LIVRE TROISIÈME
Saxons, qui s'étaient avancés pour attaquer les remparts, les trouvèrent déserts; pas un coup de canon ne partit des forts; les habitants sortirent des portes, s'attroupèrent autour des assiégeants avec une curiosité confiante, et ieiir apprirent que les autorités et la gar* nîson étaient parties pendant la nuit.
Le général d'Arnheim, qui savait que des troupes impériales s'avançaient à marches forcées au secours de Prague, regarda ces révélations comme un piège; il redoubla de vigilance, et n'osa entrer dans la ville qu'on venait d'abandonner. Le maître d'hôtel du duc de Friedland sortit alors de la foule, au milieu de laquelle il s*était caché, et déclara solennellement que tout ce que les habitants venaient de raconter était l'exacte vérité. Ce témoignage triompha des doutes du général saxon.
« Puisque la ville peut nous appartenir sans coup fé- € rir, s'écria»Ml gaiement, profitons de notre bonheur ! »
Et aussitôt il la fit sommer de se rendre. La résolution des habitants était prise d'avance : ils se bornèrent à demander qu'on respectât leur vie et leur fortune. D'Arnheim signa cette capitulation au nom de son souverain; les portes s'ouvrirent devant lui, et il fit son entrée solennelle à la tète de ses troupes, le 1 1 novembre 1631.
Bientôt l'électeur vint lui-même recevoir les hommages de ses nouveaux protégés; car ce n'était qu'à ce titre que les habitants de Prague s'étaient soumis à lui, ils n'avaient pas entendu rompre par cette démarche le lien qui les attachait à là monarchie autrichienne. Les catholiques s'étaient attendus à être traités avec rigueur par les Saxons ; aussi furent-ils agréablement surpris de leur modération et de leur bonne conduite.
Le général d'Arnheim s'appliqua surtout à donner des preuves non équivoques de son profond respect pour
le duc de Friediand; pendant sa marche, il ne s*était pas permis une seule fois dé passer sur ses domaines, et il en avait écarté les inconvénients de la guerre par tous tes moyens possibles. A Prague, il plaça des sentinelles à toutes les portes du palais de l'ancien généralissime, et fit menacer de mort quiconque oserait en soustraire l'objet le plus insignifiant. Le culte romain continua à jouir d'une liberté complète; et de toutes les églises enlevées aux protestants, quatre seulement leur furent rendues. Ceùe tolérance cependant ne pou vail s'étendre jusqu'aux jésuites, qui s'étaient attiré la haine de la nation entière; ils furent bannis du royaume.
Quoique vainqueur, Jean-Georges ne put s'affranchir de la vénération que lui inspirait l'empereur, et il ne se permit à son égard aucunte de ces humiliations que Tilly et Wallenstein lui auraient fait subir sans scrupule, si l'un ou l'autre s'étaient trouvés à Dresde dans la position ou la fortune le plaçait à Prague. Faisant une distinction captieuse entre le roi de Bohême, qu'il venait de vaincre, et le chef de l'Empire, qu'en sa qualité de membre de la diète il regardait comme sacré, il n'osa se servir, pour son usage personnel, d'aucun objet appartenant à l'empereur, tandis qu'il fit conduire à Dresde les canons qui garnissaient les remparts de Prague.
Après avoir enlevé un royaume à Ferdinand II, il aurait cru lui manquer de respect en habitant son pa* lais de Prague, et il choisit pour demeure l'hôtel de Lichtenstein. Une pareille conduite de la part d'un héros, d'un grand homme, eût été justement admirée comme une preuve de modestie; mais le caractère bien connu de Jean-Georges autorise à croire que sa réserve, dans cette circonstance, n'était pas le résultat d'un sentiment louable, mais la conséquence naturelle de la faiblesse et de la timidité, qui, même au sein de la liberté, n'oseni
secouer les fers que rhabitude leur a appris à respecter.
Après la prise de Prague et la soumission des autres places fortes, qui se hâtèrent d'imiter Texemple de la capitale, la situation de la Bohème subit de nouveau de brusques changements. Les seigneurs protestants qui avaient eu le bonheur de survivre aux souffrances de la proscription et de l'exil rentrèrent dans leur patrie; le célèbre comte de Thum, principal auteur de Tinsurrection bohémienne, eut la satisfaction de reparaître en vainqueiir sur le théâtre de ses exploits et de ses infor« tunes.
Lorsqu'à l'époque de sa défaite il avait traversé en fugitif le pont de Prague^ les tètes de ses complices, placées le long de ce pont sur une double rangée de piques, s'étaient offertes à ses regards comme pour l'avertir du sort qui l'attendait s'il venait à être reconnu. Au moment où il passa ce même pont en triomphateur, à la suite des Saxons, ces tètes, qui n'étaient plus que des crânes desséchés, s'offrirent encore à ses regards; mais il s'empressa de donner des ordres pour faire enlever ces horribles trophées.
Un grand nombre de proscrits étaient revenus avec lui, et tous obtinrent une satisfaction plus que complète ; car ils rentrèrent dans leurs domaines, donnés par l'empereur à ses partisans, et même dans ceux qui avaient été loyalement acquis du fisc dans des ventes publiques. Personne ne songea à indemniser les acquéreurs de bonne foi ainsi dépossédés, quoique plus d*un procrit eût touché dans l'exil le montant de la vente de ces biens, dont la plupart avaient été améliorés nar une sage administration. Doutant de la durée de leur bonheur inattendu, ils se hâtèrent de vendre leurs terres et leurs châteaux qu'ils avaient quittés Yides et presque délabrés, et qu'ils retrouvèrent réparés, garnis de meubl^, de provisions, de bétail, etc. I.^
sommes -d'argent qu'ils retirèrent de ces ventes qaoique fort au-dessous de la valeur des objets vendus, avaient du moins l'avantage d'être faciles à transporter en cas de revers.
L'enthousiasme religieux des protestants, ranimé par la présence des Saxons, tenait de près au fanatisme. Les habitants des villes et des campagnes accoururent en foule dans les églises que l'on venait de leur ouvrir, et tous ceux que l'on avait forcés de reconnaître l'Église romaine abjurèrent publiquement ce cuite. Le nouveau gouvernement donna en vain l'exemple de la tolérance, et défendit sévèrement toute espèce de représailles; il ne fut pas en son pouvoir d'empêcher ce peuple, qu'on avait si cruellement maltraité, de faire sentir le poids de sa colère à tous ceux qui s'étaient fait un jeu de le priver de la plus chère de ses libertés, celle d'adorer son Dieu selon ses propres convictions. Devenu le plus f(»t, il abusa à son tour de sa force; et sa haine contre la religion qu'on lui avait imposée, le poussa à verser le sai^ des ministres et des partisans de cette religion.
Tandis que la Bohême brisait ainsi ses fers, les généraux Gœtz et Tiefenbach y arrivèrent avec les troupes impériales qui avaient occupé la Silésie, et avec les régiments que Tilly leur avait envoyés du haut PalatinaU
Pénétré de la nécessité de repousser cette armée avant l'arrivée de nouveaux renforts, d'Ârnheim quitta Prague avec une partie de ses troupes, rdarcha au-de* vaut de l'ennemi, l'attaqua près de Limbourg sur l'Elbe, le força de quitter ses retranchements, le repoussa au delà du fleuve, et détruisit le pont qu'il avait péniblement construit pour se maintenir sur les deux rives.
Malgré ce succès, le général saxon ne put empêcher les Impériaux de pénétrer en Bohême, et de Tinquiéter par des escarmouches continuelles. L'audace