L'ANNEAU DE POLYCRATE
Le roi effrayé fait un pas en arrière : a Gardetoi, dit-il, de te fier au bonheur. Pense à la mer inconstante, à l'orage qui peut s'élever et anéantir la fortune incertaine de ta flotte. i>
Avant qu'il ait achevé de parler, il est interrompu par les cris de joie qui retentissent sur la cade. Une foréf de navires apparaît dans le port; ils revienaent remplis de trésors étrangers.
L'hôte royal s'étonne : a Ton bonheur est grand aujourd'hui ; mais redoute son inconstance. Les troupes Cretoises te menacent d'un péril imminent : elles sont déjà près de la côte.
Avant qu'il ait achevé de parler, on voit des navires dispersés et des milliers de voix s'écrient : « Victoire ! Nous sommes délivrés de nos ennemis. L'orage a détruit la flotte Cretoise, et la guerre est finie. if>
Alors l'hôte royal dit avec terreur : « En vérité, je tremble pour toi : la jalousie des Dieux m'épouvante. Nul mortel en ce monde n'a connu la joie sans mélange.
a La fortune aussi m'a souri, la faveur du ciel m'a soutenu dans mes entreprises; mais j'avais un héritier chéri : les Dieux me l'enlevèrent. Je le vis mourir, et je payai ainsi ma dette à la fortune.
« Si tu veux éviter quelque catastrophe, invoque les Génies invisibles pour qu'ils mêlent la souffrance
à ton bonheur. Je n'ai vu encore aucun mortel arrirer joyeusement au terme de sa vie, quand les Dieux rayaient comblé de leurs dons.
<i Et si les Dieux n'exaucent pas ta prière, écoule le conseil d'un ami. Appelle toi -même la souffrance, choisis parmi tous tes trésors celui auquel ton cœur attache le plus grand prix, et jette-le dans la mer. )»
Polycrate, ému par la crainte, répond : « Dans toute celle île, rien ne m'est plus précieux que cet anneau : je veux le consacrer aux Euménides pour qu'elles me pardonnent ma fortune ; » et il jette l'anneau dans les ondes.
Le lendemain matin un pêcheur au visage joyeux se présente devant le prince : « Seigneur, dit-il, j'ai pris un poisson tel que je n'en avais jamais vu de semblable dans mes filets, et je viens le roffrir. »
Lorsque le cuisinier ouvrit le poisson, il accourut tout étonné auprès du prince et lui dit : ce Vois, seigneur; l'anneau que tu portais, je viens de le trouver dans les entrailles de ce poisson. Oh! ton bonheur est sans bornes. »
Le roi d'Égj^pte, se détournant alors avec horreur, s'écrie : « Je ne puis rester ici plus longtemps cl lu ne peux plus être mon aini. Les Dieux veulent ta perte, je m'éloigne à la hâte pour ne pas périr avec toi. » Il dit, et à l'instant même il s'embarqua.
LE CHEVALIER TOGGENBOURG
a Chevalier, mon cœur vous offre une affection de sœur; n^xigez pas une autre tendresse, car vous m'affligeriez. Paisible je vous vois venir, paisible je vous vois vous éloigner. Je ne comprends pas les larmes de vos yeux. r>
11 écoute ces paroles avec une douleur muette, s'arrache, le cœur sanglant, d'auprès d'elle, la presse avec ardeur dans ses bras, puis s*élance k cheval, rassemble ses vassaux dans son pays de Suisse, et, la croix sur la poitrine, il part avec eux pour la terre sainte.
Là, le bras du héros accomplit de hauts faits : le cimier de son casque flotte au milieu des légions ennemies : le nom de Toggenbourg est la terreur du musulman. Mais rien ne peut guérir la plaie de son cœar.
Pendant une année il a supporté sa douleur; il ne peut Ja soutenir plus longtemps. Hors d'état de trouver le repos auquel il aspire, il quitte Tarmée, aperçoit sur les rives de Joppé un navire dont les ToiJes s'enflent, et s'embarque pour le pays où respire celle qu'il aime.
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Il frappe à la porle du château qu'elle habite, elle s'ouvre, et il entend ces terribles paroles : a Celle que vous cherchez porte le voile, elle est la fiancée du ciel. Hier on célébra la fête qui Ta consacrée à Dieu. »
Le chevalier abandonne pour toujours la demeure de ses ancêtres ; il ne revoit ni ses armes, ni son coursier fidèle; il descend de Toggenbourg sans qu'on le reconnaisse, car son corps est couvert d'un vêtement de crin.
Près du monastère qui s'élève au milieu d'une enceinte de tilleuls sombres, il s'en va construire une cabane. Là, du matin au soir il reste seul. Un rayon d'espérance éclaire son front. Ses yeux sont fixés sur le cloître, il regarde pendant de longues heures la fenêtre de sa bien-aimée : il attend que cette fenêtre s'ouvre, que la jeune religieuse apparaisse, que l'image charmante se montre dans la vallée avec son calme et sa douceur d'ange; puis alors il se couche avec joie, il s'endort consolé, songeant à l'apparition heureuse du lendemain. Il passe ainsi de longs jours, de longues années, sans se plaindre, attendant que la fenêtre s'ouvre, que la jeune religieuse apparaisse, que l'image charmante se montre dans la vallée avec son calme et sa douceur d'ange. Un matin il resta là, mort, inanimé, le front pâle, le visage paisible tourné encore du côté de la fenêtre.