LA FEUILLE DU CHÊNE
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,
En revenant de la cité prochaine,
Mon père, un soir, me conta dans les bois:
(0 mes amis, que Dieu vous garde un père!
Le mien n'est plus.) — De la terre étrangère,
Seul dans la nuit, et pâle de frayeur,
S'en revenait un riche voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Un meurtrier sort du taillis voisin.
O voyageur ! ta perte est trop certaine ,
Ta femme est veuve, et ton fils orphelin.
« Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre;
Mais près de nous vois-tu ce chêne sombre?
Jl est témoin : au tribunal vengeur
11 redira la mort du voyageur! »
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Le meurtrier dépouilla l'inconnu ; Il emporta dans sa maison lointaine Cet or sanglant, par le crime obtenu.
Près d'une épouse industrieuse et sage,
il oublia le chêne et son feuillage ; Et seulement, une fois, la rougeur Couvrit ses traits, au nom du voyageur
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Un jour enfin, assis tranquillement Sous la ramée, au bord d'une fontaine, 11 s'abreuvait d'un laitage écumant.
Soudain le vent fraîchit ; avant l'automne , Au sein des airs la feuille tourbillonne; Sur le laitage elle tombe.... O terreur! C'était ta feuille, arbre du voyageur,
Reposons-nous sous la feuille du chêne,
Le meurtrier devint pâle et tremblant : La verte feuille et la claire fontaine, Et le lait pur, tout lui parut sanglant. Il se trahit, on l'écoute, on l'enchaîne; Devant le juge en tumulte on l'entraîne : Tout se révèle, et l'échafaud vengeur Apaise enfin le sang du voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne,
EGILL.
Royal espoir de la Scandinavie,
Dans les combats il était déjà roi.
Un dieu sans doute, armé contre sa vie,
Un dieu fatal combattait avec moi.
Faible guerrier sans renom sur la terre ,
J'ai triomphé de mon noble agresseur :
Parfois ainsi le pâtre solitaire
Jette à ses pieds l'ours, effroi du chasseur.
Les jours de guerre étaient ses jours de fête; Il ne chantait qu'au son du bouclier.
Les flots en vain mugissaient sur sa tête; A l'abordage il montait le premier.
Que d'ennemis privés de funérailles Livra son glaive à la faim du vautour! Les loups rôdaient autour de ses batailles; De ses exploits ils vivaient plus d'un jour.
Dans ses combats au lointain promontoire ,
Il s'illustra par des faits éclatants;
11 en revint embelli de sa gloire,
Et les beautés soupirèrent long-temps.
Ce fut en vain : l'âme préoccupée
Des traits charmants de la jeune Risma,
Eluior l'aimait autant que son épée,
Et pour Elmor la vierge s'enflamma.
O de son cœur la compagne adorée !
Tu l'attendais , et tu l'attends encor.
L'instant s'approche où ta mère éplorée Viendra te dire : « Il n'est plus, ton Elmor! » On t'apprendra quel funeste courage Guida les coups du glaive ensanglanté , Trop prompt, hélas! à venger un outrage.... Pardonnes-tu, fille de la Beauté?
Mais j'aperçois la fatale déesse :
Sur moi déjà s'attache son regard.
Ombre d'Elmor! je mourrai sans faiblesse, Pour te revoir dans la cité d'Asgard.
J'irai moi-même , aux fêtes du carnage , T'offrir le miel sous le frêne Ydrasil ; Et ton nom seul , consacré d'âge et âge , Sera chanté sur la harpe d'Égill.
Roi malheureux ! écoute ma prière :
A la colline où dorment mes aïeux , A mon pays , à ma sœur, à ma mère , Fais quelque jour porter mes longs adieux... Barde , remplis ton sanglant ministère , Viens ! Mon sourire accueillera la mort. Sur mon tombeau naissez, mousse légère!
Glisse sur moi, fraîche haleine du Nord!