‹ Poésies de MillevoyeChapitre 104 sur 119 · LA BACHELETTE · texte numérisé non relu

LA BACHELETTE

Au temps passé, l'innocente Loïse Du beau Vindal s'énamoura, dit-on. Vindal en guerre était plein de franchise, Mais en amour cauteleux et félon.

Heureux à peine, il lui dit : « Bachelette, Vais dans Beaucaire à superbes tournois ; Tôt reviendrai te rapporter aigrette De chevaliers désarçonnés par moi. »

Il dit , revêt son armure luisante , Prend son épée , et sa lance , et son cor : Loïse en pleurs pour gage lui présente L'écharpe blanche et les bracelets d'or.

Il part. Bientôt dans le bois solitaire Il rencontra , sur un blanc palefroi , La belle Irène en chemin pour Beaucaire ; Et dans son cœur il sentit doux émoi.

« Heur vous advienne, aimable voyageuse! Dit-il alors, retenant son coursier.

Feuillage est sombre , et nuée orageuse : S'il vous complaît, serai votre écuyer.

— Oui bien , répond la cavalière émue ; Mais vais sans doute avec trop de lenteur.

— Vais lentement aussi , belle inconnue ; Car, depuis peu, suis blessé vers le cœur.

20n» BALLADES.

— Blessé! répond l'aventureuse dame :

Ciel m'est témoin, voudrais vous secourir.

— Ne tient qu'à vous ; possédez vrai dictame : Qui m'a blessé bien saurait me guérir. »

A ce propos, détournant son visage, Rougit la dame, ou feignit de rougir; Et, du parler tous deux perdant l'usage, De temps en temps étouffaient un soupir.

A. quelques pas, la jeune Violette Suivait sa dame , et rêvant s'en allait , Non sans redire en chevauchant seulette : « Que l'étranger n'a-t-il page ou varlet ! »

Nuit déjà close, à Beaucaire ils entrèrent; Mais, ne logeant dans le même manoir, Bien à regret, las! ils se séparèrent, Et tendrement se dirent : « Au revoir ! »

Le lendemain, quand s'ouvrit la carrière, Irène, auprès de ses nobles parents, Riche d'atours , non loin de la barrière , Pour le tournoi prit place aux premiers rangs.

Du fier Vindal le triomphe s'apprête; De l'espérance il a pris la couleur :

Victorieux , aux pieds de sa conquête Il vient poser le prix de la valeur.

Puis à voix basse il dit : «Vindal réclame Prix plus charmant , couronne de vainqueur. One ne saurai -je où fleurit vrai dictame Que réservez à blessure du cœur?

— Beau paladin, tôt le saurez, »» dit-elle. Et revenant , le soir au vieux château , Sur son passage, au pied de la tourelle, Elle aperçut modeste jouvenceau .

« Noble beauté, dit-il avec sinrplesse, Recevez-moi comme page ou varlet ; Pour vous servir aurai zèle et prestesse, Et de grand cœur aimerai qui vous plaît.

— Ce soir, ami, porteras ma livrée.

Suis libérale à qui m'a bien servi, »

Le jouvenceau fait dès lors son entrée , Et Violette en a le cœur ravi.

Se rajustant , tout bas elle répète :

« Ciel est propice à dévote oraison.

Au revenir plus ne serai seulette , Voyage est court avec beau compagnon.

— Ça, dit Irène, es-tu discret, mon page?

— C'est loi d'honneur, et devoir de féal.

— Veux bien t'en croire , et te donne message Pour chevalier qui porte nom Vindal.

Dire lui faut qu'à minuit vrai dictame Devers la tour doit fleurir; puis encor Que, de sa part, Irène lui réclame Écharpe blanche avec bracelets d'or, m

Le page alors va remplir son message.

Vindal troublé ne le reconnut pas.

Morne et pensif s'en retournait le page , Quand une fteor s'offrit devant ses pas.

Pauvre Loïse! hélas! la fleur fatale Dans ta pensée a déjà son emploi ; Et cependant ton altière rivale Attend le page, et ce page c'est toi.

Pour abréger sa trop longue veillée, L'heureux Vindal monta son coursier noir, Et parcourut la lande dépouillée , En écoutant l'horloge du manoir.

La blanche lune argentait la fougère Quand douze fois le sombre airain sonna. Yindal , plus prompt que la flèche légère, Volait.... Soudain son coursier frissonna.

Sous l'éperon qui l'attaque et le presse Il se défend; l'œil et l'oreille au guet, Les crins au vent , il recule , il se dresse , Et l'air frémit de son souffle inquiet.

« Quoi ! dit son maître, ô mon fidèle Ébène , Qu'ai vu cent fois dans le sentier d'honneur Sans tressaillir braver lance inhumaine, En frissonnant me conduit au bonheur ! »

D'un saut léger Vindal touche l'arène , Gagne la tour, regarde fixement....

Et devant lui voit le page d'Irène , Sur le gazon, couché sans mouvement.

Incline-toi vers sa bouche muette, Amant d'Irène ! approche , approche encor. Reconnais-tu la douce bachelette, L'écharpe blanche et les bracelets d'or? »

Il s'étendit sur la terre sauvage ,

Et d'un frisson tout son corps fut transi.

Il dit trois fois : « Tu dors long-temps , beau page I »

Au point du jour Yindal dormait aussi.

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