‹ Poésies de MillevoyeChapitre 51 sur 119 · LE PAUVRE NÈGRE · texte numérisé non relu

LE PAUVRE NÈGRE

Ravi naguère aux côtes de Guinée , Le pauvre Nègre , accablé de ses maux , Pleurait un jour sa triste destinée, Et de soupirs accompagnait ces mots :

« Qu'ai -je donc fait au Dieu de la nature Pour qu'il m'impose esclavage et douleur? Ne suis-je pas aussi sa créature?

Est-ce forfait que ma noire couleur ?

» Comme le blanc, dont la rigueur m'oppresse, N'étais-je pas formé pour le bonheur?

J'aimais Nelzi ; seule , elle eut ma tendresse , Et son regard faisait battre mon cœur.

Heureux époux , j'allais devenir père.

O cher enfant , gage de notre amour , Respires-tu pour consoler ta mère ?

As-tu péri sans connaître le jour ?

» Je ne pourrai te bercer dans ta couche , Enfant aimé, que n'ont point vu mes yeux î Ni te sourire , en pressant sur ta bouche De l'oranger les fruits délicieux ; Ni t'enseigner, dès ta robuste enfance, L'art d'assoupir un serpent venimeux , Ou de surprendre un lion sans défense , Ou de plonger sous les flots écumeux !

92 CHANTS ÉLÉGÏAQUES.

» Oh ! jamais plus je ne verrai l'ombrage Des bananiers que je plantai pour toi ; Ni l'antre sombre où, par un jour d'orage, O ma Nelzi ! je te dis : « Sois à moi ! » Ni ma cabane, à mon cœur toujours chère, Qu'en ses vieux ans mon père me transmit ; Ni le ruisseau de la roche où ma mère Du grand sommeil dans mes bras s'endormit !

» Un soir (c'était à cette môme source) Je reposais sous le vert citronnier :

Les blancs cruels revinrent de leur course ; A mon réveil , j'étais leur prisonnier.

Je résistais : l'un d'eux fit sur ma tête Tomber les coups de la verge de fer.

Désespéré, j'invoquai la tempête; Et je pleurais en regardant la mer. »

Comme il chantait sa chanson d'esclavage ,

Le négrier * sur ces bords descendit

Un habitant de son lointain rivage.

Zabbi l'appelle, et, l'embrassant, lui dit :

« De ma Nelzi , frère , quelle nouvelle ? »

L'autre se tait, mais il montre les cieu\.

« Je t'entends : morte. Et l'enfant? — Mort comme elle,

— Bien. » Et la joie éclata dans ses yeux.

Deux jours entiers, jetant sa nourriture, Il haleta sous un ciel embrasé ; Et, du matin jusqu'à la nuit obscure, De ses sueurs le sol fut arrosé.

* Vaisseau destiné à la traite des Degrés,

CHANTS ÉLÉGIAQÛES. 93

Vers le retour de la troisième aurore , La verge en main , le maître reparut : « Lève-toi! — N0115 je puis dormir encore; Je deviens libre. >j Et sur l'heure il mourut.

POEAIES.

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