‹ Poésies de MillevoyeChapitre 37 sur 119 · LE DÉPART D'ESCHYLE · texte numérisé non relu

LE DÉPART D'ESCHYLE

N'emportant que sa lyre et ses dieux domestiques, Seul , debout sur la poupe , et les yeux sur les flots , Eschyle abandonnait les rivages attiques, Et son chagrin profond s'exhalait en ces mots :

« Quoi! le jeune Sophocle a vaincu son vieux maître! L'Athénien léger, lui décernant le prix, Dans mon dernier ouvrage hésite à reconnaître La chaleur et l'éclat de mes premiers écrits.

Comme si la vieillesse éteignait la pensée , Il ne juge mes vers que sur mes cheveux blancs ! Ne se souvient-il plus que la neige glacée Couronne quelquefois des cratères brûlants ?

L'aigle ne vieillit pas. A la voûte éternelle 11 porte encor la foudre au déclin de ses ans ; Et Jupiter, versant le nectar sur son aile, Repose encor sur lui des regards complaisants.

O mon jeune rival! je pardonne à ta gloire. En passant devant moi tu baissas le regard : Modeste , tu semblais , confus de ta victoire , Rougir sous tes lauriers de l'affront du vieillard.

La Muse te dota des trésors du poète : On dit que d'Apollon cette divine sœur Couronna ton berceau des abeilles d'Hymète, Et voulut de tes chants présager la douceur.

Accomplis tes destins : triomphe dans l'Attique. Pour moi, je pars : je vais sur des bords plus heureux , De Cécrops au tombeau foulant la terre antique, Chercher dans Ptolémée un hôte généreux.

Quelques succès encore attendent ma vieillesse. Non , je ne verrai point mes affronts impunis : L'Egypte vengera les mépris de la Grèce ; Athènes trouvera ses juges dans ïanis.

Tel un coursier, vaincu clans les jeusL d'Olympie, Fuit le jour, et languit dans un triste lien ; Mais bientôt son ardeur, un instant assoupie, Retrouve la victoire au cirque Pythien.

En un cirque nouveau comme lui je m'élance :

Je veux par un triomphe effacer un revers.

Recueille-toi , ma lyre ! et ne sors du silence

Que pour vaincre en beauté les plus beaux de mes vers.

Ressouviens-toi du jour si cher à Melpomène , Du jour où , créateur de mon art épuré , Sur un tertre épineux je cueillis non sans peine £.e laurier frêle encor par Thespis effleuré,

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