mépris,

Choie soeur; comme vous on peut avoir son pris. Repassons nos defauts, jugeons-nous l’une et l’autre : Vous me direz mon fait, je vous dirai le vôtre.

LA RAISON

Parlez, je vous écoute en un calme profond.

LA RIME

C'est vous qui commencez, je ne vais qu’en second ; C’est l’usage.

LA RAISON

Eh bien donc , il faut vous satisfaire.

Je parle sans aigreur , écoutez sans colère :

Dans les petits propos vous êtes assez bien ,

Mais un peu monotone en un grave entretien.

On dit aussi (peut-être a-t-on voulu médire)

Que trop souvent, ma soeur, vous parlez sans rien dire. Vous exprimez à peine en vingt mots superflus Ce que, moi , je dirais en quatre tout au plus;

Et votre double son, dans sa chute pareille,

Revient incessamment tyranniser l’oreille ;

Ainsi du balancier le bruit assoupissant A mouvements égaux frappe l'air gémissant.

Chacun du premier mot prévoit votre pensée;

On termine aisément la phrase commencée ;

Et cette phrase enfin, dût-elle me braver,

Une fois entamée , il faut bien l’achever ;

Il faut absolument, pour la rendre complète,

Placer à tout hasard votre folle épithète.

Vous faites bien du mal et sans vous en douter.

POÉSIES LÉGÈRES

LA RIME

Avez-vous dit, ma sœur? voulez-vous m’écouter? Vous avez l’air sévère, et même un peu farouche :

Ce n’est que pour gronder que vous ouvrez la bouche. Vous parlez sèchement , avec austérité ,

Et ce n’est point ainsi que plaît la vérité.

Vous êtes prude au moins : ce ton philosophique Est fort beau, mais peut-être un peu soporifique. Lorsqu’elle fait bâiller , la raison même a tort :

Que servent vos sermons? Entend-on quand on dort ? N’cst-il que des pavots à cueillir sur vos traces ?

Un vieux sage l’a dit : sacrifiez aux Grâces.

LA RAISON

Vos utiles conseils , ma sœur , seront suivis.

LA RIME

Moi , je veux profiter un jour de vos avis ,

Et ma reconnaissance...

> LA RAISON

Oh ! comptez sur la mienne.

(Après un silence.)

Malgré tous vos défauts, il faut que j’en convienne,

Je vous aimais pourtant comme une tendre sœur.

LA RIME

Ah je vous chérissais aussi de tout mon cœur.

LA RAISON

Souvent je vous ai vue, avec art balancée,

Dans les bornes du vers resserrer ma pensée,

Et dans le souvenir imprimer mes discours.

POÉSIES LÉGÈRES

LA RIME

Votre discernement m'était d'un grand secours.

LA RAISON

Par vous mon moindre mot, prenant quelque importance, Passait de bouche en bouche, et devenait sentence.

LA RIME

Grâces à la vigueur que chacun vous connaît,

On souffrait ma faiblesse, et l'on me pardonnait.

LA RAISON

M’en croirez- vous t ma sœur? oublions des vétilles.

Le trouble fît toujours le malheur des familles :

Sans la bonne union point de prospérité.

la rime. ,

Si mus rétablissions notre communauté?

Si mus faisions dresser contrat en bonne forme?...

LA RAISON

Votre avis est fort sage : aussi je m’y cou tonne.

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