‹ Poésies de SchillerChapitre 14 sur 258 · LES CIGOGNES D'IBICUS · texte numérisé non relu

LES CIGOGNES D'IBICUS

Les peuples de la Grèce vont se réunir sur la terre de Corinthe pour le combat des cbars et le combat du chant. Ibicus, l'ami des Dieux, vient de se mettre en route. Apollon lui a donné le génie poétique et Tharmonie des vers ; il part de Rhégium

aTec un bâton de voyage, sentant déjà vibrer dans

son cœur la voix qui Tinspire.

Déjà ses regards contemplent rÂcrocorintbe sur la montagne, et il s'avance avec joie à travers les mystérieuses forêts de Poséidon. Nul être humain n'apparaît ; il ne voit que des cigognes qui s*en vont chercher la chaleur des contrées méridionales et raccompagnent sur son chemin.

« Salut à vous, dit-il, oiseaux chéris, qui avez trarersé la mer en même temps que moi. Ma destinée ressemble à la vôtre : nous venons de loin, et nous allons chercher une retraite hospitalière. Soyons fidèles à rhôte qui préserve de l'injure l'étranger. »

Pais il continue sa marche. Il arrive au milieu de

la forêt; tout à coup des meurtriers s'avancent et l'arrêtent. Il veut combattre ; mais bientôt sa main retombe fatiguée, car elle est plus habituée à tendre les cordes légères de la lyre que celles de Tare vigoureux.

Il appelle à son secours les hommes et les Dieux : ses cris sont inutiles. Aussi loin que sa voix peut s'étendre, il n'existe pas un être humain. « Hélas! s'écrie-t-il, il faut donc que je meure ici de la main de deux misérables, sur ce sol étranger où personne ne me pleurera, où personne ne viendra me venger ! »

A ces mots il tombe couvert de blessures. Au même moment les cigognes passent ; il entend leurs cris aigus et ne peut plus les voir; mais il leur dit : « Si nulle autre voix ne s'élève pour venger ma mort, la YÔtre du moins accusera mes meurtriers. » Il dit et meurt.

On retrouva un cadavre dans la forêt; et, quoiqu'il fût défiguré, celui qui devait recevoir Ibicus à Corinthe reconnut ses traits chéris, ce Est-ce donc ainsi, dit-il, que je devais te retrouver, moi qui espérais te Yoir porter glorieusement la couronne de laurier ! »

Tous les étrangers réunis à la fête de Poséidon déplorent la perte d'Ibicus; toute la Grèce en est émue. Chaque cœur le regrette, et le peuple se rassemble au Prytanée et demande avec colère à yenger

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^a mort du poëte, à satisfaire ses mânes par le sang de ses meurtriers.

Mais conunent reconnaître les traces da crime, au mUieu de cette foule attirée par Téclat delà fête? Ibicusa-t-il été frappé par des voleurs? est-il victime d'un lâche ennemi ! Hélios seul peut le dire, Hélios qui connaît le secret des choses.

Peut-être, tandis que la vengeance le cherche, peut-être le meurtrier s'en va-t-il d'un pas hardi à travers l'assemblée des Grecs, jouissant des fruits de son crime; peut-être insulte-t-il aux Dieux jusque eav le seuil de leur temple ; peut-être se méle-t-il à la foule qui se dirige maintenant vers le théâtre.

Les bancs sont serrés l'un contre l'autre ; les colonnes de TédiGce chancellent presque sous ce lourd fardeau. Les peuples de la Grèce accourent, et la vague rameur de cette foule ressemble au mugissement de la mer. Tout le monde se presse dans le vaste circuit de l'édifice et sur les gradins de l'amphithéâtre qui s'élève audacieusement dans les airs.

Qui pourrait compter tous ces peuples? qui pourrait dire les noms de tous ceux qui ont trouvé ici l'hospitalité? Il en est venu de la ville de Thèbes, des bords de l'Aulide, de la Phocée, de Sparte, des côtes éloignées de l'Asie et de toutes les îles. Et tous ces spectateurs écoutent la mélodie lugubre du chœur»

qui, selon Tantique usage, sort du fond du théâtre avec une contenance grave et sévère, s'avance à pas mesurés et fait le tour de la scène. Aucune femme de ce monde ne ressemble à celles de ce chœur; jamais la maison d*un mortel ne montra une figure pareille; leur taille est comme celle des géants.

Un manteau noir tombe sur leurs flancs, et dans leurs mains décharnées elles portent des flambeaux qui jettent une lueur sombre; au lieu de cheveux, jon voit se balancer sur leurs tètes des serpents et des couleuvres enflées par le venin.

Ce chœur épouvantable s'avance et entonne rhymne fatal qui pénètre ^ans Tâme et enlace dans ses propres liens la pensée du coupable. Les paroles de ce chant lamentable retentissent et agitent ceux qui les écoutent, et nulle lyre ne les accompagne.

c( Heureux, disent-elles, heureux celui qui n'a point senti le orime détruire la naïve innocence de son âme! Celui-là, nou^ ne le poursuivrons pas; il peut poursuivre librement sa route. Mais malheur, malheur h celui qui a volé ou commis un meurtre! Nous nous attacherons à ses pas, nous filles terribles de la Nuit !

« Qu'il ne croie pas nous échapper! Nous avons des ailes; nous lui jetterons un lien au pied, et il tombera par terre. Aucun repentir ne nous fléchit;

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