ARIANE DE CATULLE
Nous causions d’un sujet qui n’est jamais passé ,
Du mal que fait à l’ame un amour délaissé,
Un amour sans espoir, l’irrévocable absence,
La mort; si l’homme aimant, en son cœur, apuissancc D’aimer comme la femme , et s’il peut en souffrir Comme elle, bien souvent, jusqu’au point d’en mourir. Vous doutiez; j’affirmais; je cherchais en mémoire Quelque exemple évident auquel je voulais croire ; Mais, à citer toujours , je n'avais rien de mieux Que ces noms de roman , ou Paul , ou Des Grieux.
Et vous, esprit fécond, si pleine d’étincelles ,
Belle ame si clémente à vos douleurs cruelles,
Dont la gaîté souvent , en discours variés,
Fait oublier vos maux, tant vous les oubliez ;
Cette fois rassemblant toute votre tendresse,
Ces larmes dans la voix que votre ange caresse ,
Que traversait encor l’enjoûment adouci , Longuement, moi muet, vous pariâtes ainsi :
Je remontais le Rhin de Cologne à Mayence,
A Manheim; sur le pont nous avions affluence D’Anglais, d’Américains, tous peuples à la fois; Triste était la saison , en août trente-trois»
On allait, et déjà des deux rives voisines Les bords se relevaient en naissantes collines ,
Et préparaient de loin ces rochers et ces tours ,
Qui renomment le fleuve et font gloire à son cours. Nos passagers bientôt, amateurs de nature ,
Pour la mieux admirer dans sa nomenclature , Chacun tenant sa carte et l’œil collé devant, Laissaient fuir, sans y voir, le spectacle vivant.
Une pluie alors vint et les fit tous descendre.
J’eus désir de rester, et j’avisai d’attendre ,
Montant dans ma voiture à l’autre bout du pont , Que le soleil chassât ce nuage qui fond.
Mais , dans mon gîte à peine au hasard installée ,
Je m’y trouvai si bien, exhaussée , isolée,
Et grâce aux quelques pieds qui passaient le niveau , Dominant le rivage , égalant le coteau ,
Ayant mon belvéder au-dessus des campagnes, Tenant mon ermitage à mi-flanc des montagnes ,
Et, comme d’un balcon f rasant ces bords flottans,
A MADAME LA C. DE T
Que je n’en bougeai plus tout le reste du temps.
Les voitures tenaient dans les secondes places; J’avais donc près de moi gens d’assez basses classes , Domestiques d’Anglais, Allemands ouvriers,
Durant le choléra de ces mois meurtriers,
Revenus d’Angleterre ou sortant de Belgique;
Des soldats regagnant la patrie helvétique ,
Licenciés , et qui , dans leur désœuvrement , Portaient la main à tout à bord du bâtiment,
Et faisaient comme émeute à la moindre soupape, Touchant, vérifiant chaque objet qui les frappe:
Et c’étaient de grands cris pour les chasser de là.
Assez longtemps , sans rien remarquer de cela , Entre ceux d alentour sans distinguer personne, J’avais été , l’œil fixe au ciel qui m’environne,
Tout entière aux coteaux, à la grandeur des lieux, Et, sous les accidens pluvieux, radieux,
Admirant et suivant cette beauté ternie,
Par places renaissante, et toujours l’harmonie.
Puis le soleil bientôt reparu dans son plein,
Je restai d’autant mieux, — au sourire malin,
Au sourire, et, je crois, un peu fort au scandale Des Anglais dont la carte est rouverte et s’étale,
Qui cherchent de plus belle, et ne comprenaient pas Qu’on pût, sur un bateau , s’aller percher là-bas En voiture , et surtout ( énormité profonde 1 )
Hors de la balustrade où se clôt le beau monde.
Ma fille cependant , qui me laissait un peu ,
Me revint en criant : « Maman , le comte de... [te , Est dans les passagers.» — «Impossible! » — « Il remon-
Le voici 1 a — J’aperçus, en effet, non le comte, Mais, sous l’habit grossier d’homme des derniers rangs Une noble figure aux yeux bleus transparens, Quelque chose du Nord, la ligne régulière ,
Et de grands cheveux blonds portés d’une manière Haute , aristocratique , et comme notre ami.
Mon œil, dès ce moment, le suivit, et, parmi Les nombreux passagers de cette classe obscure, Un intérêt croissant détachait sa figure;
Et plus je l’observai , plus il obtint sa part Dans ce cadre où d’abord s’absorbait mon regard.
11 était mis eu simple ouvrier , et peut-être Avec trop de dessein marqué de le paraître :
Un vieil habit flottant; quelque grand chapeau gris Tombant sur sa coiffure en larges bords flétris; Chemise rose et bleue et faisant qu’on la voie; Surtout des gants en peau brodés d’argent, de soie Comme quelque ouvrier de Saxe endimanché;
Mais l’ongle blanc parfois s’alongcait mal caché.
Je remarquai bientôt sa liaison suivie
Avec un groupe, auprès, qui d’abord m’avait fuie ;
Une famille entière : un mari d’air grossier,
Ne montrant d’autre instinct qu’appétit carnassier, La pipe et la viande , et, dans tout le voyage, Faisant de l’une à l’autre un ignoble partage ,
Et plaisantant encor là-dessus pesamment :
Je n’entendais que trop son rustique allemand.
Une femme à côté, de jeunesse incertaine, Qu’avait peut-être usée ou le temps ou la peine ,
Se dérobait pour moi sous son mince chapeau
A MADAME LA C. DE T. 163
Qu’une femme de chambre aurait porté plus beau. A quelques pas de là , seule sur sa banquette,
Sa fille , qui semblait de quatorze ans , discrète Et déjà fine, à part se tenait dans sa fleur,
Et mettait au tableau quelque fraîche couleur,
Fort à temps; car, non loin, ses deux plus jeunes frères, Laids, sales et criards, tout-à-fait ses contraires, Deux petits garnemens grimpés à la hauteur De la voiture même, et trouvant très flatteur Apparemment d’avoir notre beau voisinage,
Ne cessaient les regards droit à notre visage
Sur ma fille et sur moi : s’ils rencontraient nos yeux ,
C’était vite un salut de tête, gracieux,
Qu’il leur fallait bien rendre; importune façade I Et le grand paysage en devenait maussade.
Je soupçonnai d’abord quelque étincelle en jeu Entre la jeune fille et le blond à l’œil bleu;
De là déguisement, amoureuse équipée...
Mais, au second aspect , je fus bien détrompée :
La belle enfant n’avait qu’un regard qui se tait,
Et lui n’y cherchait rien , ou même l’évitait.
Mais la mère , la mère , hélas ! la pauvre femme ,
De ses secrets bientôt j’interceptai la flamme , Tandis que le jeune homme , au spectacle attaché , Trahissait, même ainsi, sou noble essor caché , Elle, qui le suivait dans l’oubli qui l’enlève,
Quand il était resté trop longtemps sous son rêve , Lui dépêchait sans bruit un des sales marmots Rappelé tout exprès, descendu des bailots Où leur faveur pour nous les tenait en vedette ;
Et l’enfant s’approchait, et comme une sonnette , Tirant le pan d’habit, il allait brusquement Sans pitié pour l’extase et pour l’enchantement. Ainsi nous revenait le rêveur qui s’oublie.
Un geste, un froncement à la lèvre pâlie,
Aussitôt réprimés, passaient comme un éclair.
Il prenait le petit et l’appelait son cher ,
Et le baisait tout sale au milieu du visage,
Et pendant quelque temps laissant le paysage ,
Il s’efforcait ailleurs , et marquait qu’il songeait A celle qui de lui faisait l’unique objet.
Je ne m’en tenais plus sur un point au peut-être ; L’inconnu n’était pas ce qu’il voulait paraître.
Son grand air soutenu, son souris haut et lent,
En lui de notre ami tout ce portrait parlant,
Ce goût de pittoresque et de belle nature Qui si souvent suppose en un cœur la culture ,
Ces langues qu’il possède en familier accès ( Car ma fille assurait qu’il parlait bien français), Que fallait-il? enfin , son entière apparence Près de ces pauvres gens qui lui font déférence.
Une fois, le mari, par trop de libre humeur,
Lui présenta sa pipe, et le noble fumeur Avec dégoût la prit, hâté de la lui rendre.
A manger, lorsqu’entre eux ils commençaient d’éten- Le papier tout farci de leur grossier repas, [dre Ils s’y jetaient... ; à lui, rien... ; ils n’en offraient pas.
Le premier jour ainsi se passa, le jeune homme Plus épris du grand fleuve , et des bords qu’on re- Que de la pauvre femme, et celle-ci sans fin [ nomme,
A MADAME LA C. DE T
Occupée à lui seul !... je m’intriguais en vain.
A Coblentz arrivés , le soir , d’assez bonne heure , Quand la foule s’attable à l’auberge et demeure, J’allai vers la Moselle, autre beau flot courant, Voulant me reposer du Rhin sévère et grand.
Au retour , vers la nuit, dans la ville qui monte [ Comte Nous perdions le chemin, quand tout d’un coup le (Ma fille et moi toujours nous lui donnions ce nom) Apparut devant nous, servant de compagnon A cette même femme , en ce moment coquette , Ayant refait depuis un reste de toilette,
Et semblant, à son bras, fière d’un honneur tel !
Je demandai tout droit en français notre hôtel :
Il repartit d’un ton piqué de violence ( Comme dans son secret un homme qu’on relance Qu’il ne comprenait pas; je lui refis mon dit En allemand alors, auquel il répondit.
Mais je pus remarquer , même à la nuit obscure ,
La femme intéressante et sa tendre figure,
Fatiguée, il est vrai , non plus jeune d’ailleurs,
Et tout usée aussi par de longues douleurs,
Mais surtout dans l’instant glorieuse , étonnée De paraître à ce bras, et comme illuminée !
Le lendemain matin , la scène du bateau Futautre : lejeune homme eutunsoin tout nouveau, Un soin, s’il n’était pas celui de l’amour même, Compatissant du moins pour l’être qui nous aime. Vint la pluie; il lui tint sa pauvre ombrelle au vent; Il serrait de ses mains le manteau voltigeant.
Entre ses deux genoux , leur disant des histoires ,
Il gardait bien longtemps lesenfans aux mains noires, Et les grondait, si seuls ils approchaient du bord. On offrit des raisins, mais fort cbers, et d’abord J’allais en refuser aux désirs de ma fille; lien achetait, lui, pour la pauvre famille.
Durant une éclaircie , elle ôta son chapeau ,
Déploya ses cheveux, son trésor le plus beau , Releva sa paupière au rayon éblouie ,
Et ce manteau, tombant tout chargé par la pluie , Laissa voir une taille , un élégant débris De jeunesse et de grâce, et dès lors je compris.
Les vieux châteaux passaient sans qu’on les comptât guère ;
Mais , quand ce fut celui d’un puissant de la terre , Quand le nom circula du beau Johannisberg,
Tous regardaient en masse , et ce fut un concert.
Et moi , je regardais le jeune homme à la face :
J’y saisis le dédain qu’un faux sourire efface,
Ce qu’en anglais Byron eût appelé le sneer ,
Cette douleur railleuse et qu’il faut retenir.
O Polonais , pensai-je, ô le plus noble Slave ,
Te voilà donc ici pour ne pas être esclave 1 Te voilà, toi, seigneur, hors du honteux péril, Pauvre , en habit grossier, déguisant ton exil,
Trop heureux d’avoir pu, dans la cité lointaine , Rencontrer au faubourg ces compagnons de peine, La famille qui t’aime , et dont un cœur trop bien Ecouta ton malheur et te devra le sien!
A MADAME LA C. DE T
Et la femme pourtant, que ce fût aux collines Ou le Reinstein brillant relevé des ruines ,
Ou le Johannisberg dont la vitre a relui,
Ne savait, et n’avait de regards que pour lui.
A Mayence arrivant, au moment de descendre Il se rapprocha d’eux, et tout me fît comprendre Qu’il était sous l’abri du même passeport.
Le lendemain malin , en revenant au bord Dès l’aube , pour pousser à Manheim le voyage ,
Je les vis tous, mais eux cette fois sans bagage;
Lui seul avait le sien, fort léger, qu’on portait. Rien qu’au deuil de la femme un mystère éclatait. Elle était là muette , immobile et frappée.
Je compris cette veille en soin tendre occupée; Cette veille, où pour elle il tâchait d’être mieux, Etait celle des longs, des éternels adieux 1
Montant sur le bateau , je suivis la détresse ,
Le départ jusqu’au bout! — Il baise avec tendresse Les deux petits garçons, embrasse le mari,
Prend la main à la fille , ( et l’enfant a souri Maligne, curieuse, Eve déjà dans l’ame);
Il prend , il serre aussi les deux mains à la femme , Evitant son regard. — C’est le dernier signal De la cloche ! — Il s’élance! O le moment final ! Quand on ôte le pont et pendant qu’on démarre. Quand le câble encor crie, ô minute barbare 1 Au rivage mouvant, alors il fallait voir,
De ce groupe vers lui, gestes, coups de mouchoir; Et les petits enfans, chez qui tout devient joie.
Couraient le long du bord d’où leur cri se renvoie. Mais la femme , oh i la femme , immobile en son lieu, Le bras levé, tenant un mouchoir rouge-bleu Qu’elle n’agitait pas, je la vois là sans vie,
Digne que, par pitié, le ciel la pétrifie!
Non, ni l’antique mère , au flanc sept fois narré, Qui demeura debout marbre auguste et sacré,
Ni la femme de Lotli, n’égalaient en statue Ce fixe élancement d’une douleur qui tue !
Je pensai : Pauvre cœur, veuf d’insensés amours, Que sera-ce demain, et ce soir, et toujours?
Mari commun, grossier, enfans sales, rebelles;
La misère; une fille aux couleurs déjà belles,
Et qui le sait tout bas, et dont l’œil peu clément A, dans tout ce voyage , épié ton toumient : [ge, Quel destin ! — Lui pourtant, sur qui mon regard plon- Et qu’embarrasse aussi l’adieu qui se prolonge, Descendit. — Nous voguions. En passant près de lui, Une heure après : « Monsieur , vous êtes aujourd’hui Bien seul, » dis-je;' — «Oui, fit-il en paroles froissées, Depuis Londres, voilà six semaines passées ,
J’ai voyagé toujours avec ces braves gens. »
L’accent hautain notait les mots plus indulgens.
— «Et les reverrez-vous bientôt? » osai-je dire.
— ■« Jamais! répliqua-t-il d’un singulier sourire;
Je ne les reverrai certainement jamais;
Je vais en Suisse; après, plus loin encor, je vais! *
Ce fut tout. Seulement, vers la même semaine , Etant dans Heidelberg où midi me promène ,
Passe une diligence , et je le vois en haut ,
Lui , sur l’impériale. Il me voit , aussitôt
A MADAME LA C. DE T
Me salue, et se lève, et du corps, de la tête Il me salue encor , et me veut faire fête ,
Tant qu’enfm la voiture ait détourné le coin : «Allons! au moins, me dis-je, un souvenir de loin Pour cette pauvre femme , une bonne pensée Sortie à l’improviste , et vers elle élancée ! a
ÜBdtnairfiiw.
[ Dans un article inséré à la Revue des Deux Mondes , sur M. de Lamartine , pendant son voyage en Orient (juin 1832), on lisait :« L’absence habituelle où M. de Lamartine vécut loin de Paris et souvent hors de France, durant les dernières années de la restauration , le silence prolongé qu’il garda après la publication de son chant d’Harold, firent tomber les clameurs des critiques, qui se rejetèrent sur d’autres poètes plus présens : sa renommée acheva rapidement de mûrir. Lorsqu’il revint au commencement de 1830 pour sa réception à l’Académie française et pour la publication de ses Harmonies , il fut agréablement étonné de voir le public gagné à son nom et familiarisé avec son œuvre. C’est à un souvenir de ce moment que se rapporte la pièce de vers suivante, dans laquelle on a tâché de rassembler quelques impressions déjà anciennes, et de reproduire, quoique bien faiblement, quelques mots échappés au poète, en les entourant de traits qui peuvent le peindre. — A lui , au sein des mers brillantes où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces vers, comme un vœu d’ami durant le voyage ! ]
Un jour, c’était au temps des oisives années, Aux dernières saisons, de poésie ornées
Et d’art, avant l’orage où tout s’est dispersé ,
Et dont le vaste flot, quoique rapetissé ,
Avec les rois déchus, les trônes à la nage ,
A pour longtemps noyé plus d’un secret ombrage, Silencieux bosquets mal à propos rêvés,
Terrasses et balcons , tous les lieux réservés,
Tout ce Delta d’hier, ingénieux asile,
Qu’on devait à quinze ans d’une onde plus facile I
De retour à Paris après sept ans , je crois ,
De soleils de Toscane ou d’ombre sous tes bois, Comptant trop sur l’oubli , comme durant l’absence , Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.
Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas Etendait un rameau que tu n’espérais pas;
L’écho te renvoyait tes paroles aimées ;
Les moindres des chansons anciennement semées Sur ta route en festons pendaient comme au hasard; Les oiseaux par milliers , nés depuis ton départ , Chantaient ton nom,unnomdetendresse etde flamme, Et la vierge , en passant, le chantait dans son ame. Non, jamais toit chéri , jaloux de te revoir,
Jamais antique bois où tu reviens t’asseoir,
Milly , ses sept tilleuls; Saint-Point, ses deux collines, N’ont envahi ton cœur de tant d’odeurs divines, Amassé pour ton front plus d’ombrage, et paré De plus de nids joyeux ton sentier préféré.
Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine , Sans laisser d’autre ivresse à ta lèvre sereine,
Qu‘un sourire suave, à peine s’imprimant;
Ton œil étincelait sans éblouissement,
Et ta voix mâle , sobre et jamais débordée,
Dans sa vibration marquait mieux chaque idée I
Puis comme l’homme aussi se trouve au fond de tout, Tu ressentais parfois plénitude et dégoût.
— Un jour donc , un matin , plus las que decoutume, De tes félicités repoussant l’amertume,
Un geste vers le seuil qu’ensemble nous passions : «Hélas! t’écriais-tu, ces admirations,
»Ces tributs accablans qu’on décerne au génie,
«Ces fleurs qu’on faitpleuvoir quand la lutte est finie, «Tous ces yeux rayonnans éclos d’un seul regard,
» Ces échos de sa voix , tout cela vient trop tard 1 «Le Dieu qu’on inaugure en pompe au Capitole, »Du Dieu jeune et vainqueur n’est souvent qu’une idole !
» L’âge que vont combler ces honneurs superflus ,
» S’en repaît, — les sent mal, — ne les mérite plus ! « Ohîqu’un peu de ces chants, un peu de ces couronnes, « Avant les pâles jours, avant les lents automnes, «fl’eût été dû plutôt à l’âge efllorescent,
»Où jeune, inconnu, seul avec mon vœu puissant,
» Dans ce même Paris cherchant en vain ma place , «Je n’y trouvais qu’écueils, fronts légers ou de glace , «Et qu’en diversion à mes vastes désirs ,
» Empruntant du hasard l’or qu’on jette aux plaisirs , «Je m’agitais au port, navigateur sans monde,
«Mais aimant, espérant, ame ouverte et féconde ! «Oh! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux, » Devaient m’échoir alors, et que je valais mieux! »
Et le discours bientôt sur quelque autre pensée
Echappa, comme une onde au caprice laissée;
Mais ce qu’ainsi ta bouche aux vents avait jeté ,
Mon souvenir profond l’a depuis médité.
Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poète 1 La jeunesse emportée et d’humeur indiscrète Est la meilleure encor; sous sou souffle jaloux Elle aime à rassembler tout ce qui flotte en nous De vif et d’immortel ; dans l’ombre ou la tempête Elle attise en marchant son brasier sur sa tête ; L’encens monte et jaillit! Elle a foi dans son vœu; Elle ose la première , à l’avenir en feu ,
Quand chassant le vieux siècle un nouveau s’initie , Lire ce que l’éclair lance de prophétie.
Oui, la jeunesse est bonne; elle est seule à sentir Ce qui, passé trente ans, meurt, ou ne peut sortir, Et devient comme une ame en prison dans la nôtre ; La moitié de la vie est le tombeau de l’autre; Souvent tombeau blanchi, sépulcre décoré,
Qui reçoit le banquet pour l’hôte préparé.
C’est notre sort à tous; tu l’as dit, ô grand hommt! Eh! n’étais-lu pas mieux celui que chacun nomme, Celui que nous cherchons, et qui remplit nos cœurs, Quand par delà les monts d’où fondent les vainqueurs, Dès les jours de Wagram, tu courais l’Italie,
De Pise à Nisita promenant ta folie,
Essayant la lumière et l’onde dans ta voix,
Et chantant l’oranger pour la première fois?
Oui, même avant la corde ajoutée à ta lyre,
Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire,
Lorsqu’à regret rompant tes voyages chéris, Retombé de Pæstum aux étés de Paris,
Passant avec Jussieu * tout un jour à Vincennes A tailler en sifflets l’aubier des jeunes chênes;
De Talrna, les matins, pour Saül, accueilli;
Puis retournant cacher tes hivers à Milly,
Tu condamnais le sort , — oui, dans ce temps-là même, ( Si tu ne l’avais dit , ce serait un blasphème ) ,
Dans ce temps, plus d’amour enflait ce noble sein, Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin , Plus de germes errans pleuvaient de ta colline ,
Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine I C’est la loi : tout poète à la gloire arrivé ,
A mesure qu’au jour son astre s’est levé,
A pâli dans son cœur. Infirmes que nous sommes! Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes , Avant que ces passans, ces voisins, nos entours, Aient eu le temps d’aimer nos chants et nos amours , Nous-mêmes déclinons ! comme au fond de l’espace Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe,
Quand son premier rayon a jusqu’à nous percé,
Et qu’on dit : le voilà , s’est peut-être éclipsé!
Ainsi d’abord pensais-je ; armé de ton oracle,
Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle ;
Je niais son midi manifeste, éclatant,
Redemandant l’obscur , l’insaisissable instant.
Mais en y songeant mieux, revoyant sans fumée, D’une vue au matin plus fraîche et ranimée ,
Ce tableau d’un poète harmonieux, assis
* Laurent de Jussieu , l’un des plus anciens amis de M. de Lamartine.
Au sommet de ses ans, sous des cieux éclaircis, Calme, abondant toujours, le cœur plein, sans orage , Chantant Dieu, l’univers, les tristesses du sage , L’humanité lancée aux océans nouveaux,....
— Alors je me suis dit : Non, ton oracle est faux, Non , tu n’as rien perdu ; non , jamais la louange , Un grand nom, — l’avenir qui 6’entr’ouvre et se Les générations qui murmurent : C’est lui ! [range, — Ne furent mieux de toi mérités qu’aujourd’hui.
Dans sa source et son jet, c’est le même génie;
Mais de toutes les eaux la marche réunie,
D’un flot illimité qui noîrait les déserts ,
Egale, en s’y perdant, la majesté des mers.
Tes feux intérieurs sont calmés, tu reposes;
Mais ton cœur reste ouvert au vif esprit des choses. L’or et ses dons pcsans, la gloire qui fait roi,
T’ont laissé bon, sensible, et loin autour de toi Répandant la douceur, l’aumône et l’indulgence. Ton noble accueil enchante; orné de négligence , Tu sais l’âge où tu vis et ses futurs accords;
Ton œil plane ; ta voile , errant de bords en bords, Glisse au cap de Circé , luit aux mers d’Artémise ; Puis l’Orient t’appelle, et sa terre promise ,
Et le Mont trois fois saint des divines rançons!
Et de là nous viendront tes dernières moissons , Peinture, hymne, lumière immensément versée, Comme un soleil couchant ou comme uue Odyssée! . . .
Oh ! non, tout n’était pas dans l’éclat des cheveux , Dans la grâce et l’essor d’un âge plus nerveux ,
Dans la chaleur du sang qui s’enivre ou s’irrite I Le poète y survit, si l’ame le mérite ;
Le génie au sommet n’entre pas au tombeau ! Et son soleil qui penche est encor le plus beau.1
Les vœux que nous adressions pour le poète durant son voyage, n’ont guère été favorablement entendus! Une fois déjà, tandis que dans une précédente épître nous l’appelions heureux , la perte affreuse de sa mère nous venait à l’instant démentir : et en cette seconde circonstance , c’a été un de ces malheurs qu’on ne peut même nommer. Le poète nous est revenu, poète deux fois sacré, étouffant dans son cœur une trop vaste plainte , silencieusement porté par l’océan de sa douleur , et comme un cygne de plus en plus blanchi sur l’onde.