‹ Poésies de Sainte-BeuveChapitre 27 sur 39 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Il n’est pas mort, ami , ce poète en mon ame;

Il n’est pas mort, ami , tu le dis , je le crois.

Il ne dort pas, il veille , étincelle sans flamme;

La flamme, je l’étouffe, et je retiens ma voix.

Que dire et que chanter quand la plage est déserte, Quand les flots des jours pleins sont déjà retirés, Quand l’écume flétrie et partout l’algue verte Couvrent au loin ces bords , au matin si sacrés ?

Que dire des soupirs que la jeunesse enfuie Renfonce à tous instans à ce cœur non soumis?

Que dire des banquets où s’égaya la vie ,

Et des premiers plaisirs, et des premiers amis ?

L’amour vint, sérieux pour moi dans son ivresse. Sous les fleurs tu chantais , raillant ses dons jaloux. Enfin , un jour, tu crus! moi , j’y croyais sans cesse ; Sept ans se sont passés !.... Alfred, y croyons-nous?

L’une , ardente, tous prend dans sa soif, et vous jette Comme un fruit qu’on méprise après l’avoir séché. L'autre, tendre et croyante , un jour devient muette, Et pleure , et dit que l’astre , en son ciel, s’est cotfché.

Le mal qu’on savait moins se révèle à toute heure, Inhérent à la terre, irréparable et lent.

On croyait tout changer, il faut que tout demeure. Railler, maudire alors, amer et violent,

A quoi bon ? — Trop sentir, c’est bien souvent se taire, C’est refuser du chant l’aimable guérison ,

C’est vouloir dans son cœur tout sou deuil volontaire, C’est enchaîner sa lampe aux murs de sa prison !

Mais cependant , ami , si ton luth qui me tente ,

Si ta voix d’autrefois se remet à briller,

Si ton frais souvenir dans la course bruyante,

Ton cor de gai chasseur me revient appeler ,

Si de toi quelque accent léger, pourtant sensible, Comme aujourd’hui, m’apporte un écho du passé , S’il revient éveiller à ce cœur accessible Ce qu’il cache dans l’ombre et qu’il n’a pas laissé ,

Soudain ma voix renaît, mon soupir chante encore, Mon pleur, comme au matin, s’échappe harmonieux, Et tout parlant d’ennuis qu’il vaut mieux qu’on dévore, Le désir me reprend de les conter aux deux.

EM VOYAGE SUR UNE IMPEKIAI.E DE VOITURE PENDANT QUE JE TRAVERSAIS LE PAYS.

Nous ne passons qu’un instant sur la terre ,

Et tout n’y passe avec nous qu’un seul jour. Tâchons du moins , du fond de ce mystère ,

Par œuvre vive et franche et salutaire,

De laisser trace en cet humain séjour !

Que la vie en nos chants éclate ou se reflète,

La vie en sa grandeur ou sa naïveté !

Que ce vieillard assis , dont la part est complète , Qui vit d’un souvenir sans cesse raconté;

Que la mère , et l’enfant qu’elle allaite ou qui joue Et celui, déjà grand , échappé de sa main, Imprudent qui (bon Dieu!) sort de dessous la roue Comme un lièvre qui lève au milieu du chemin ;

Que ces femmes au seuil , coquettes du village ,

Et celles de la ville au cœur plus enfermé,

Tous ces êtres d’un jour nous livrent quelque gage De ce qu’ils ont souffert, de ce qu’ils ont aimé !

Que cet âne au poil fin, qui de son herbe douce Se détourne pour voir nos tourbillons troublés ;

Ce petit mur vêtu de tuiles et de mousse;

Ce grand noyer faisant joasis dans les blés;

Que tous ces accidens de vie et de lumière ,

Par quelque coin du moins , passent dans le tableau , Que (tant il y verra la ressemblance entière) L’oiseau pique au raisin , ou veuille boire à l’eau 1

Mais que l’homme surtout, que les hommes, nos frères ,

Et ceux de ce temps-ci , malgré les soins contraires, Et ceux plus tard venant, tous d’un même limon, Qu’ils se sentent en nous aux heures non frivoles, Qu’ils trouvent, un seul jour, leurs pleurs dans nos Et qu’ils y mêlent notre nom ! [paroles ,

Sonnet

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