HÉRO ET LÉANDRE
décroître, et remercient Jupiter qui prolonge les nuits.
Déjà la durée des nuits était égale à celle deé jours. La jeune fille, assise dans son château, regardait les cbeTauxdu Soleil courir à l'horizon; la mer, silencieuse et calme, ressemblait à un pur miroir, nul soufDe ne ridait sa surface de cristal; des troupes de dauphins jouent dans Télément limpide, et Tescorte de Téthys s'élëye en longue ligne noire du sein de la mer. Ces êtres marins connaissaient seuls le secret de Lëandre, mais Hécate les empêche à tout jamais de parler. La jeune fille contemple avec bonheur cette belle mer, et lui dit d'une voix caressante : « Doux élément, pourais-tu tromper? Non, je traiterais d'imposteur celui qui t'appellerait fausse et infidèle. Fausse est la race des hommes, cruel est le cœur de mon père ; mais toi, tu es douce et bienveillante, tu t'émeus au chagrin de l'amour. J'étais condamnée à passer une vie triste et solitaire dans ces murs isolés et à languir dans un éternel ennui ; mais tu portes sur ton sein, sans nacelle et sans pont, celui que j*aime, et tu le conduis dans mes bras. Effrayante est ta profondeur, terribles sont tes vagues! maisTamour t'attendrit, le courage te subjugue.
« Le puissant Dieu de l'amour t'a subjuguée aussi, lorsque la jeune et belle Hellé s'en revenait avec son frère emportant la toison d'or : ravie de ses charmes,
tu la saisis sur les vagues, tu Tentralnas au fond de la mer.
« Dans les grottes de cristal, douée de rimmortalité, Déesse elle est unie à un Dieu, elle s'intéresse à Tamour persécuté, elle adoucit les mouvements impétueux et conduit les navigateurs dans le port. Belle Hellé, douce Déesse, c'est toi que j'implore, ramène-moi celui que j*aim6 par sa route accoutumée. »
Déjà la nuit enveloppe le ciel, la jeune fille allume le flambeau qui doit servir de fanal, sur les vagues désertes, à celui qu'elle attend. Mais voilà que le vent s'élève et mugit ,.la mer écume, la lueur des étoiles disparaît et l'orage approche.
Les ténèbres s'étendent à la surface lointaine du Pont, et des torrents de pluie tombent du sein des nuages ; l'éclair brille, les vents sont déchaînés, les vagues profondes s'entr'ouvrent, et la mer apparaît terrible et béante comme la gueule de l'enfer.
a Malheur! malheur à moi ! s'écrie la pauvre fille : Jupiter, prends pitié de mon sort. Hélas! qu'ai-je osé demander? Si les Dieux m'écoutaient, si mon amant allait se livrer aux orages de cette mer infidèle!... Tous les oiseaux s'enfuient à la hâte, tous les navires qui connaissent la tempête se réfugient dans les baies. Hélas ! sans doute, l'audacieux entre-
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prendra ce qu*il a déjà souvent entrepris, car il est poussé par un Dieu puissant ; et il me Ta juré, en me quittant, au nom de son amour, la mort seule TaN franchira de ses serments. Hélas! à cette heure même il lutte contre la violence de la tempête, et les vagues courroucées Tentratuent dans Tahîme.
« Vagues trompeuses, votre silence cachait votre trahison. Vous étiez unies comme une glace, calmes et sans trouble, et vous allez Tentraîner dans vos profondeurs perfides. C'est lorsqu'il est déjà au milien de son trajet, lorsque tout retour est impossible, que vous déchaînez contre lui votre fureur. »
La tempête s'augmente : les vagues s'élèvent comme des montagnes et se brisent en mugissant contre les rochers, le navire aux flancs de chêne n'échappe pas à leur fureur; le vent éteint le flambeau qui devait guider le nageur, le péril est sur les eaux et le péril sur le rivage.
La jeune fille invoque Aphrodite; elle la prie d'apaiser l'orage, et promet d'offrir de riches sacrifices, d'immoler un taureau avec des cornes dorées; elle conjure toutes les Déesses de l'abîme et tous les Dieux du ciel de calmer la mer emportée.
«Écoute ma voix, sors de ta verte retraite, bienveillante Leucolbée, toi qui souvent, à l'heure du péril, sur les vagues tumultueuses, es apparue aux
navigateurs pour les sauver! donne à celui que j*aime
ton voile sacré, ton voile d'un tissu mystérieux, qui
«^remportera sain et sauf hors du précipice des flots. »
Les vents furieux s^apaisent, les chevaux d*Éos montent à Thorizon, la mer reprend sa sérénité, Tair est doux, Tonde est riante : elle tombe mollement sur les rocs du rivage et y apporte, comme en se jouant, un cadavre.
Oui, c'est lui qui est mort et qui n*a pas manqué à son serment. La jeune fille le reconnaît : elle n*exhale pas une plainte, elle ne verse pas une larme ; elle reste froide et immobile dans son désespoir, puis élève les yeux vers le ciel, et une noble rougeur colore son pâle visage.
a Ah ! c'est vous, terribles Divinités : vous exercez cruellement vos droits, vous êtes inflexibles, le cours de ma vie est achevé bien promptement. Mais j*ai connu le bonheur et mon destin fut doux ; je me suis consacrée à ton temple comme une de tes prêtresses, je t*o(Tre gaiement, par ma mort, un nouveau sacrifice, "Vénus, grande reine. »
Et, du haut de la tour, elle se précipite dans les flots. Le Dieu des mers s'empare du corps de la jeune fille, et, content de sa proie, il continue joyeusement à répandre les ondes de son urne inépuisable.
Où court tout ce .peuple? Pourquoi celte rumeur et ce tumulte dans les longues rues? Rhodes est-il en proie aux flammes dévorantes? Tout est en mouvement: au milieu de la foule j*aperçois un homme à cheval, et derrière lui, quel spectacle I On traîne un monstre qui a la forme d'un dragon, une large gueule de crocodile, et chacun regarde tour à tour avec surprise le cavalier et le dragon.
DcsmîUiersdevoix s'écrient : «Venez et voyez! Voilà le dragon qui dévorait les troupeaux et les bergers ! et voilà le héros qui Ta vaincu ! Beaucoup d*autres avaient tenté avant lui ce combat terrible; nais nul n'en était revenu : rendons hommage au fier cavalier ! » Et l'on s'en va vers le cloître où les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean sont réunis en conseil.
Le jeune homme s'avance d'un air modeste devant le noble maître de l'Ordre, tandis que la foule impétueuse se précipite dans la salle; il prend la parole et dit : a J'ai accompli mon devoir de chevalier, le
dragon qui dévastait le pays est mort sous ma main. Maintenant, le voyageur peut poursuivre sa route, le berger conduire son troupeau sur la montagne, et le pèlerin s'en aller par le sentier rocailleux vers l'image qu'il invoque. »
Mais le prince le regarde avec sévérité et lui répond : c( Tu as agi comme un héros ; c'est le courage qui honore le chevalier, tuas fait preuve de courage. Mais dis-moi, quel est le premier devoir de celui qui combat pour le Christ et qui porte pour ornement le signe de la croix? » Tous les assistants pâlissent, et le chevalier dit en s'inclinant et le visage rouge : c( L'obéissance est le premier devoir de celui qui veut se rendre digne de porter le signe de la croix.
— El ce devoir, mon fils, reprend le maître, tu Tas outrageusement violé : tu as entrepris avec audace le combat que la loi t'interdisait. — Maitre, répond le jeune chevalier avec soumission, tu jugeras quand tu sauras tout. J'ai cr* remplir fidèlement le sens et la volonté de la loi. Je n'ai pas été combattre imprudemment le monstre, j'ai essayé de le vaincre par la ruse et l'habileté.
« Cinq chevaliers de notre Ordre, honneur de la religion, étaient devenus victimes de leur courage; alors tu nous interdis tout nouveau combat. Cependant j'éprouvais dans men cœur une ardente impatience ; la nuit même, dans mes rêves, je me voyais
luttant avec ardeur, et^ quand venait le matin, j'étais saisi d'une inquiétude sauvage, et je résolus de tenter le combat. /
a Je me dis : Quelle est la gloire du jeune homme et de rhomme mûr? Quelle fut celle de ces héros dont nous parlent les poètes, et que Taveugle paganisme entoura de la splendeur des Dieux? Dans leurs entreprises hardies ils purgèrent la terre de ses monstres, ils attaquèrent le lion et luttèrent avec le minotaure pour délivrer de pauvres victimes, et empocher le sang de couler.
« Le Sarrasin mérite-t-il seul qu'on le combatte avec Tépée du chrétien ? Ne devons-nous attaquer que les faux dieux? Le chrétien n'a-t-il pas la mission de secourir le monde entier, d'offrir Tappui de son bras à chaque souffrance, à chaque sollicitude? Mais la sagesse doit guider son courage, la ruse doit lutter avec Ta force. Yoilà ce que je me disais souvent à Fécart, et je m'en allais m'informant de la manière de combattre les hôtes féroces, lorsque soudain il me vint une inspiration et je m'écriai avec joie : Je Tai trouvée !
ce Je m'approchai de toi et je te dis : « Il importe « que je retourne dans ma patrie, d Tu accédas à mes vœux, et je traversai la mer. Â peine arrivé sur le sol natal, je fis façonner par un artiste une image de dragon semblable à celle que j'avais bien remarquée» Je
plaçai cette lourde image sur des pieds raccourcis et je la couvris d'une cuirasse écaillée et scintillante.
«Le cou s'étendait en avant; la gueule, terrible et pareille à une porte d'enfer, s'ouvrait comme pour dévorer sa proie; au milieu d'une rangée de dents aiguës et sous un noir palais on voyait une langue pareille à la pointe d'une épée; les yeux lançaient des éclairs; le dos se terminait par une queue de serpent qui se repliait sur elle-même comme pour enlacer homme et cheval.
« Je fis façonner ainsi celte image exacte et je la revêtis d'une couleur sombre et sinistre. Je vis alors le monstre à moitié dragon, à moitié vipère, enfanté dans un marais empoisonné. Lorsque l'image fut achevée, je choisis une couple de dogues forts, alertes, habitués à s'élancer sur les animaux féroces ; je les exerçai à se jeter sur le dragon en e^xcilant leur colère, en les guidant de la voix, et à le saisir avec leurs dents acérées.
« Je leur appris à faire entrer les dents au milieu du ventre, à l'endroit môme où le monstre n'est protégé que par une molle toison. Et moi, couvert de mes armes, je monte sur mon cheval arabe, j'excite son ardeur, je le guide vers le dragon en l'aiguillonnant avec l'éperon, et je brandis monglaive comme si je voulais pourfendre l'image.
tt Mon cheval se cabre, écume, résiste à la bride ; mes chiens s^effrayent, se retirent ; mais je ne cesse de les ramener vers l'image du monstre. Pendant trois mois je les exerce ainsi dans la solitude, et lorsque je les crois habitués à l'image effrayante, je les embarque avec moi sur un navire. Il y a trois jours que je suis arrivé, à peine ai-je pu me décider à prendre quelque repos avant d'avoir conduit à bonne fin mon entreprise.
a Car les plaintes continues de ce pays me troublaient le cœur. On venait tout récemment de trouver en lambeaux les corps de bergers qui s'étaient égarés près des marais. Je veux accomplir à la hâte mon projet et je ne prends conseil que de moi-môme. Je donne à la hâte me% instructions à mes gens. Je monte sur mon coursier, et, suivi de mes nobles chiens, je m'en vais au-devant de l'ennemi par des sentiers secrets où je ne devais avoir nul témoin de mon combat.
« Tu connais, maître, la petite chapelle, œuvre d'un esprit hardi, qui s'élève sur la pointe d'un roc et qui domine au loin l'Ile ; elle parait bien humble et bien pauvre, cependant elle renferme un miracle. La sainte Vierge est là avec l'enfant Jésus auquel les trois rois ont porté leurs présents. Par trois fois trente degrés le pèlerin monte à celte chapelle, et lorsqu'il arrive, à demi chancelant, à son but, il se sent reposé, car il est près de son Sauveur.
« Dans le roc où cette chapelle est bâtie, il y a une grotte humide et sombre où jamais ne pénètre la lumière du ciel. C'est là qu'était le dragon, épiant sa proie nuit et jour. Il était là comme un être infernal au pied de la maison de Dieu, et lorsqu'un pèlerin passait sur ce sentier funeste, le monstre s'élançait dé sa retraite et l'emportait pour le dévorer,
«c Je gravis la montagne avant d'entreprendre mon difficile combat, je m'agenouillai devant l'image du Christ, je purifiai mon cœur de ses péchés, puis je m'armai dans le sanctuaire de mon épée et de ma cuirasse, et, ma lance à la main, je redescendis vers mes écuyers. Je m'élançai sur mon cheval et je recommandai mon âme à Dieu.
« A peine étais-je près des marais que mes dogues se précipitent en avant, tandis que mon cheval^ effrayé, écume et se cabre. Car mon ennemi terrible était étendu au soleil sur la terre ardente. Mes chiens alertes se précipitent sur lui, puis se retournent rapides comme Téclair, lorsqu'il ouvre sa large gueule et gémit comme un chacal, et répand autour de lui un air empesté.
« Mais bientôt je ranime leur courage; ils se jettent sur le monstre avec fureur, pendant que, d'une main ferme, je dirige ma lance sur ses flancs, et cette lance impuissante se brise comme une baguette sur sa cuirasse d'écaillés. Avant que je puisse
recommencer mon attaque, mon choyai, effrayé par ces regards de basilic, par ce souiDe empesté, recule aTec épouvante, et alors c'en était fait de moi.
« Je mets pied à terre, je tire mon épée du fourreau, mais je frappe en yain, nul coup ne pénètre dans cette armure de pierre; et, de sa queue vigoureuse, il me jette sur le sol. Déjà je vois sa gueule s'ouvrir; il s'approche de moi avec ses dents effroyables, lorsque mes chiens, enflammés de rage, se jettent sur son ventre, le couvrent de morsures, etf déchiré par la douleur, il pousse d'affreux gémissements.
« Tandis qu'il essaye de s'arracher à ses deux adversaires, je me lève à la hâte, j'observe l'endroit vulnérable et j'y plonge mon épée jusqu'à la garde. Un sang noir coule à grands flots de sa blessure. Le monstre gigantesque tombe et m'entratne sous lui dans sa chute. Je m'évanouis, et lorsque je revins à moi je me trouvai entouré de mes écuyers^ et le dragon était baigné dans son sang. x>
Tous les auditeurs applaudissent avec joie au récit du chevalier. Dix fois leurs voix s'élèvent, retentissent sons la voûte et se répètent au loin. Les chevaliers de l'Ordre demandent qu'on couronne le front du héros, le peuple veut le conduire en triomphe ; mais une ride sévère s'imprime sur le front du maître, et il commande le silence.
« Tu as tué, dit-il, d'une main courageuse le dragon qui ravageait celte contrée. Tu es devenu un dieu pour ce peuple et tu es devenu un ennemi pour notre Ordre. Ton cœur a enfanté un monstre pire que ce dragon. Il a enfanté la vipère qui empoisonne Tâme, qui produit la discorde et la perdition. Il a enfanté Tesprit de révolte qui se soulève audacieusement contre la discipline, qui brise les liens sacrés de la loi et qui détruit le monde.
<i Le mamelouk montre aussi du courage ; mais Tobéissance est la parure du Christ. Car, auK lieux où Notre-Seigneur apparut dans sa nudité sur ce sol sacré, nos pères fondèrent cet Ordre pour accomplir le plus difficile des devoirs, celui de dompter sa propre volonté. Une vaine gloire t'a ému, retire-toi de moi. Car celui qui ne porte pas le joug du Christ ne doit pas être paré de sa croix. »
A ces mots, la foule éclate : un tumulte violent retentit dans le cloître; tous les chevaliers demandent grâce pour leur frère. Le jeune homme baisse les yeux en silence. Il se dépouille de son vêtement, baise la main sévère du maître et se retire. Celui-ci le suit du regard, puis le rappelle avec affection, et lui dit : c( Embrasse-moi, mon fils! tu as soutenu le plus rude combat; prends cette croix, c'est la récompense de l'humilité d'une âme qui sait se vaincre ellemême. »
FRIDOLÏN
Fridolin était un pieux serviteur, craignant Dieu et dévoué à sa maîtresse, la comtesse de Saveme. C'était une douce et généreuse femme ; mais, quelles que fussent ses volontés, Fridolin avait appris à s'y soumettre gaiement et pour Tamour de Dieu.
Depuis le point du jour jusqu'au soir, il n'était occupé que de la servir, jamais il ne croyait faire assez, et lorsque sa maîtresse lui disait : « Ne te donne pas tant de peine, » il sentait les larmes lui venir dans les yeux, et craignait, en se montrant moins zélé, de nianquer à son devoir.
La comtesse le distinguait entre tous les gens de sa maison ; sans cesse elle le louait: elle ne le traitait pas comme un valet, mais plutdt comme un enfant, et arrêtai t volontiers ses regards sur sa j eune et agréable figure.
Cette préférence irrita la méchante âme de Robert, le chasseur, qui, depuis longtemps, nourrissait de mauvais desseins. Pressé par le génie du mal, un jour
qu*il s*en revenait de la chasse avec le comte, il lui jela dans le cœur les germes du soupçon.
« Que vous êtes heureux, noble comte! lui dit-il traîtreusement : le doute rongeur ne trouble pas votre paisible sommeil ; car vous possédez une vertueuse femme dont la pudeur augmente les charmes. Nul séducteur ne parviendrait à ébranler une telle vertu.
— One me dis-tu là? répondit le comte avec un regard sombre. Puis-je me fier à la vertu de la femme, mobile comme Tonde? Elle attire facilement les paroles flatteuses. Ma confiance repose sur une base plus ferme, et le séducteur, je Tespère, n'oserait s'approcher de la femm£ du comte de Saverne.
— Vous avez raison, reprend Robert, et Une faut que rire de l'insensé valet qui ose élever ses vœux téméraires jusqu'à la noble dame à laquelle il doit obéir. — Quoi ! s'écria le comte, parles-tu de celui qui est là ?
— Oui, sans doute. Mon maître ignore ce dont chacun parle, et puisque vous ne savez rien, je voudrais me taire. — Tu es mort, si tu n'achèves, dit le comte d'une voix terrible. Qui oserait lever les yeux sur Gunégonde? — Je veux parler du petit blond.
(!l1\ n'est pas laid de figure — continue Robert avec méchanceté, tandis qu'à chaque mot la sueur monie le yisage du comte. — Est-il possible, monseigneur, que vous n'ayez jamais remarqué qu'il n'a desyenxque pour elle ! A table, ih reste languissant derrière sa chaise, et ne s'occupe pas même de vous.
« Voyez ces vers qu'il a écrits et où il avoue son amour. — Il avoue ! — Et ^audacieux la conjure de Taimer aussi. La noble comtesse, qui est si douce et si bonne, ne vous en a rien dit par pitié pour lui. Je me repens d'avoir laissé échapper ces paroles : car q[u'aIlez-vous faire ? »
Le comte, dans sa colère, pénètre au milieu d'un bois voisin, où l'on fond le fer dans une de ses forges. Là, matin et soir, les ouvriers entretiennent le feu d'une main active. L'étincelle jaillit, les soufflets sont en mouvement, comme s'il fallait vitrifier les rocs.
Là on voit réunie la puissance de l'eau et du feu. La roue, poussée par les flots, tourne sans cesse ; les rouages résonnent jour et nuit, le marteau tombe lourdement sur Tenclume, et le fer cède à ses coups répétés.
Il fait signe à deux forgerons et leur dit :
« Le premier messager qui viendra ici vous de-
mander si voas avez accompli les ordres de son maître, vous le prendrez et vous le jetterez dans la fournaise. Qu*il y soit réduit en cendres, et que mes yeux ne le revoient plus. »
Ces paroles donnent aux forgerons une joie de bourreau; car leur cœur était dur comme le fer. Ils raniment avec le soufflet le feu de la fournaise et attendent avec un cruel désir leur victime.
Robert s'en va trouver Fridolin, et lui dit d'une voix hypocrite : « Allons ! hâte- toi, le maître veut te parler. » Et le comte dit à Fridolin : « Il faut que tu ailles à l'instant même à la forge, et que tu demandes aux ouvriers s'ils ont accompli mes ordres.
— Cela sera fait, répond Fridolin, » et il se prépare à partir. Cependant il réfléchit tout à coup que sa maîtresse peut avoir quelque ordre à lui donner. Il s'en va prés d'elle et lui dit : a On m'envoie à la forge, dites-moi ce que je dois faire, car c'est à vous que j'appartiens. »
La dame de Saverne lui répond avec douceur : ce Je voudrais bien entendre la messe, mais mon fils est malade. Ya prier à ma place, et, en te repentant de tes péchés, obtiens-moi la grâce de Dieu. »
Et, joyeux de recevoir cet ordre, il se met en marche. A peine arrivé au bout du village, il entend
le son de la clochette qai invite solennellement tous les pécheurs à s'approcher du saint sacrement.
«( Ne t*éloigne pas, se dit-il, du bon Dieu, si tu le trouves sur ta route, » et alors il entre dans Téglise. Elle est déserte, car c'est le temps de la mo'isson. Les laboureurs sont dans les champs, il n'y a pas même un enfant de chœur pour servir là messe.
Fridolin a bientdt pris sa résolution. II remplace le sacristain, a Peu importe, se dit-il, le délai, c'est le ciel qui le veut. y> Il donne au prêtre Tétole et la chasuble, prépare à la hâte les vases nét^essaires pour lesaint office. Puis, après avoiraccompli cette fâche, il marche devant le prêtre, s'agenouille à droite, s'agenouille à gauche, obéit à chaque signe, et au Sanctus fait sonner trois fois la clochette.
Jjorsque le prêtre s'incline pieusement, et, tourné du côté de l'autel, tient entre ses mains le Dieu descendu dans l'hostie, le sacristain agite sa clochette, et tous les assistants s'agenouillent,, se frappent la poitrine et font le signe de la croix devant le Christ.
Fridolin accomplit ainsi habilement son devoir religieux. Il connaît les coutumes de l'Église et les suit de point en point, jusqu'à ce que le prêtre prononce le DominusvobiscumtiieTïXixnQ l'office en bénissant la communauté.
Alors Fridolin remet tout en ordre sur l'autel et
dans le sanctuaire, puis il s'éloigne la conscience tranquille et s'en va vers la forge, en murmurant tout bas douze Pater noster.
Arrivé près de la fournaise, il demande aux ouvriers s'ils ont exécuté les ordres du comte. Ils ouvrent la bouche en grimaçant, lui montrent la gueule de la fournaise et lui disent : a La chose est faile, le maître sera content de ses serviteurs. »
Il retourne à la hâte porter cette réponse aucomte. Celui-ci, en le voyant venir de loin, ne pouvait en croireses yeux» «Malheureux! s'écrie-t-il, d'où vienstu? — De la forge. — C'est impossible. Tu t'es donc arrêté en chemin?^- Pas plus qu'il ne le fallait pour faire ma prière.
c( Car lorsque je vous quittai ce matin, je m'en allai, pardonnez-moi, demander des ordres à celle à qui je dois d'abord obéir. Elle m'ordonna d'entendre la messe, ce que je fis avec joie, et je dis le rosaire pour votre salut et pour le sien. »
Le comte épouvanté lui demande ce qu'on Iwi a répondu à la forge : ce Maître, les paroles des ouvriers étaient obscures ; on m'a montré la fournaise, etl'oft m'a dit : « Son affaire est faite, le maître sera content « de ses serviteurs. »
— Et Robert, dit le comte avec un frisson glacial^ ne l'as-tu pas rencontré? Je l'ai envoyé dans la forêt.
— Seigneur, je n*ai vu aucune trace de lui dans les champs ni dans la forêt. — Eh bien I s'écrie le comte stupéfait, le Dieu du ciel lui-même a jugé. »
Et, prenant avec une bonté inaccoutumée son. serviteur par la main, il le mène tout ému auprès de la comtesse, qui ne comprenait rien à cette action.
« Je recommande cet enfant à votre grâce. Pas un ange n^est plus pur que lui. Nous avons été mal conseillé ; mais Dieu et ses chérubins étaient avec lui. 9