‹ Poésies de SchillerChapitre 29 sur 258 · LÀ FETE D'ELEUSIS. H · texte numérisé non relu

LÀ FETE D'ELEUSIS. H

à rhomme ; c^est par ses yertas seules qu'il peut être libre et poissaut. »

Faites des gairlandes d*épis dorés ; tressez aussi les frais bluets. Qae la joie anime chaque regard, car Toici venir la Déesse qui nous a donné une douce patrie, qui unit Thomme à Thomme.

Célébrons dans nos chants la Déesse bienfaisante du monde.

Salut à toi, montagne aux sommités empourprées ! salut à toi, soleil qui colores si bien ces cimes, et à toi, campagne animée, et à vous, tilleuls dont j'aime à entendre le murmure, et au chœur joyeux qui se balance sur ces rameaux! Je te salue aussi, azur paisible qui entoures, dans un immense espace, la colline aux teintes sombres, la forêt verte qiii s'étend sur moi, lorsque je quitte mon étroite retraite pour m'entretenir avec moi-même et pour te voir. Un air balsamique me pénètre et me rafraîchit, une lumière brillante satisfait mon regard altéré. Des couleurs vives et mobiles brillent dans la prairie, puis se fondent dans un doux ensemble. La plaine me reçoit sur ses larges tapis, le sentier rustique serpente à travers sa verdure, Tabeille diligente voltige et bourdonne autour (}e moi, le papillon se repose sur les feuilles de trèfle, les rayons du soleil tombent sur ma tête, les vents se taisent, et Ton n'entend que le chant de l'alouette qui s'élance vers le ciel. J'écoute le murmure de la forêt voisine, la couronne

LA PROMENADE. i15

4<^ ^Tines se penche et la brise légère balance les pomtes de gazon argenté. Là se trouvent Tombre et les parfnms, et le hêtre m'offre, sous ses larges rameaux, un toit pompeux, une fraîcheur attrayante. Dans les détours de la forêt le paysage disparaît à mes yeux, et je monte plus loin par le chemin qui serpente. À travers le réseau de feuillage pénètrent quelques rares rayons et Tazur du ciel qui me sourit. Mais tout à coup, ce voile se déchire, la forêt s*ouvre et je retrouve Féblouissante clarté du jour. L'espace immense s'étend sousmes yeux, et une montagne bleuâtre entourée dé vapeurs s'élève à l'horizon. Au pied de la cime élevée et escarpée je vois se dérouler comme une glace les vagues du fleuve ; au-dessous de moi et sur ma tête est Timmensité. De quelque côté que mes regards se tournent, j'éprouve un sentiment de terreur ou une idée de vertige. Mais, entre ces sommets inébranlables et ces profondeurs terribles, un chemin assuré s'ouvre au voyageur. Devant moi sont des rives fécondes, devant moi une vallée superbe cultivée avec zèle. Ces lignes qui séparent les domaines du laboureur, c'est Démétrius qui les a tracées sur les tapis de verdure. Heureuse puissance de la loi du Dieu qui gouverne les hommes depuis que l'amour s'est enfui du monde. Mais dans les champs irréguliers qui tournent et serpentent, qui tantôt touchent à la forêt, qui tantôt s'élèvent sur la colline, on distingue une trace l>rjllante : c'est la route qui réunit plusieurs pays.

Sur le fleuve paisible flottent les radeaux ; la clochette des troupeaux retentit dans la vallée et Técho solilaire répète les chants du berger. Le gai village orne les bords du fleuve, d'autres se cachent entre les arbres, d'autres sont suspendus aux flancs des coteaux. L'homme habite au milieu de ces champs, ses sillons entourent sa maison rustique, la vigne couronne ses fenêtres, Tarbre jette sur son toit un de ses rameaux. Heureux habitant des champs que le cri de la liberté n'a pas encore éveillé ! Tu suis gaiement les lois modestes qui te sont prescrites. Au retour régulier des moissons s'arrêtent tes vœux, et ta vie se déroule comme l'œuvre de ta journée. Mais qui vient tout à coup m'arracher à ces doux aspects? Un esprit étranger se jette sur ces campagnes, ce que l'affection unissait se divise, et l'on ne cherche plus que son égal. Je vois des castes qui se forment, les hauts peupliers s*alignent avec une pompe régulière et majestueuse, tout est soumis à la règle, tout doit avoir une signification, et une escorte d'esclaves m'annonce le maître. De loin aussi il s'annonce éclairé par les coupoles brillantes, par les villes bâties avec le roc et couvertes de tours. Les faunes sont repoussés au fond des forêts sauvages ; mais la piété donne une plus haute destinée à la prière. L'homme s*est rapproché de l'homme; son cercle, en se rétrécissant, s'anime; il sent le monde entier se mouvoir en lui, les forces ardentes iutlcnt dans les combats, leur lutte produit de grandes

choses, \enr alliance en prodait de plus grandes en* core. Un même esprit anime des milliers de bras, un même cœur, brûlant d'une pensée ardente, palpite dans des milliers de poitrines, il palpite pour la patrie et s*enflamme pour la loi des aïeux ; sur ce sol chéri reposent leurs cendres vénérées. Les Dieux descendent du ciel et établissent leurs demeures dans une enceinte consacrée. Ils viennent apportant des dons précieux : Gérés, la première, avec les présents de la charrue ; Hermès avec Tancre du commerce, Bacchus avec la yigne, Minerve avec les rameaux verts de Tolivier, et Poséidon avec le cheval de guerre ; Cybèle arrive avec son char attelé de lions et reçoit le droit de cité. Pierres saintes, c'est de vous que sont sortis les tuteurs de Thumanité, de vous les mœurs, les arts répandus dans les lies lointaines; près de ces portes paisibles les sages ont prononcé leurs sentences, les héros se sontprécipitésdanslescombatspour défendre leurs pénates. Sur les murs on voyait les mères avec leurs enfants suivant Tannée de leurs regards jusqu'à ce qu'elle disparût dans le lointain; elles tombaient à genoux devant les autels des Dieux, elles imploraient le succès et la gloire, elles imploraient le retour de ceux qu'elles aimaient; et vous obteniez^ ô braves guerriers, le succès et l'honneur, mais vous ne reveniez pas; la pierre raconte vos exploits: a Voyageur, si tu vas i Sparte, dis que tu nous as vus ici morts comme la loi l'ordonnait, d Reposez en paix, héros

il8 POÉSIAS DB SCHILLER.

aimés, Tolivier, arrosé par YOtre sang, reverdit, et la semence précieuse germe dans le sol ; la libre indostrie se met ardemment à l'œuvre, le Dieu des ondes rappelle dans son lit de roseaux, la hache entre en sifflant dans la tige de Tarbre, la .dryade soupire, et . Tarbre tombe avec fracas du haut de la montagne. On coupe le roc, on enlève la pierre avec le levier, rhomme de la montagne descend dans les ravins, le marteau retentit sur Tenclume, les étincelles de l^acier jaillissent sous une main nerveuse, le lin doré entoure le léger fuseau, le navire se meut à Taide des cordes de chanvre, le pilote pousse son cri sur la rade, on attend les tlottes qui vont porter sur la terre étrangère le produit du travail, d'autres reviennent avec les richesses des côtes lointaines; la guirlande de fête s'élève au haut des mâts superbes, les places publiques, les marchés sont pleins de mouvement et Toreille écoute avec surprise un singulier mélange de langues diverses ; le marchand étale sur la place les moissons de la lerre^ celles qui mûrissent sous le soleil brûlant d'Afrique, celles de TArabie, celles de Thulé, et la corne d'Amalthée est remplie de dons précieux. Âlorsla fortune fait nattreles œuvres de Timagination, Tart se développe soutenu par la liberté, le sculpteur réjouit les regards par ses imitations de la vie réelle, et le ciseau donne à la pierre le sentiment et l'éloquence. Sur les élégantes colonnes ioniennes repose un ciel artistique, etl'Olympe entier est renfermé dans

YbV^diWiioii. Sor les torrents écameoxle pont s'élève, léger comme Tarc-en-ciel dlris et comme la flèche ; dans mie retraite paisible le savant trace des cerdes importants et fait des expériences fécondes : il examine la force de la matière, Tattraction de Taimant, suit le son dans les airs, la lumière dans Tespace, cherche la loi des phénomènes et le mouvement da pAle. L'écritnre donne mi corps et une voix à la pensée muette, une feuille éloquente la conserve à travers le cours des siècles, .les nuages de Terreur se dissipent, les fantômes de la nuit s'évanouissent à la lumière; rhomme brise ses chaînes, heureux si, en brisant les chaînes de la crainte, il ne rompait pas aussi les liens de la sagesse ! Liberté ! crie la raison : liberté ! les désirs aveugles se séparent de la sainte nature, Thomma brise dans la tempête les ancres qui le retenairat prudemment an rivage, le torrent écumeux ie saisit et remporte dansTespace, le rivage disparaît, la nacelle prirée de ses mâts se balance sur les vagues orageuses, les étoiles se cachent sous les nuages; rien ne reste, tout est terreur et confusion, la vérité n'est plus dans le langage, la foi et la fidélité ne sont plus dans la vie, le serment est trompeur, le sycopbante pénètre dans les liens les plus fermes du cœur^ dans les secrets de Tamour, et sépare Tami de son ami, la trahison regarde d'un œil perfide Tinnocence, la dent du calomniateur fait de mortelles blessures, Tâme profanée ne garde que de lâches pensées eX Tamour rejette la di-

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YÎne noblesse de ses sentiments; le mensonge a pris tes traits, 6 vérité! il profane les voix les plus précieuses de la nature que le cœur altéré recherche dans l'élan de la joie; à peine y a-t-il dans le silence une émotion yraie : à la tribune on parle pompeusement d'équité, dans la cabane on parle d'union, et le fantôme de la loi est debout prés du trône des rois. Cette momie, cette image trompeuse de la vie peut subsis^ ter pendant des siècles entiers, jusqu'à ce que la nature se réveille, et, d'une main lourde, d'une main de fer, poussée par le temps et par la nécessité, brise l'édifice imposteur ^ jusqu'à ce que, pareille à une tigresse qui, dans le souvenir des forêts de Numidie, rompt ses grilles de fer, Thumanité se lève avec la rage du crime et de la misère, et cherche à retrouver la nature dans les cendres d'une ville. Ouvrez-vous, 6 murailles, laissez le prisonnier retourner aux campagnes qu'il a quittées! Mais où suis-je? Le sentier disparait, les abîmes profonds arrêtent ma marche, derrière moi sont les haies riantes, les jardins fleuris, toutes les traces des œuvres de l'homme, je ne vois plus que la matière d'où la vie doit sortir; le basalte brut attend la main qui le doit façonner, le torrent se précipite à travers les fentes du roc et se fraye un chemin sous les racines de l'arbre. Tout est ici sombre et terrible; dans l'atmosphère déserte Taigle solitaire plane entre les nuages et le monde. Jusqu'à moi nul vent n'apporte le bruit des joies et des fatigues de

l'homme : suis-je réellement seul? Ah! nature, je me retrouTe dans tes bras, sur ton cœur: ce n'était qu*un ré?e, un rêve effrayant* il se dissipe avec les images affreuses de la vie : je reprends une pensée plus pure à ton pur autel, je reprends Theureuse conflance de la jeunesse. Sans cesse pour nous la volonté change le but et la règle, sans cesse nos actions se reproduis sent sous une même forme; mais toi , tu conserves avec une jeunesse étemelle et une beauté toujours nouvelle la vieille loi; constamment la même, tu gardes à Thomme, entre tes mains, ce que Tenfant léger, ce que le jeune homme t'ont confié, tn nourris avec la même tendresse les différents âges. Sous le même ciel bleu, sur la même verdure, les générations passent, se succèdent; et voyez le soleil qui nous sourit, c'est encore le soleil d'Homère.

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La joie régnait dans le palais de Troie ayant la chute des hauts remparts de cette ville. On entendait résonner les chants de triomphe et les cordes des lyres d'or. Tons les bras se reposaient d*un douloureux combat, car le fils de Pelée demandait en mariage la fille de Priam.

Des groupes parés de lauriers s'en vont solennellement vers la demeure des Dieux, vers Tautel d'Apollon. Dans les rues règne une folle joie : un seul être reste livré à sa douleur.

Seule et farouche, privée de toute joie au milieu de la joie générale, Cassandre erre à Técart dans le bois de lauriers consacré à Apollon. Elle se retire au fond de la forêt et jette sur le sol son bandeau de prêtresse.

m Tout est livré à la joie, dit-elle, tous les cœurs sont heureux, les vieux parents espèrent et ma sœur a revêtu sa parure. Moi seule je suis solitaire et triste; car les doux pressentiments s'éloignent de

moi, et je vois s'approcher de ces murs les ailes da malheur.

« Je vois un flambeau qui brille ; mais ce n*est pas celui de Thymen ; je vois une fumée qui monte vers les nuages, mais ce n'est pas celle des sacrifices ; je Tois des fêtes qui se préparent, et dans mon esprit plein de craintes j^entends le pas du Dieu qui jettera dans ces fêtes la douleur lamentable.

Et ils se raillent de mes plaintes, et ils rient de mon anxiété. Il faut que je porte dans le désert mon cœur plein d'angoisses. Ceux-ci me repoussent, ceux-là se moquent de moi. Tu m'as imposé une lourde destinée, ô Apollon, Dieu sévère.

« Pourquoi m'as-tu chargée de proclamer les oracles a^ec une pensée clairvoyante dans une ville aveugle? Pourquoi me fais-tu voir ce que je ne puis détourner de nous? Le sort qui nous menace doit s'accomplir, le malheur que je redoute doit arriver.

«Faut-il soulever le voile qui cache une catastrophe prochaine? l'erreur seule est la vie ; le savoir est la mort. Reprends, oh ! reprends le don de divination Sffiistre que tu m'as fait. Pour une mortelle, il est ^eux d'être le vase de la vérité.

«Rends-moi mon aveuglement; rends-moi le bonheur de l'ignorance. Je n'ai plus chanté avec joie, depuis que tu as parlé par ma bouche. Tu m'as donné

l'avenir, mais tu m'enlèves le présent, lu m'enlèves la félicité de l'heure qui s'écoule. Oh! reprends ta faveur trompeuse*

« Je n'ai plus porté sur mon front la guirlande des fiancées, depuis que, sur ton triste autel, je me suis vouée à ton service. Ma jeunesse s'est passée dans les pleurs, je n'ai connu que la souffrance, et chaque malheur des miens a pénétré au fond de mon âme.

<c J'assiste aux jeux de mes compagnes; autour de moi tout aime, tout éprouve les doux plaisirs de la jeunesse, mon cœur seul est affligé. Eu vain je vois renaître le printemps qui pare la lerre.Peut-il se réjouir de la vie celui qui a pénétré dans ses profondeurs?

a Heureuse est Polyxène, dans l'ivresse de son illusion, car elle espère épouser le meilleur des Grecs. Elle marche avec fierté, elle contient à peine son bonheur, et dans ses rêves elle ne nous envie rien, Divinités du ciel.

« Et moi aussi je l'ai vu, celui que l'âme de la jeune fille désire ; ses beaux yeux sont animés par le feu de Tamour; je voudrais m'en aller avec cet époux dans la demeure de son père, mais les ombres noires du Slyx s'étendent entre lui et moi.

aProserpine m'envoie ses pâles fantômes; par-

tout OÙ je vais, partout où je m*arréte, les esprits sinistres sont auprès de moi. Je vois leur sombre cohorte dans les joies de la jeunesse. Épouvantable aspect ! jamais je ne retrouverai le repos.

« Je vois se lever le dard mortel et étinceler Tœil du meurtrier. Ni d'un côté ni de Tautre je ne puis échapper à mon effroi, je ne puis détourner mes regards; il faut qu'en la contemplant, en la connaissant, j*aille accomplir ma destinée sur une terre étrangère, v

Sa Yoix résonne encore, quand tout à coup une rameur confuse se fait entendre à la porte du temple. Le fils de Thélis est mort; la Discorde agite ses vipères, tous les Dieux s'enfuient, et les nuages de la tempête planent sur Uion.

Li DANSE

Voyez ces jeunes couples tournoyer dans la yalse gracieuse. Leurs pieds rapides effleurent à peine le sol . Sont-ce des ombres fugitives délivrées du fardeau des corps, ou des génies qui poursuivent leurs danses aériennes aux rayons de la lune ? Légers comme la vapeur incertaine que le souffle du vent balance dans les airs, comme la barque qui se balance sur une onde argentée, leurs pas suivent avec art les cadences de la musique.

Tout à coup un couple hardi s*élance au milieu des rangs épais. Il veut se frayer un passage, une main magique ouvre le chemin devant lui et le referme aussitôt. Le voilà qui disparait à nos yeux, et Télégant assemblage ressemble à une œuvre de confusion; mais Vordre joyeux se rétablit, le nœud se délie, la symétrie reparaît avec un charme nouveau. Sans cesse brisée, elle renaît sans cesse ; une loi certaine dirige ses changements continuels. Comment ces mouvements se renouvellent-ils ainsi ? comment le repos apparatt-il encore dans ces groupes mobiles?

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