HOMÈRE MENDIANT
« Beau séjour où l'Hermus épand ses flots sacrés, Ville chère à Junon, ville aux coteaux dorés, Dont la haute Sardène et son ombrage antique Couronnent les vallons et l'autre prophétique , Cumesî je te salue. Au sein profond des nuits, Trois fois un heureux songe a flatté mes ennuis : Tout songe vient des cieux; et Jupiter sans doute De tes remparts divins m'a fait prendre la route. Seul avec cet enfant que Samos a nourri , Depuis douze soleils, sans secours, sans ahri, Je me traîne à pas lents sur l'inculte rivage. Quelques fruits, dédaignés de la brute sauvage, L'herbage impur, vomi par le flot écumant, De nos corps épuisés sont l'unique aliment. Verra-t-on cet enfant , l'appui de ma misère , Mourir à mes côtés en appelant sa mère ? Verra-t-on le vieillard, de rocher en rocher, Errer tel qu'un vaisseau privé de son nocher? Mon guide m'a conduit au seuil de l'opulence : Au nom de ce rameau qu'en ma main je balance, Laissez-vous attendrir à mes tristes accents, Portes d'airain! tournez sur vos gonds gémissants; Et mon guide, ce soir, aux prochaines prairies, Enlacera pour vous les guirlandes fleuries. » Ainsi parle, accablé de ses cruels destins, Un vieillard dont les yeux pour jamais sont éteints; C'est Homère ! A Lycus appartient cette enceinte
Où l'art des Doriens le dispute à Corinthe : Pour les parvis des dieux le marbre réservé Soutient de son palais le portique élevé; Cent vierges , qu'enfanta l'Inde voluptueuse , Couvrent de mets choisis sa table fastueuse , Et dans les coupes d'or épanchent en ruisseaux Les vins délicieux de Chypre et de Naxos , Jusqu'à l'heure où , lassé de la bruyante orgie , Il s'endort aux doux sons des flûtes de Phrygie.
Le vieillard, sur le seuil, aux nombreux serviteurs
Atteste du foyer les Lares protecteurs,
Le nom du suppliant, son âge et sa misère.
De Lycus, qui déjà s'arme d'un front sévère,
Il s'approche, et, fidèle au signe accoutumé,
Baise humblement les bords du manteau parfumé :
« 0 Lycus! l'homme heureux, tel qu'un dieu sur la terre,
Des biens de l'indigence est le dépositaire;
Un favorable sort m'amène vers ces lieux :
L'étranger, tu le sais, vient de la part des dieux;
Ne me dédaigne pas. La Prière, éplorée,
Du puissant Jupiter est la fille sacrée.
Ne me dédaigne pas , Lycus ; mon seul trésor ,
Cette lyre envers toi peut m'acquitter encor.
J'ai visité du Nil les campagnes fécondes ;
J'ai traversé la mer et parcouru les ondes :
Les peuples m'entouraient; et les trépieds dorés
Furent souvent le prix de mes vers inspirés.
En écoutant mes vers, la docte Méonie
Croyait d'Apollon même entendre l'harmonie;
Et les vieillards charmés se levaient devant moi.
J'ai chanté pour les dieux, je chanterai pour toi.
Puisse ma voix monter à la voûte étoilée!
Puisse de Jupiter la faveur signalée