‹ Poésies de Sainte-BeuveChapitre 5 sur 39 · A M. ACHILLE DU CLÉSIEUX · texte numérisé non relu

A M. ACHILLE DU CLÉSIEUX

Et rejetant votre ame aux voûtes étoilées Comme un fond de calice à des parois souillées;

Un jour, après six ans de poursuite et d’oubli, Quand il n’était pour vous de fleur qui n’eût pâli , Quand vous aviez, si jeune et las de chaque chose, Cent fois l’heure dit noç à tout ce que propose L’insatiable ennui; quand, au lieu de soupirs, C’était enfin révolte et haine à tous désirs,

Et que , ne sachant plus quoi vouloir sur la terre , Un matin vous sortiez, funèbre et solitaire 1 Ce jour , le plus extrême et le plus imprévu ,

Pour changer tout d’un coup, ami, qu’avez-vous vu ? Vous vous taisez 1 — La tombe, au lointain cimetière, Vous dit-elle un secret et s’ouvrit-elle entière?

Quel vieillard s’est assis , et puis s’en est allé?

Pour vous , comme à Pascal , un gouffre a-t-il parlé? Comme à l’antique Hermas, dans le bleu de la nue, Quelle vierge a penché sa beauté reconnue?

Vos genoux, par hasard heurtés, ont-ils plié ,

Et tout ce changement vient-il d’avoir prié ?

Le mystère est en vous, mais la preuve est touchante : Votre foi le trahit , le murmure et le chante.

A partir de ce jour, vous avez tout quitté;

Sur un rocher, sept ans, devant l'Éternité,

Devant son grand miroir et son fidèle emblème , Devant votre Océan , près des grèves qu’il aime, Vous êtes resté seul à veiller , à guérir,

A prier pour renaître, à finir de mourir,

A jeter le passé, vain naufrage , à l’écume,

A noyer dans les flots vos dépôts d’amertume , Repuisant la jeunesse au vrai soleil d’amour, Patriarche d’ailleurs pour tous ceux d’alentour,

Donnant, les instruisant , et dans vos soirs de joie Chantant sur une lyre 1 — • Et pour peu qu’on vous voie Aujourd’hui si serein , si loin des anciens pleurs,

Le front mélancolique effleuré de lueurs,

Epoux d’hier béni , les cheveux bruns encore ,

On vous croirait sortant , belle aine qui s’ignore , De vos vierges forêts et du naïf manoir ,

Vous qui sûtes la vie et son triste savoir 1

Vous la savez, ami ; mais votre cœur préfère Ensevelir au fond la connaissance amère,

Ne jamais remuer ce qui tant le troubla.

La prière et le chant sont pour vous au delà , Au-dessus, tout à part. — Oh J combien de pensées Glissent en vous trop bas pour entrer cadencées Dans le divin nuage où vibre votre accent 1 Cette voix prie , et monte , et rarement descend. C’est l’arôme léger de votre ame embaumée , L’excès de votre encens , sa plus haute fumée.

Poète par le cœur, — pour l’art, — vous l’ignorez. L’art existe pourtant ; il a ses soins sacrés;

Il réclame toute œuvre, il la presse et châtie , Comme fait un chrétien son ame repentie ;

Il rejette vingt fois un mot et le reprend ;

De nos tyrans humains ce n’est pas le moins grand. Aussi redoutez peu que je vous le conseille.

La gloire de ce miel est trop chère à l’abeille; L’amour de le ranger en trop parfaits rayons Use un temps que le bien réserve aux actions. Chantez, chantez encore, à pleine ame, en prière, Et jetez votre accent comme l’œil sa lumière.

A M. ACHILLE DU CLESIEUX. 61 Heureux dont le langage, impétueux et doux ,

En serrant la pensée est plutôt au-dessous ;

Qui, laissant déborder l’urne de poésie,

N’en répand qu’une part , et sans l’avoir choisie ;

Et dont la sainte lyre, incomplète parfois ,

Marque une ame attentive à de plus graves lois 1 Son défaut m’est aimable et de près m’édifie ,

Et je sépare mal vos vers de votre vie ,

Vie austèrement belle , et beaux vers négligens.

Tel je vous sens, ami, — surtout quand, 6eul aux champs,

Par ce déclin d’automue où s’endort la nature ,

Un peu froissé du monde et fuyant son injure , J’ouvre à quelques absens mon cœur qui se souvient. En ce calme profond votre exemple revient. N’aura-t-on pas aussi sa journée et son heure,

Sa ligue infranchissable entre un passé qu’on pleure Et le pur avenir, son effbi’t devant Dieu Pour sortir de la foule et de tout ce milieu ?

— Et, marchant, un vent frais m’anime le visage ; Le ciel entier couvert s’étend d’un seul nuage ;

Le fond bleu s’entrevoit par places, mais obscur, Presque orageux, si l’œil n’y devinait l’azur.

Sous ce rideau baissé, sous cette vive haleine,

A l’heure du couchant je traverse la plaine , Côtoyant le long bois non encore effeuillé ,...

Et tout parle d’exil et de bonheur voilé.

Précy , 12 octobre.

Sonne fs

A MADAME LA D. DE R

Au Thil où vous aimez passer les mois fleuris ,

Mois de fuite du monde et de vie isolée ,

Pour vous, dans tout le parc, il n’est rien qu’une allée, Haute et droite et touffue , ombrages favoris;

Et par delà l’allée au vert et haut pourpris,

Dans la campagne il est, bien humble et sans feuillée, Un sentier que connaît la faneuse hâlée ;

Vous y marchez souvent le long des blés mûris.

Seule à promener là votre grâce élevée,

Chaque jour vous suivez la trace conservée,... [main! Passé,.... longs souvenirs;... printempsà Saint-Gcr-

Et si , dans le château, quelqu’un soudain réclame Votre bonne présente : « Où donc trouver madame ?>■ — «Madame, oh J dit chacun , elle est dans son chemin. »

SONNETS

Aiusi l’on dit de vous, madame , ainsi vous êtes , Fidèle au souvenir, aux traces de vos pas ,

Aimant ce qu’on retrouve et qui ne change pas , Plus attentive après chaque hiver et ses fêtes !

Ohl dans nos jours douteux d’ennuis et de tempêtes, Où tout crie et s’égare et se mêle en combats;

Où, si l’on ne meurt vite , on dérive plus has ;

Où le vent à plaisir fait ondoyer les têtes ;

Temps d’éclipse divine et de murmure humain!

En cette heure avant l’aube , où même tout génie Change trois fois de route et trois fois se renie,

Oh! qui donc, mariant la veille au lendemain ,

Si fermement tiendra sa destinée unie

Que , sans le voir, on dise: « Il est dans son chemin I»

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SÊoffomM.

Quoique tout change et passe et se gâte avaut l’heure : Quoique rien de sacré devant tous ne demeure ; Qu’uu siècle ambitieux n’empêche pas l’impur;

Que le tronc soit atteint sans que le fruit soit mûr ; Quoique les jeunes gens sans charme ni jeunesse , Laissant la modestie et sa belle promesse,

Dévorent l’avenir , et d’un pied méprisant Montent comme à l’assaut en foulant le présent; Quoique des parvenus la bassesse et la brigue Provoquent les fougueux à renverser la digue,

Et que , si loin qu’on aille à poser ses regards ,

On n’ait dans le passé que de rares vieillards ,

Il est encore, il est, pour consoler une ame,

Hors des chemins poudreux et des buts qu’on procla- II est d’humbles vertus, d’immenses charités, [me , Des candeurs qu’on découvre et des fidélités ;

Des prières à deux dans les nuits nuptiales ;

Des pleurs de chaque jour aux pierres sépulcrales; Témoins que rien n’altère , obscurs, connus du ciel, Sauvant du mal croissant le bien perpétuel ,

Et qui viennent nous rendre, en secrètes lumières ,

A MM. GRÉGOIRE ET COLLOMBET. 65 Les purs dons conservés, les enfances premières De ce cœur humain éternel !

L’enfance encor, l’enfance a des vœux que j’admire, Des élans où la foi revient luire et sourire,

Des propos à charmer les martyrs triomphans.

Et des vieillards aussi , pareils aux saints enfans , Ont des désirs, Seigneur , de chanter ta louange , Comme un Eliacin dans le temple qu’il range !

A la Conciergerie où libx-e et par son choix , Prisonnière, venait, pour ressaisir ses droits,

Une dame au grand nom , de qui la haute idée ,

Mal à l’aise en nos temps, rêva l’autre Vendée,

Et qui , d’un sang trop prompt et d’un cœur plein S’égarait à tenter les luttes des héros : [d’échos ,

A la Conciergerie , en même temps, près d’elle , Pour cause peu semblable, et sans chercher laquelle, Se trouvait une femme , une mère ; et l’enfant, L’enfant aux blonds cheveux, vers la dame souvent Allait et revenait d’une grâce légère:

Entre les rangs divers l’enfance est messagère.

Et la sœur de la dame , aussi d’air noble et gran J , Dès midi chaque jour venant et demeurant,

Toutes deux à l’entour de ce front sans nuage S’égayaient , et l’aimaient comme un aimable otage , L’appelaient, le gardaient des heures, et parmi De longs discours charmans, le nommaientleuram/. Et sous les lourds barreaux et dans l’étroite enceinte, La jeune ame captive, ignorant sa contrainte, N’avait que joie et fête , et ra^on qui sourit :

Telle une giroflée à la vitre fleurit.

Pourtant, lorsque la dame , un monientprisonnière Vît sa cause arriver et la libre lumière,

Ce furent des regrets et des adieux jaloux ,

Des promesses : « Du moins tu prîras bien pour nous, Disait-elle; et l’enfant que ce mot encourage :

« Je prîrai que toujours vous ayez de l’ouvrage , » Dans son espoir, ainsi, ne séparant jamais Ce que sa mère dit le plus grand des bienfaits I Cri naïf: De l’ouvrage ! éclair qui nous révèle Des deux antiques parts la querelle éternelle,

Le travail, le loisir, deux fils du genre humain] Ici , dans la prison , ils se touchaient la main ;

Au front de cet enfant, un baiser d’alliance,

Un arc-en-ciel léger disait que confiance , Reconnaissance , amour, ce qui peut aplanir, Viendrait encore en aide au sévère avenir.

--*« Pour ma sœur que voilà, souffrante , enfant demande ,

Demande la santé, tant que Dieu la lui rende. ■

— « Oh J vous l’aurez, dit-il (et son accent surtout S’y mêlait); vous l’aurez I vous en aurez beaucoup I Et l’enfant et la mère out depuis deux amies.

L’autre trait qui me touche, et qu’aux âmes unies, Simples et de silence, aux doux cœurs égarés,

A tout ce qui connaît le temple et ses degrés ,

A tous ceux qui priaient à douze ans à la messe, Et qui pleurent parfois le Dieu de leur jeunesse , J’offre en simplicité, regrettant et priant,

Ce trait vient de l’hospice, où de Chateaubriand Le vieux nom glorieux s’avoisine au portique, Comme auprès d’une croix un chêne druidique.

A MM. GRÉGOIRE ET COLLOMRET. 67 Un saint prêtre en ces murs et dans ce parc heureux, Parmi les jeunes plants et les jets vigoureux Qui , sur ces fronts humains dépouillés par l’orage , Assemblent chaque été plus d’oiseaux et d’ombrage, Un saint prêtre vivait, et sans trop défaillir,

Depuis quelques saisons achevait de vieillir.

Mais encore une fois avait pâli l’automne ,

Et Noël, dans sa crèche , apprêtait sa couronne.

Le vieux prêtre en son cœur, durant tout cet avent, Sentait comme un désir suprême et plus fervent.

Les saluts, chaque soir, en douce mélodie L’inondaient, et sa voix sous ses pleurs enhardie, Distincte, articulée, au verset solennel,

Du milieu de la foule arrivait à l’autel.

Enfin, la veille, ému, ne se sentant plus maître,

Il va vers l’aumônier, un bon et jeune prêtre :

« C’est donc demain Noël , Yallelula béni !

» O les beaux Rorate , les Consolamini 1 [légresse I » Oh I monsieur l’aumônier , quels chants pleins d’al- » Ces saluts de l’avent ont comme une tendresse. «Hélas!... vous êtes jeune, à l’autel vous chantez ; «Voilà bien des Noëls que je n’ai pas fêtés ! »

Il s’arrêtait, n’osant... ; mais, d’une bonté sûre, L’aumônier qui devine, achevant de conclure :

«Eh! bien, chantez pour moi la grand’messe demain.» — .«Oh ! monsieur! (et la joie étouffait dans son sein) ;

« On vous disait bien bon , vous l’êtes plus encore !» Il officia donc, de voix tendre et sonore :

« Puisque ma voix mourante a chanté dans Sion, «Congédie, ô Seigneur, ton vieillard Siméon ! »

L’enfance encor , l’enfance a des vœux que j’admire ,

Des élans où la foi revient luire et sourire ,

Des propos à charmer les martyrs triomphans.

Et des vieillards aussi, pareils aux saints enfans , Ont des désirs , Seigneur, de chanter à tes fêtes , Comme un Eliacin au temps des rois-prophètes.

9C Victor é2me,

A d’autres, cher Pavie, en ces joyeux momens,

Au milieu des flambeaux, des fleurs et des sermens Où s’exalte un si pur délire ,

A d’autres, s’il fallait toucher le mot profond,

Le mot vrai , qui le mieux éclairât ce qu’ils 6ont , Pour chant d’hymen il faudrait dire :

A ceux qui , s’égarant au sortir du manoir ,

Ont en de faux essais gâté leur jeune espoir Et tari leur première joie :

Que l’étoile a quittés , gardienne des berceaux :

Que passion navrante ou vulgaires assauts Ont fatigués comme une proie;

A ceux-là, quand l’hymen , dans sa chaste pitié , Vient poser sa couronne à leur front essuyé Et leur conduit la jeune fille,

Jeune fille à l’œil vif, au bandeau radouci,

Qui les aime plus fort que s’ils sortaient aussi Des saints baisers de la famille :

A ceux-là, revenus par fatigue au bonheur,

Il faudrait oser dire : Échauffez votre cœur, Animez-y toute étincelle 1 Sans vous appesantir au bien-être, au repos, Ressaisissez la foi, rallumez les flambeaux Qui feront votre ame nouvelle !

Il faudrait replonger au matin de leurs jours Ces pèlerins lassés d’inconstantes amours,

Les rendre aux plus fraîches haleines,

Et franchissant d’un bond l’intervalle aboli , Renouer , s’il se peut, par effort, par oubli , Heures croyantes et sereines.

Mais à vous , cher Pavie , en ces jours couronnés ,

A vous , jeune homme intègre , au* épis non fanés Qu’un vif août échauffe et dore ,

Qui brillent au regard et sonnent sous la main ,

Tels que naguère au front du moissonneur romain Léopold * les faisait éclore ;

A vous fidèle en tout au devoir ancien ,

Fidèle à chaque giain du chapelet chrétien ,

Bien qu’amant des jeunes extases;

Qui sûtes conserver en votre chaste sein Passion , pureté, douceur, l’huile et le vin ,

Comme à l’autel dans les saints vases ;

A vous un motsuffit; pourtous conseils, pour chants, Pour nuptial écho de tant de vœux touchans ,

Léopold Robert, qui venait de mourir.

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