‹ Poésies de SchillerChapitre 15 sur 258 · LES CIGOGNES D'IBICUS · texte numérisé non relu

LES CIGOGNES D'IBICUS

nous poursuivrons sans relâche le coupable, nous le poursuivrons jusque dans Tempire des ombres, et là nous ne Tabandonnerons pas encore, i»

En chantant ainsi, les Euménides dansent leur ronde funèbre. Un silence de mort pèse sur 'toute TAssemblée comme si la Divinité était là présente ^ et le chœur, poursuivant sa marche, s*en retourne à pas lents et mesurés dans le fond du théâtre.

L'âme de chaque spectateur semble flotter entre la vérité et le mensonge, et chacun rend hommage à cette puissance invisible et inexplicable qui veille dans Fombre, mêle les fils de la destinée humaine, se révèle parfois au cœur inquiet, s*enf uit avant le jour.

Tout à coup on entend sur un des gradins les plus élevés une voix qui s'écrie : <k Regarde, regarde, Timothée : les cigognes dlbicus ! i> Au même instant on vit comme un nuage passer sur Tazur du ciel et une troupe de cigognes poursuivre son vol.

Ibicus! ce nom ravive les regrels de tous les spectateurs, et ces paroles volent de bouche en bouche : c Ibicus, que la main d'un meurtrier égorgea et que nous avons pleuré? Qui parle de lui? Quel rapport y a-t-il entre lui et ces cigognes? »

Et les questions redoublent; un triste pressentiment passe rapide dans tous les esprits. <& Faites attention, s*écrie la foule, h h puissance des Eumé-

nides. Le poëte religieux sera yengé; Tassassin vient de se trahir lui-même. Saisissez celui qui a parlé dlbicus, et qu'il soit jugé. »

Celui qui avait prononcé ces paroles imprudentes aurait voulu les retenir; mais il était trop tard; ses lèvres pâles, son visage effrayé révèlent son crime. On Tarrache de son siège, on le traîne devant le juge. La scène est transformée en tribunal, et Téclair de la vengeance frappe le meurtrier.

a Qui de vous, varletsel chevaliers, osera s'élancer dans cet abîme ? Je viens d'yjeler une coupe d'or, et le gcaffre Ta déjà engloutie. Celui de vous gui pourra la reprendre, qu'il la garde ; je la lui donne. »

Ainsi parlait le roi, en jetant, du haut du roc escarpé quî s'élève au-dessus de Tonde immense, un vase d'or dans les eaux de Charybde, « Qui de vous, s'écrie-t-il, qui de vous, je le répèle, aura assez de courage pour plonger dans ces profondeurs ? »

Et tous ceux qui l'entourent, chevaliers et varlets, l'écoutent et regardent en silence la mer orageuse. Nul d'entre eux n'ose essayer de gagner la coupe, et pour la troisième fois le roi s'écrie : «c N'est-il personne qui veuille braver le péril ? »

Mais tous se taisent encore, quand soudain un jeune gentilhomme tout à la fois doux et hardi s'avance, dénoue sa ceinture, se dépouille de son manteau, et tous ceux qui le voient, hommes et femmes, le r^ardent avec surprise et admiration.

AU moment où il se penche sur le bord du rocher et contemple le gouffre, Teau mugissante deCharybde s'élançait du fond de Tabime avec un magissement pareil au bruit du tonnerre.

Le monstre siiQe, mugit, écume^ bouillonne comme Teau tourmentée par le feu.' Des jets d'eau et de vapeur s^élancent jusqu'au ciel, et toujours le flot suit le flot, comme si Tablme ne pouvait s'épuiser, comme si ]*océan devait enfanter un autre océan.

Cependant ce tourbillon fougueux s'apaise. A travers Técume blanche on aperçoit une ouverture noire, sans fond, qu'on dirait être celle de Tenfer, et les vagues agitées retombent dans leur vaste entonnoir.

Dans ce moment, le jeune homme se recommande à Dieu... Et soudain l'on entend sur le rocher un cri d'effroi. L'onde vient d'engloutir le hardi plongeur. La gueule du monstre s'est refermée sur lui.

Et tout se tait à la surface de l'eau. Mais l'orage mugit dans les profondeurs du gouffre, et chaque spectateur inquiet s'écrie : « Adieu, adieu, valeureux jeune homme ! » Et le bruit du gouffre descend toujours plus bas, et l'anxiété s'empare de tous les esprits.

« Oh 1 s'écrie l'un des spectateurs, quand tu jetterais dans cet abtme ta couronne, en disant: Celui qui

me U rapportera sera roi, je ne voudrais pas tenter AeVacquèrir. Ce qai se passe dans ces profondeura, àme Vivante n'a pa le dire.

^ Plus d'un navire a été emporté dans ce gouffre, maïs on n*en a va sortir que la quille et les mâts brisés; le reste était enseveli dans le tombeau. » Tout à coup le mugissement des flots s'élève, se rapproche.

Le monstre siffle, mugit, écume, bouillonne comme Teaa tourmentée par le feu. Des jets d*eau et de vapenr s'élancent jusqu'au ciel ; le flot suit le flot et se précipite hors du sein de la mer avec un mugissement pareil à celui du tonnerre.

Et voyez : à travers les vagues sombres et impétueuses, on aperçoit un bras, un col blanc comme la neige: c'est le gentilhomme qui nage avec vigueur et revient avec des signes de joie, portant le vase d*or dans sa main gauche.

Il respire longuement et salue la lumière du ciel. Tout le monde s'écrie avec transport: «Il vit; le Toilà! Le tombeau des vagues n'a pu le retenir ; Tintrépide plongeur a vaincu le danger. »

Le jeune homme s'avance, et tous les spectateurs se pressent joyeusement autour de lui. Il tombe aux pieds du roi , lui offre la coupe d'or. Le roi fait un signe à sa fille bien-aimée , qui remplit cette coupe d'oo vin généreux, et le plongeur s'écrie :

a Vive longtemps le roi ! Heureux ceux qui respirent cet air libre! L'abtme est épouvantable. L'homme ne doit point tenter les Dieux et chercher à connaître ce qu'ils ont, dans leur clémence, caché sous le voile de la nuit.

« J'ai été emporté là avec la rapidité de l'éclair. Une vague impétueuse me jeta sur le rocher ; une autre vague non moins puissante m'enleva, me fit tourner comme une toupie. Je ne pouvais résister.

« Alors le Dieu que j'invoquais me montra, au milieu de mon danger horrible, une ouverture dans le rocher. Ce fut là que j'échappaià la mort. Là j'aperçus le vase d'or suspendu à des pointes de corail qui l'empêchaient de tomber au fond de Tabime.

« Au-dessous de moi j'apercevais encore des profondeurs infinies. Nul bruit ne parvenait à mon oreille ; mais je voyais avec effroi des salamandres, de^ dragons et d'autres monstres s'agitant dans ce gouffre infernal.

<( Et j'étais là, privé du secours des hommes, n'eûlendant plus nulle voix du monde; là, tout seul dans mon épouvantable retraite, contemplant ces animaux hideux, et songeant à ma destinée.

« Des centaines de monstres s'approchent, cherchent à me saisir. Dans la terreur qu'ils me causent, j'abandonne les tiges de corail. Au même instant la

^ague se lève, m'emporte et me ramène à la surface de V abîme.»

Le Toi le regarde avec admiration et lui dit : a Cette coupe est à toi. Je te donnerai aussi cet anneau orné de pierres précieuses. Essaye encore une fois de redescendre dans les flots et viens me dire ce que tu auras vu. »

La jeune (ille lecoute avec un sentiment de compassion, et lui dit d'une voix suppliante : «Renoncez, mon père, à cette cruelle tentative. Cejeunehommea osé ce que personne n avait osé avant lui. Il est revenu d'un lieu d'où nul être vivant n'était encore revenu. »

A ces mots, le roi saisit la coupe, la lance dans le torrent, et s'écrie : <t Jeune homme, si tu me la rapportes, je te regarderai comme le meilleur de mes chevaliers, et tu épouseras celle qui vient de prier si bien pour toi. y>

Le plongeur se voit dominé par une force céleste. Son regard courageux étincelle. Il voit la fille du roi rougir, puis pâlir et tomber sur le gazon. Il veut conquérirl'adorable récompense qui lui est offerte, et s'élance pour braver encore une fois la mort.

On entend les flots qui mugissent. On se penche en tremblant snr le bord du gouffre. La vague s'enfle, écorne, monte, redescend et remonte encore *, mais elle ne ramène pas le plongeur. .

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