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La poésie lyrique est l'une des joies les plus pures et Fune des gloires littéraires les plus brillantes du peuple allemand. On n'a point vu se développer, dans ce vaste pays d'Allemagne, certains rameaux de la pensée humaine qui, dans d'autres contrées, ont porté tant de fleurs précieuses et tant de fruits vivifiants. L'Allemagne n'a point eu de Molière, point de Walter Scott ni de la Fontaine, et le drame, qui, dans les derniers temps, lui a donné une si grande illustration, le drame n*est apparu sur la scène allemande avec une réelle originalité et un véritable éclat, qu'après une longue suite d'obscurs tâtonnements, de froids essais, de fades imitations. Sa rapide
durées sa subite décadence, prouvent qu'il n'était point issu du génie de la nation allemande, mais de la pensée puissante de quelques hommes. Ce drame commence à Lessing et finit à Goethe. Après la mort de Schiller, après le silence de l'immortel auteur de Faust, les théâtres d'Allemagne sont retombés dans leur viduité première; les œuvres de Wemer, de MuUner, de Grillparzer ; les trop nombreuses productions de Raupach et le brillant début de M. Munch-Bellinghausen, ne lui ont donné qu'une lueur fugitive. Le désordre est entré dans les rangs de ces écrivains dramatiques que deux bannières illustres ralliaient, il y a vingt ans, autour d'un sentiment de création originale, d'une grande idée d'art. Dans leur vague incertitude, dans leurs désirs flottants et leur impuissance, ils en sont réduits maintenant à chercher une substance étrangère, à prendre, qui de ci, qui de là, une comédie du Théâtre-Français, un vaudeville de boulevard, qu'ils revêtent de langes germaniques, et conduisent à la lisière sur le théâtre de Vienne ou de Berlin.
Mais depuis les plus anciens temps, l'Allemagne, avec sa nature tendre, rêveuse, idéale, a senti s'éveiller en elle le sentiment mélodieux de
la poésie lyrique. Les vieux guerriers chantaient en allant au combat; lesMinnesinger ont répandu à travers les sombres mœurs du moyen âge les trésors de l'inspiration la plus suave, et les délicieux accents d'une pensée d'amour unie à la religion par un lien mystique. Les Meistersanger conservaient la même inspiration, et ils n'en altérèrent le charme primitif qu'en se trompant eux-mêmes sur certains effets de style et certains raffinements de forme. C'est par la poésie lyrique que la première école silésienne se signala au dix-septième siècle; c'est par la poésie lyrique que Biirger, Holty et leurs jeunes amis de Gœttingue ramenèrent les beaux esprits de leur temps à une tendance littéraire plus juste, à un langage plus simple et plus vrai. Enfin, c'est parla poésie lyrique que les principaux écrivains de T époque actuelle, Novalis, Uhland, Ruckert, se sont fait une renommée qui de l'Allemagne s'est promptement répandue dans les autres contrées. Â travers les tempêtes qui ont agité l'Europe, les événements politiques qui en ont changé la face, au milieu des questions vitales dont le monde poursuivait chaque jour la solution, l'Allemagne est apparue comme le scalde Scandinave, qui ne pouvait en prenant l'épée abandonner sa harpe. Elle
n'a pas cessé un instant de rêver, et pas un instant de chanter. Klopstock saluait par une ode Taurore de notre révolution, et Théodore Korner, après avoir suivi tout le jour son escadron de chasseurs sur le champ de bataille, composait le soir au bivac la chanson du lendemain. Il faut avoir visité les diverses contrées de TAUemagne pour savoir tout ce qu'il y a là d'instinct musical et de sentiment lyrique. Dès qu'on a passé la frontière, il semble qu'on entre dans une région fabuleuse où les hommes gazouillent et chantent comme des oiseaux. L'ouvrier chante en s'en allant le sac sur l'épaule, de ville en ville, gagner ses titres de maîtrise; l'étudiant chante en cheminant sur la route de son Université; l'humble famille bourgeoise 'qui, le dimanche, va se reposer des fatigues de la semaine sous le feuillage d'un Lustgarten^ ne rentre guère dans sa demeure sans entonner aussi quelque chanson d'Uhland mise en musique par Strauss ; et dans les salons du grand monde on serait bien étonné de passer une soirée sans cahiers de musique et sans piano. 11 y a en Allemagne des chants pour toutes les fêtes et toutes les circonstances solennelles de la vie, pour toutes les^classes de la société^ toutes les corporations, tous les métiers, et
chaque jour en augmente encore le nombre. Là, pas un site pittoresque qui n'ait été célébré plusieurs fois par les poètes, pas une ruine des bords du Danube qui n'ait sa légende populaire, pas un château de la Thuringe^ des bords du Rhin, de la Silésie, dont le nom ne se retrouve dans plusieurs recueils littéraires, dont l'histoire, réelle ou fictive, n'ait été racontée dans mainte et mainte strophe. Ces chants de l'Allemagne n'ont point en général la vive et émouvante gaieté de ceux de la France, ni le caractère humoristique de ceux deJ'Ângleterre. Il en est peu qui n'aUient à Télan le plus joyeux une réflexion philosophique, une pensée religieuse. On y trouve d'ailleurs, même dans les plus vulgaires, un indice de vague rêverie, un sentiment de la nature qui ne se révèlent point dans les nôtres. L'ouvrier allemand ne se contente point de célébrer en vers plus ou moins corrects l'amour et le vin, il chante souvent avec une douce et naïve mélancolie la verdure des champs, la fraîcheur des bois ; et il y a telles de ces chansons d'artisan, de ceff Burschenlieds qui retentissent chaque jour dans les plus obscurs cabarets et que l'on pourrait citer comme de petites odes harmonieuses et remarquables par une pensée exquise.
iO DES POÉSIES LYRIQUES
Il est clair cependant que dans cette quantité de poésies lyriques qui inondent FAUemagne, il y a un nombre infini de chansonnettes qui ne peuvent être considérées que comme des motifs de com* position musicale, ou comme la pâle expression d'une pensée banale. C'est à la critique à chercher, au milieu de tant de productions, ce qui mérite d'être conservé et classé parmi les véritables œuvres d'art. Dans ces œuvres choisies, on distinguera les poésies lyriques de Schiller. L'homme de génie a mis là les qualités que l'on aime à retrouver dans ses drames, sa tendresse de cœur, ses grandes idées sociales, sa philoso* phie religieuse. Quand il n'aurait point écrit Marie Siuari, Guillaume Tell^ Wallensteiriy son petit volume d'élégies, de ballades, suffirait pour lui assurer une belle place parmi les poètes de notre époque. Nous avons publié, en tête de la traduction de son théâtre, une notice biographique qui nous dispense de revenir sur les divers incidents de la vie de ce grand écrivain. Nous essayerons ici de rechercher les premières traces de ses compositions lyriques, et d'indiquer les dififérentes phases que sa pensée a suivies, le cercle qu'elle a parcouru, jusqu'à ce qu'elle arrivât à sa dernière manifestation, à son dernier développement ^
DE.SCHILLEB. Jl
interrompu, brisé par une mort prématurée.
Schiller débuta dans la carrière littéraire, à Tàge de seize ans, par une ode intitulée le Soir. Le rédacteur du Magasin de Souabe^ qui la publia, y joignit une note dans laquelle il disait que l'auteur de cette pièce prouvait qu'il avait étudié les bons modèles. Tout, dans ses vers, indiquait en effet une lecture assidue, une étude sérieuse, mais servile, de Klopstock. C'était une hymne religieuse où se révélait déjà la nature tendre, sentimentale de Schiller, qu'il a mainte fois manifestée dans ses autres œuvres :
«Maintenant, s'écriait-il, l'esprit du poète s'exhale* en chants divins I Laisse, Seigneur, couler ces xhants de mon cœur ému ; laisse mon inspiration prencbre l'essor hardi qui doit aller jusqu'à toi, qui doit m'emporter avec un sentiment céleste par delà les sphères, et me faire louer le soir et le Dieu du soir. Pour les rois, pour les grands, ce sentiment n'est rien, il n'agit que sur l'âme modeste. 0 Dieu ! donne aux autres les biens de ce monde ; à moi la nature, à moi les^ poétiques chansons ! »
La seconde pièce, que Schiller publia en 1 777, annonçait encore moins de pureté, de goût que xlmsfHration naïve. Elle avait pour titre : Le
Conquérant, C'était, comme le remarqua judicieusement alors un des amis mêmes du poète, « une œuvre enfantée dans une colère factice, avec le souvenir de la Messiade et des prophètes de l'Ancien Testament, une œuvre pleine d'une fureur impétueuse, d'une ardeur sauvage, mais pleine aussi d'exagération, d'enflure et de nonsens. )) Le passage suivant suffit pour en donner une idée :
« C'est toi, ô conquérant! qui fais frémir mon sein. Ma poitrine s'enfle pour prononcer sur toi une parole ardente de vengeance, pour te mau* dire à la face du monde et à la face de l'ÉtemeK Quand la lune poursuit sa marche silencieuse, quand les étoiles brillent dans l'ombre, ton image, ô vainqueur, m'apparait dans mes rêves, et cette image m'épouvante. Je me lève avec fureur, je frappe la terre, je prononce avec gémissement ton nom, ô réprouvé! je le fais retentir dans les ténèbres de la nuit. »
Le poète qui plus tard devait mettre dans ses œuvres tant de verve et ouvrir à sa pensée un si large espace, procédait péniblement à ^es premiers essais. Enfermé dès son enfance dans une école, isolé du monde, dépourvu de toute expérience, ce n'était pointdans ses propres émotions,
DE SCUILL£K. i3
dans la connaissance de la vie, qu'il trouvait ses imagée poétiques, mais dans des émotions étrangères, dans les livres qu'il recherchait par le pressentiment secret de sa vocation, a Qu'on ne se figure point, a dit un des amis de sa jeunesse, que les premiers vers de Schiller fussent le résultat facile, natm^el, d'une vive et abondante imagination, du mouvement du cœur, de l'inspiration charmante des Muses. Non, ce ne ftit qu'après avoir patiemment cherché de côté et d'autre des idées, des formes; après avoir exercé dans toutes sortes de voies l'activité de son esprit, après de nombreuses et stériles tentatives, qu'il osa publier, en 1777, une ode d'après laquelle les critiques pouvaient à peine deviner l'essor qu'il prendrait un jour.
« La carrière poétique n'était en ce temps-là,, pour lui, qu'un âpre et rude sentier, qu'il côtoyait péniblement en vue d'un but lointain. Éloigné et banni, pour ainsi dire, de la réalité, il essayait de se former un domaine ims^naire, où U luttait lui-même contre les éléments de la vie positive qu'il n'avait point encore appris à distinguer \ » Quel poète n'a été ainsi, au commencement du