‹ Poésies de MillevoyeChapitre 3 sur 119 · DE L ACADEMIE FIUN<;.USE · texte numérisé non relu

DE L ACADEMIE FIUN<;.USE

On ne sépare jamais entièrement un auteur de ses ouvrages; il est naturel de chercher à connaître la vie intérieure de l'homme qui nous apparaît entouré du prestige de la célébrité. Lorsque dans ses actions rien ne dément la droiture de ses principes, la pureté de sa morale, l'élévation de ses pensées, un sentiment de confiance et de respect accroît notre admiration pour ses talents. Celui qui sait acquérir des titres à la gloire ne doit donc pas oublier qu'un noble caractère en rehausse l'éclat. Cette observation n'est que sous peu de rapports applicable à Millevoye , poète tendre et gracieux, spirituel et léger; mais le public, qui a constamment accueilli ses productions, ne verra peut-être point sans intérêt reproduire quelques traits de l'écrivain qui a contribué à ses jouissances.

Aucun événement grave ne marque l'existence de Millevoye • cependant sa vie s'est écoulée à travers les orages des révolutions; mais, étranger à la politique, à l'ambition, aux intrigues du pouvoir, il ne sortit pas du cercle étroit des relations littéraires et des vicissitudes de la vie privée. La douceur de son esprit, son amour pour l'étude et pour le plaisir, le laissèrent spectateur ingénu des grandes scènes du monde. Il ne peut donc intéresser que par la précocité de son talent, l'originalité de son caractère , le contraste de ses goûts , et par le spectacle touchant d'un jeune poète qui, à peine sorti de l'adolescence , se place parmi les écrivains les plus remarquables de son époque , lance d'un jet la sève de son talent, l'épuisé presque aussitôt, et meurt à trente-trois ans, riche d'un nom inséparable de la gloire littéraire de son siècle.

Charles-HubertMillevoye naquit à Abbeville, en \ 782. Fils unique de Charles-Antoine et de Marie-Anne Hubert, sa faiblesse extrême alarma ses parents. Leur tendresse inquiète l'environna de soins dont l'excès augmenta sans doute sa débilité naturelle. Il supportait avec peine les exercices de l'enfance ; sa physionomie mobile , ses membres délicats , étaient sans cesse agités d'un sentiment de crainte. Cependant sa perspicacité se développait avec une rapidité étonnante; il semblait plutôt deviner qu'apprendre. Le plus intelligent des enfants de son âge, il en était aussi le plus faible; rarement il osait prendre part à leurs jeux bruyants. Sa vivacité restait comme réfugiée en lui-même ; et, tandis que ses compagnons aguerrissaient la vigueur de leurs membres, observateur prudent et fin, il donnait l'essor aux facultés de son esprit. Dans un débile enfant brillait, par intervalle, une raison d'homme. A peine âgé

de huit ans, Mille voye avait fixé l'attention des professeurs du collège d'Abbeville. Son aptitude au travail , l'originalité de ses idées, l'élégance de son langage, la grâce de ses compositions , émerveillaient ses maîtres et provoquaient l'étonnement et l'envie de ses condisciples. Les moindres circonstances déterminent souvent l'emploi et la direction des talents. Un des professeurs de Millevoye pressentit l'avenir de son élève, et s'appliqua à développer les facultés de l'enfant extraordinaire. Il lui inspira le véritable amour des lettres, releva à ses yeux le caractère de l'écrivain , lui en fit mesurer les devoirs, les avantages et les périls. C'est, pour ainsi dire, armé des mains de cet homme habile qu'il entra dans sa brillante carrière. Ce professeur se nommait Collenot; son nom mérite d'être cité. Millevoye appréciait l'influence que ce premier guide avait exercée sur sa vocation. Il parlait avec reconnaissance de ses soins vigilants, d'autant plus précieux qu'il les reçut à l'époque où la suppression des collèges condamna tant de jeunes gens au malheur d'une éducation imparfaite, véritable lacune laissée dans l'intelligence , et que le talent et le génie lui-même ne font jamais disparaître entièrement.

Millevoye , âgé de treize ans , venait de perdre son père , et , presque en même temps , son guide , le professeur Collenot. On sentit la nécessité de l'envoyer à Paris. En 1798, il entra à Y Ecole centrale des Quatre- Nations; il y remporta bientôt le premier prix de littérature. Millevoye voulait se consacrer tout entier à la poésie; mais la modicité de sa fortune, et surtout la volonté de sa famille , le contraignirent à prendre un état; car la littérature ne devient une profession qu'après la sanction donnée par le succès. Millevoye, rési-

gné , entra donc chez un procureur. On conçoit le déplaisir du jeune lettré, habitué à la méditation des chefs-d'œuvre de Fart, et qui, fort de la conscience de son talent, se voit contraint d'abaisser sa pensée jusqu'aux arguties de la chicane. La brillante imagination de Millevoye le consolait; il disait : De l'étude d'un procureur on arrive au barreau , on devient avocat, éloquent, célèbre; c'est encore de la littérature; là on trouve aussi de la gloire. Ce rêve séduisant, mais bientôt évanoui, augmentait l'amertume de ses dégoûts. A peu près maître de ses actions , il quitte l'étude du procureur pour la boutique d'un libraire. Puisqu'il faut prendre un état, disait-il, celui-ci est fort analogue à mes goûts; on trouve sous sa main tous les livres : l'esprit est libre; tout en travaillant, on garde la faculté de rêver si l'on veut, de faire des vers si l'on peut : soyons libraire... Gessner et Franklin ont honoré cette profession. Il resta trois années fidèle à son nouvel emploi ; il travaillait à la librairie et faisait des vers; il lisait, il étudiait, il étudiait trop. Son patron, impatienté de ses fréquentes méditations, le voyant un jour lire attentivement , lui crie , en le frappant sur l'épaule : Malheureux ! tu lis! tu ne seras jamais libraire!... Enfin il cessa de lutter contre l'ascendant qui l'entraînait; il abandonna le commerce des livres pour la littérature. Sans état, sans fortune, mais indépendant, libre en ses goûts, il était véritablement heureux, parce qu'il croyait l'être, parce qu'une imagination poétique de dix-huit ans, puissante d'alacrité, d'ardeur et d'espérance, se crée un monde de délices, s'empare de l'avenir et le dispose à son gré. Retiré dans le lieu de sa naissance, il se lia d'une amitié étroite avec l'un de ses anciens émules de collège; philologue érudit, homme d'esprit et de goût,

ce savant, à qui la littérature doit de la reconnaissance, est M. de Poilly, auteur d'un excellent traité de Versification latine.

Millevoye se fit connaître par un recueil de poésies dont les pièces les plus remarquables sont : les Plaisirs du poète, le Passage du Saint-Bernard par V armée française. Le talent gracieux , facile et pur du jeune écri^ vain se révéla dans cet essai , et lui attira l'attention d'un public qui , fatigué des discordes civiles , se consolait en rappelant les beaux-arts si longtemps bannis. Encouragé par son premier succès, Millevoye prit part aux concours académiques. Il remporta , en \ 805 , le prix dont le sujet est l'Indépendance de V homme de lettres. A peu près à la même époque, l'académie de Lyon donna le prix à son épître sur le Danger des romans , pièce où se trouvent plusieurs passages bien écrits, mais que l'auteur ne fit jamais entrer dans la collection de ses œuvres. L'Académie française couronna successivement la Mort de Rotrou, les Embellissements de Paris et Gofjfin ou le Héros liégeois. Cette suite de triomphes semblait faire de Millevoye le lauréat titulaire de l'Institut. Le jeune émule qui disputait et partageait ses palmes, Victorin Fabre, ajouta sans doute à la gloire d'un rival qui, doué d'un talent flexible, d'un goût délicat et sûr, acquit de nouvelles forces dans sa lutte difficile. La poésie de Millevoye brilla souvent du reflet emprunté au coloris vrai , à la touche mâle et hardie du jeune écrivain , distingué à la fois comme professeur , historien, philosophe et poète. Leur rivalité devint le lien d'une amitié inaltérable ; ils se disputaient la palme , ils ne la flétrissaient pas. Fabre regretta amèrement son ami, et lui-même fut, peu d'années après, regretté par tous les amis- des lettres. Un noble caractère , une

grande précocité de talents et de gloire, de longues douleurs , une courte existence , semblent rapprocher encore le sort de ces deux hommes célèbres.

L'Académie, en couronnant ces jeunes écrivains, leur ouvrit une carrière brillante; c'est ainsi qu'elle a révélé à l'attention publique Thomas, La Harpe, Lemierre et plusieurs écrivains dont s'honore notre époque littéraire. Cette heureuse influence ne peut être contestée par ceux mêmes qui, voyant dans l'Académie l'arbitre né de la littérature, pensent qu'elle devrait juger les ouvrages publiés plutôt que d'en commander à son choix. Il ne m'appartient pas de trancher cette question, si facile à controverser ; mais on peut avouer les inconvénients d'une heureuse institution que les leçons de l'expérience pourraient perfectionner. Quelquefois le refus d'un prix peut décourager un candidat qui, déçu dans un premier essai, renonce pour jamais à l'art dont il aurait augmenté la gloire. Quelquefois la palme dévolue à l'heureuse médiocrité engage dans la carrière un écrivain qui, s'y traînant sans atteindre le but, use en vains efforts son intelligence trompée ; on pourrait surtout ajouter qu'un sujet déterminé enchaîne l'essor de l'imagination , énerve la pensée , et que l'esprit perd sa puissance dès qu'il est captif. En effet, l'entraînement de l'écrivain vers son sujet doit être, en quelque sorte, instinctif. Si le véritable foyer du talent, le cœur, ne brûle pas, l'inspiration s'éteint. On a dit que le style peint l'homme ; je dis plus : le style est la pensée elle-même. Quand l'auteur est agité du besoin de produire, il donne la vie au sentiment qu'il éprouve ; il écrit comme le ver file sa soie, comme l'abeille distille son miel. Ne prenant pour guide que sa propre inspiration , il parcourt librement des régions devinées

par son imagination féconde. Les plus heureuses productions de Millevoye ne sont dues qu'à cette révélation intime , à cette divination du poète. Quand Millevoye composa ses poèmes erotiques , ses élégies , ses hymnes à la volupté, la délirante fièvre de l'amour Favait abreuvé de délices et navré d'amertumes.

Millevoye était loin d'avoir consacré son existence entière à l'art qu'il chérissait. Son cœur expansif , sa pensée ardente et mobile , le livraient à la turbulence des désirs, et le rejetaient tour à tour de la vie méditative dans un monde trop réel. Quoiqu'il n'apportât aucun soin à assurer sa fortune , il aimait le faste et se plaisait à s'entourer d'objets de luxe. Lorsque, prodigués par la munificence impériale, des flots d'or se répandaient sur les hommes de lettres, Millevoye se hâtait de convertir sa part en ameublement somptueux. Sa simplicité apparente ne le dépouillait pas d'une certaine fierté qui sied, il est vrai, à l'homme de mérite. Peut-être même alliait-il un peu de vanité à l'amour de la gloire. Mais l'aménité de son caractère , la grâce de son esprit, le charme de sa conversation, le faisaient rechercher avidement dans les plus brillantes sociétés. On aimait en lui ce mélange de vivacité et de mélancolie, d'insouciance et de sensibilité, de candeur et de noblesse. Rempli de bonnes intentions, honnête homme, observateur des convenances , mais crédule et facile , partagé entre l'étude et le plaisir, il leur payait un égal tribut, et dépensait ainsi largement sa vie fragile. Au milieu de ses rapides émotions de succès, d'amourpropre et de volupté , il conçut un attachement vif et profond II aima, avec l'impétuosité de l'âme d'un poète , une jeune et charmante fille (sa parente) qu'il connaissait dès l'enfance. L'amour devint son unique passion ,

il élait prêt à lui sacrifier jusqu'à la poésie et la gloire. Son amie était, comme lui, sans fortune: on refusa de les unir; ils s'en aimèrent davantage. Millevoye fit tout pour l'obtenir, offrit tout; le père de la jeune fille fut inexorable. Sa fille , suppliante, le conjura de prendre pitié d'une douleur sans remède, lui révéla quel avenir cruel le désespoir ouvrait devant elle. Rien ne put ébranler ses préjugés et son obstination bizarre. Ma fille, disait-il, pourra souffrir, elle subira le malheur qu'elle s'est attiré, se soumettra à toutes les conditions, la pire vaudra mieux que d'être la femme d'un poète. La jeune fille désespérée , toujours plus aimante , plus aimée , languit et mourut bientôt en adorant celui qui n'avait pu lui faire éprouver qu'un rapide bonheur.

Extrême dans toutes ses affections, l'âme ardente et sensible de Millevoye se brisa de douleur. Le coup fut si terrible, que, longtemps plongé dans un sombre abattement, il n'essaya pas même d'adoucir ses chagrins en les chantant. Pour une passion trop violente , pour une douleur trop amère, le poète ne trouve plus d'interprète dans son talent. Ce n'est que dans le long recueillement de la mélancolie survivant au désespoir, que le cœur, cicatrisant ses blessures, se plaît à retracer leurs déchirements. Cet événement contribua peut-être à déveloper le talent élégiaque de Millevoye. Quelque temps après son malheur, il déposa ce seul quatrain sur la tombe qui lui semblait alors enfermer jusqu'à son bonheur à venir :

Ici dort une amante à son amant ravie ;

Vers lui le ciel la rappeJa; Grâces , vertus , jeunesse , et mon cœur et ma vie , Tout est là.

Enfin, la ferveur de l'étude, les distractions de la so-

ciété brillante où il vivait, les fréquentes émotions des critiques et des éloges affaiblirent insensiblement dans l'âme du poète les empreintes de la douleur ; mais il conserva religieusement ; pour son amie infortunée , ce tendre souvenir d'un premier amour qui, dans un cœur aimant , se perpétue à travers les agitations de la vie. Le sentiment que lui avait inspiré cette femme intéressante revit tout entier dans l'élégie la Demeure abandonnée, qu'il composa longtemps après sa perte. Millevoye , avec un fond de légèreté et d'insouciance , portait un cœur accessible aux plus nobles affections; compatissant, serviable, bon, il ne resta jamais froid au récit d'une action généreuse. Un beau dévouement, un trait de vertu l'enthousiasmait; lui-même se montra ami dévoué. On le vit engager ses livres chéris pour en offrir le produit à un ami dans la gêne. Pauvre, son cœur lui procura le bonheur du riche; il obligea. Par un contraste naturel aux hommes nés pour les arts, il se jetait avidement dans le monde et recherchait la solitude avec le même empressement. En 4 806, il prit, avec l'auteur d'Omasis, une habitation à Ville-d'Avray. Ces deux poètes, faits pour s'estimer, se faisaient dans l'intimité des confidences poétiques qui tournaient au profit de leur art. Ils vécurent ainsi près de six ans dans une poétique communauté. Francs tous deux, ils aimaient à se dire la vérité ; ils égayaient souvent les amis qui visitaient leur retraite par des saillies d'amourpropre pleines de verve et d'originalité.

C'est pendant son séjour à Ville-d'Avray qu'il publia une grande partie de ses ouvrages : les élégies, les poésies fugitives, sous le titre de Dizains et de Huitains ; V Invention poétique, les Jalousies littéraires, épîlres en vers qui, selon l'expression d'un critique célèbre, an-

noncent un caractère trop élevé pour éprouver l'envie, et un talent fait pour l'exciter un jour.

Palissot ne s'était pas trompé : si Millevoyc éprouva un brûlant désir d'atteindre au faîte de son art, son émulation ne fut jamais de l'envie. Il respecta ses rivaux, donna des preuves d'estime et d'affection à tous les grands talents. Il mérita et sut conserver l'amitié des Ducis, des Chénier, des Lebrun ; la vénération qu'il avait vouée à ces hommes illustres tenait du culte. Il se fit beaucoup d'amis parmi les littérateurs de son âge. Charles Nodier apprécia le talent et le caractère de Millevoye; l'hommage constant qu'a rendu à sa mémoire cet écrivain dont l'esprit est si élevé, le talent si original , le savoir si profond , le caractère si noble , devient l'apologie la plus flatteuse et la plus incontestable.

Millevoye, à cette époque, voulait entreprendre un poème sur les hauts faits de Napoléon; il fut même question de l'envoyer, aux frais de l'État, puiser, audelà des Alpes, des inspirations dans les lieux immortalisés par nos armes. Mais l'Italie, et son ciel enchanteur, et ses éloquents débris, auraient vainement étalé leurs merveilles aux yeux presque éteints du jeune poète, qui, d'ailleurs, casanier par goût, ne put s'arracher de son asile chéri; renonçant à célébrer le héros moderne, il composa le poème de Charlemagne et se contenta de quelques allusions offertes par ce conquérant législateur du moyen âge, dont l'audace avait aussi créé un vaste empire. Ce poème obtint peu de succès. L'auteur y fait preuve de talent, mais il n'avait ni cette étendue de pensée, ni cette puissance qui combine un vaste plan, en coordonne toutes les parties, ni cet esprit dont la féconde variété met en relief, par des contrastes, les ca-

ractères qu'il a créés. Le poëme d'Alfred, qui suivit cet essai , est entaché des mêmes défauts et ne les rachète point par les mêmes beautés de détail ; les principaux personnages sont incomplètement dessinés, les couleurs manquent de vérité, et la confusion des événements les prive d'intérêt. Le genre héroïque convenait peu , ou plutôt ne convenait pas au talent de Millevôye. La Bataille cT Austerlitz , Goffin ou le Héros liégeois, malgré l'intérêt des sujets; la Peste de Marseille, malgré le dévouement sublime de Belzunce et les scènes déchirantes de la contagion, ne sont que des poëmes bien écrits, où l'auteur, toujours élégant et pur, est resté dépourvu d'invention et de chaleur. Il n'est vraiment touchant que dans plusieurs épisodes qui lui permettent de rentrer dans le genre où il était appelé à briller, et dont la facile souplesse de son talent l'invita trop souvent à s'éloigner. Aussi a-t-il peu réussi dans sa version du Dialogue des Morts de Lucien; il échoua complètement en traduisant les Bucoliques : Virgile n'a pas été senti par l'auteur tendre et gracieux des Plaisirs du poète et de 1 Amour maternel. Il fut plus heureux dans ses essais de traduction de Y Iliade; sans doute la naïve poésie d'Homère avait sympathisé avec sa poésie pure et vraie. Les différents chants qu'il a publiés sont remarquables par la reproduction du mouvement et de la simplicité native du modèle. Il est à regretter qu'il n'ait point achevé dans la période de l'éclat de son talent cette œuvre importante. Millevôye composa différentes pièces imitées des anciens, dans lesquelles il se plaît à lutter avec André Chénier. Mais il faut surtout chercher Millevôye dans l'élégie, le fabliau, le poëme erotique : tels que le Déjeuner, Je Rendez-vous > les Vœux à un bosquet, et tant d'autres compositions charmantes où

des réflexions étincelantes d'esprit servent d'intermèdes aux extases de la volupté. Peut-on se lasser de lire Emma et Eginard? Que de naturel et de charme dans le récit, de grâce dans les personnages, d'intérêt dans les situations! Chaque mère ne croit-elle pas entendre le cri de son propre cœur dans l'Amour maternel? La piété filiale fut-elle jamais plus touchante que dans l'Anniversaire, chant funèbre où Millevoye déplore la perte de son père avec une amertume si déchirante ! Dans la Chute des Feuilles, la Demeure abandonnée, le Poe'te mourant, le Souvenir, compositions qui n'eurent de modèle que la nature, le poète, dédaignant les froids ornements de la langoureuse élégie, nous enivre de ses propres inspirations. La magie de son langage harmonieux nous cache l'art qui nous séduit; tout est sentiment : c'est le regret plaintif, c'est la douleur gémissante. Le poète , fortement ému , épanche son cœur et donne une forme réelle à ses affections.

Comment donc Millevoye, avec tant de ressources pour attendrir et pour plaire, reste-t-il si inférieur à lui-même dans ses compositions dramatiques? Heureux dans quelques détails de ses tragédies , il ne sait ni féconder un sujet, ni en développer les effets scéniques. Heureusement il ne fit représenter aucun de ces drames. Les éditeurs qui les ont joints à la collection de ses œuvres auraient dû imiter la retenue de l'auteur.

Quoique l'existence littéraire de Millevoye fût trèscourte, elle eut ses périodes marquées de progrès, de plénitude et de déclin. Il semble que la nature mesure à chaque homme ses facultés productrices. Après avoir répandu à une époque déterminée la sève du talent, trop souvent l'écrivain, comme un arbre épuisé, ne donne plus que des fruits sans saveur.

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Millevoye éprouvait à trente ans les fatigues de la vieillesse, et pourtant il ne cessait de partager ses instants entre l'étude et le plaisir. Il produisit alors un grand nombre de pièces détachées , où son talent ne brillait plus que par intervalle. Son goût si pur l'abandonnait quelquefois; il fit subir à ses compositions les plus intéressantes des corrections qui les affaiblissent. Sa santé chancelante le força de quitter Paris qu'il habitait depuis quelque temps; il retourna à la campagne, et choisit les environs de la forêt de Vincennes, près du hameau qu'avait habité sa première amie. C'est là qu'elle avait souffert; c'est là qu'il voulut souffrir aussi. On lui avait conseillé de coucher sous le toit des troupeaux : les émanations de l'étable , dit-on , sont salutaires aux poitrines affaiblies. Le poète, transfuge des salons de la capitale, venait pendant les nuits d'été reposer sur la couche des pâtres. Un matin qu'il errait dans la forêt encore humide de rosée , il est distrait de ses rêves poétiques par le pas léger d'une femme richement vêtue qui, préoccupée, passe rapidement près de lui , ne l'aperçoit pas, et s'enfonce sous l'épaisseur du feuillage. L'aspect d'une femme jeune et jolie produisit son effet accoutumé sur le poète. Sa mélancolie fait place à la curiosité, son imagination en travail enfante mille conjectures. Le lendemain , à la même heure , il se retrouva au même lieu. La jeune femme reparait, tenant un livre qu'elle parcourt avec émotion. Elle lui semble cette fois plus belle , plus séduisante encore. Il la contemple ; mais , légère comme un faon , elle disparaît dans les détours du bois. Le jour suivant, il la revoit suivre le sentier accoutumé. Insensible à tout ce qui l'environne, elle ne remarque, elle n'entend rien. Vainement il essaie de la suivre ; elle glisse rapidement

dans les taillis épais, et bientôt échappe à ses regards. Il explore tous les lieux où il présume qu'elle s'est dirigée, interroge les bûcherons de la forêt, les pâtres, les laboureurs du voisinage ; enfin il apprend que cette promeneuse solitaire est une jeune mère dont le fils, mort depuis quelques mois, repose dans le cimetière de Nogent. Veuve d'un général français , cette mère inconsolable, dans l'égarement de sa douleur, avait fait le vœu d'aller seule, chaque jour, se prosterner sur le tombeau de son enfant, à l'heure même où la mort le lui avait arraché. Rien ne pouvait la détourner de ce funèbre pèlerinage; on craignait pour sa raison et pour sa vie en la contrariant. Immobile et silencieuse, elle s'agenouillait; ses yeux gonflés par le chagrin se fixaient des heures enlières sur la tombe , mais égarés et secs. Les hommes de l'art avaient prédit la guérison de cette infortunée à l'instant où l'on parviendrait à lui arracher des larmes. Tout fut employé pour atteindre ce but : son désespoir ne pleura point. Millevoye eut l'ingénieuse idée de déposer sur la tombe des vers que l'enfant semblait lui adresser, en la suppliant de s'abandonner à l'effusion de sa douleur, afin qu'il pût recuellir les larmes de sa tendre mère. Magique pouvoir de la poésie ! les vers de Millevoye portent l'attendrissement dans toutes ses veines ; elle frémit, se recueille, croit sortir d'un rêve accablant, relit les vers, soupire et pleure. Dès ce moment, la main de fer qui comprimait son cœur le laisse battre librement ; des pleurs abondants coulent sans cesse de ses yeux qui les ont retenus si long-temps! Au désespoir stupide succède le plaintif regret; l'infortunée est rendue à ellemême , à sa famille qui essaie de porter au poète la vive reconnaissancedontilsut constamment éviter l'hommage.

Mîllevoye, après avoir terminé son poème d'Alfred , publia quelques opuscules qui n'ajoutèrent rien à sa gloire. Le goût des arts s'éteignait au milieu des graves événements qui frappaient la France. L'éclat de la littérature palissait comme l'astre de l'empire. On touchait à cette époque funeste où nos immortelles armées , vouées à la fortune de l'illustre spoliateur de nos libertés, et subissant l'éclipsé de son génie, venaient de s'engloutir, toutes resplendissantes de gloire, dans les frimas de la Russie. L'empire s'ébranle dans ses vastes fondements. La crainte, pour la première fois, trouble les délices de la grande ville. Le désespoir s'empare de tous les cœurs français. Millevoye se retire au fond d'une province près du lieu de sa naissance : il espère que le calme des champs et l'exercice du cheval, qu'il avait toujours beaucoup aimé, lui rendront quelques forces. Il est des maux que rien ne soulage ; il est des pertes que la nature ne répare plus. Cependant Millevoye conservait sa facile et douce insouciance, son esprit gracieux et la vivacité de ses saillies; ses goûts ne changeaient pas. La vue d'une femme aimable et belle ranimait sa jeunesse presque éteinte. Dans une maison de campagne voisine de son habitation, il rencontra mademoiselle Delatre La Morlière. La grâce de sa personne, la franchise piquante d'un esprit naturel, rallumèrent dans le cœur de Millevoye le sentiment qui l'avait toujours rempli. Son goût pour l'indépendance combattit quelque temps sa nouvelle passion; mais il aima tant et fut tant aimé, qu'il donna son nom à celle qui le rappelait au bonheur. Sa félicité domestique s'accrut bientôt par la naissance d'un fils, qui, placé aujourd'hui parmi les jeunes talents , espoir du barreau , porte noblement le nom célèbre dont il est le seul héri-

tier. Tout lui souriait dans sa tranquille solitude; sa santé éprouvait une heureuse influence du calme de sa vie. Mais une violente chute de cheval lui brisa le col du fémur. La blessure fut grave ; il se rétablit lentement, et ne se soutint qu'avec peine sur ses membres endoloris. Privé de ses exercices salutaires , il se livra au travail avec une ardeur immodérée , comme si , pressé par sa fin prochaine , il craignait de perdre un seul inslant pour accroître ses titres à la renommée. Hélas! cette ardeur laborieuse survivait à son talent, qui ne renaissait plus qu'à de longs intervalles. Heureusement il ne s'en apercevait pas L'illusion le charmait. Si quelquefois ses souffrances, toujours plus aiguës, lui faisaient pressentir sa fin prochaine , l'espérance opiniâtre la lui montrait douteuse. D'ailleurs il avait constamment allié à un vif amour de la gloire et du plaisir la plus profonde incurie. Prévoir était pour lui un tourment qu'il évitait avec soin. Comme un enfant préoccupé de ses jeux, il ne voyait pas au delà du présent : il lui suffisait d'exister et de jouir pour croire qu'il existerait et jouirait le lendemain. Si cette douce insouciance n'est pas de la philosophie , elle lui ressemble beaucoup dans ses effets. Millevoye , quoique peu accoutumé à calculer les résultats des mouvements politiques, apercevait cependant quelle plaie incurable laissaient à la patrie les hordes étrangères qui, attirées par des traîtres, se ruaient avec eux sur la France pour la dévorer à l'envi. Il gémissait sur les malheurs publics qui bientôt le frappèrent lui-même. L'auteur de la Charte, qui s'annonçait comme le protecteur des lettres, réduisit la pension de Millevoye de 6,000 francs à 4,200. Précisément à cette époque une maison de commerce lui enleva une somme considérable pour sa

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petite fortune, a Ah les coquins î s'écria-t-il, banquiers et rois, ils font tous banqueroute! » Il maudit les uns et les les autres pendant une heure , puis se remit au travail. Le lendemain il s'en plaignit encore, puis il n'en parla plus.

Dans son état de souffrance il travaillait beaucoup sans produire ; mais l'étude faisait ses dernières délices. Cependant il éprouvait de fréquents retours de la crainte à l'espoir. La mobilité de son caractère le suivait dans toutes les situations. Effrayé un moment , il reprenait ga quiétude naturelle. Quelque temps avant sa mort, il me disait : « J'ai entrepris de grands travaux , je prétends effacer mes premiers succès par des succès plus éclatants. Je composerai un poème dont Louis IX sera le principal personnage ; j'en ai tracé le plan. Je compléterai ma traduction de Y Iliade : je regarde cette traduction comme mon œuvre capitale. Ma santé est faible, je ne m'abuse pas ; mais pour tout cela douze ans me suffiront : je suis laborieux. » Et chacune de ses phrases était interrompue pendant quelques minutes par une toux déchirante. Quelquefois, plus clairvoyant mais non moins calme, il parlait de sa fin avec une résignation toute philosophique. Trois mois avant sa mort, je lui lisais ces vers encore inédits :

Pourquoi s'épouvanter à l'aspect du trépas l Est-on infortuné quand on n'existe pas i Non, l'être fatigué d'un chemin difficile , Calme, se réfugie en son premier asile.

Chaque race à son tour, par l'autre poursuivie, Lui transmet en courant le flambeau de la vie. Tels que leurs précurseurs , tous ces hùtes divers Disparaîtront bientôt du mobile univers; La nature, à ses dons imprimant l'inconstance . Comme un faible usufruit nous prêta l'existence. Pour nous commence alors un repos sans réveil , Un calme encor plus doux que le plus doux sommeil.

« Ah ! mon ami, s'écria Millevoye, quel charme votre muse prête à la mort ! Continuez, vous m'en faites venir l'eau à la bouche. » Puis, tout échauffé de l'amour des vers et de la philosophie, il parlait avec enthousiasme de cet ordre invariable et nécessaire qui invite chaque convive satisfait à se retirer gaiement du festin de la vie. Il admirait cette nature par qui tout être,

Dans son premier asile à sa voix rappelé , Retrouve le repos que la vie a troublé.

À la fin du printemps de 4 84 6, Millevoye retourne à Paris. Il y porte son ardeur de travail et sa faiblesse toujours croissante. Presque aussitôt il regrette la campagne, et va habiter le village de Neuilly. La beauté du site, les rives de la Seine peuplées de tant de grands souvenirs, plaisent à son imagination, mais ne soulagent point ses infirmités. La souffrance est capricieuse : il veut quitter cette retraite; il espère qu'un nouveau changement lui sera favorable ; il va retourner à Paris. Pendant les préparatifs du départ il s'assied au bord du fleuve qu'il entend couler et qu'il ne voit pas. Depuis un mois sa cécité était complète. Il improvise une romance où se révèlent les secrètes sensations qui l'agitent. En la dictant à sa femme, il lui adresse avec attendrissement ce couplet :

Ma compagne , ma seule amie , Digne objet d'un constant amour , Je t'avais consacré ma vie , Hélas ! et je ne vis qu'un jour.

Sa compagne versait des larmes amères , mais les yeux éteints du poète ne les apercevaient pas. Courageuse, elle étouffe ses sanglots, soutient son ami, le guide, l'aide à monter dans la voiture, et se place à

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ses côtés. À peine un quart d'heure s'est écoulé , il so trouve si mal qu'il faut s'arrêter dans les Champs- Elysées. La première maison que le hasard lui présente est celle de M. Bardoux, l'un de ses anciens professeurs au collège d'Abbeville. Singulier concours de circonstances touchantes, qui lui rend à ses derniers instants les soins de celui qui veilla sur son enfance ! On lui choisit une autre demeure dans le voisinage. Là, une faible réaction de forces se manifeste ; il en profite pour retoucher des vers. Plusieurs jours se passent dans une alternative de souffrance et de calme. Un soir, las de son travail , il prie sa femme de lui lire un passage de Fénelon. Il l'écoute attentivement, lui prend la main, la presse long-temps, soupire, penche la tète; la lecture continue : il ne l'entendait plus. Ses lèvres étaient déjà glacées quand le désespoir de sa femme y imprimait encore des baisers convulsifs.

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