A MADAME LA DUCHESSE DE CHASTILLON
adressée sous le nom de Madame la comtesse de Fiesque.
JlSelles gens et faiseurs de vers Ont souvent l'esprit de travers:
Quoique je puisse dire ou faire, Segrais est toujours en colère, Et ne crois pas pouvoir jamais Avec lui faire votre paix, Duchesse adorable et charmante ; L'affaire est assez importante Pour y penser plus d'une fois ; Je vous le dis en bon françois.
Si vous aviez daigné l'entendre , Il vous le feroit bien comprendre.
Et vous avoueriez sans façon Qu'il dit vrai, le pauvre garçon.
En effet, pour être trop belles, Qu'a-t-il besoin de vos querelles?
Et n'est-il point permis de pouvoir librement Employer où l'on veut son radoucissement ? Songez mieux quelle est votre faute ; Ces beaux esprits ont l'ame haute.
Ses envieux parlent mal de son bien.
Et ses meilleurs amis n'en veulent dire rien ; Mais il est doux, courtois , sans fraude et sans finesses , Fidclle pour le moins à six ou sept maîtresses, Esprit doux au surplus, et qui, jusqu'à Rouen, Est déjà reconnu le Voiture de Caen , De Caen, où son crédit a de telles ressources. Qu'il en peut en trois jours faire venir des bourses. ^
Cependant, au mépris de tant de qualités, En vertu du pouvoir de vos rares beautés ,
Dont il est vrai que dans la France Rien ne doit égaler la divine puissance, i
Ce que n'ont jamais pu ni le temps ni le sort , Il
Divinités dont l'empire est si fort,
Sans demander ni quoi m qu est-ce ,
Vous prétendez, belle duchesse, 1
Le rendre tout d'un coup et barbon et mari:
Ah ! ma foi c'est assez pour en être marri.
Pour mari passe encor: le lien est bien rude.
Mais la dame vaut bien un peu d'inquiétude;
Tous les soucis d'hymen l'un sur l'autre amassés
Ne sont pas tous les jours si bien récompensés.
L'esprit galant et beau, la grâce merveilleuse.
Les yeux doux, le teint vif et mille autres appas,
iS2 POÉSIES DIVERSES.
Obligeante, civile et surtout précieuse.
Qui seroit le brutal qui ne l'aimeroit pas ?
Mais par quelle apparence, avant ses destinées.
Voulez-vous sans raison devancer ses années?
C'est assez que vos yeux, par de puissans efforts,
D'un seul regard ressuscitent les morts ,
Arrêtent les torrens, fassent suivre les arbres.
Et d'un seul de leurs traits amollissent les marbres;
C'est assez du pouvoir de vos divins appas.
Que les fleurs en tout temps naissent dessous vos pas,
Que vos divins attraits, charmans sur toutes choses.
Fassent jaunir les lys , fassent pâlir les roses ,
Et que leur éclat sans pareil Justement le dispute à l'éclat du soleil ; C'est assez qu'un mortel ne s'en puisse défendre , Que les plus fiers vainqueurs son t contraints de se rendre, Qu'aucun, en les voyant, n'a jamais évité La perte de sa vie ou de sa liberté.
Et qu'enfin vos beautés, qui forcent tous obstacles. Produisent tous les jours tant de divers miracles : Faites-les soupirer, pleurer, plaindre et pâlir; Mais n'entreprenez point de les faire vieillir : De la mère d'Amour ayez toutes les marques ; Mais ne vous mêlez point de l'office des Parques : On est encore à voir que Vénus ou son fds, Avecque tous leurs soins, fassent un cheveu gris. Et souvent an contraire on voit que leur adresse Bien plus que de raison recule la vieillesse.
POESIES DIVERSES. i.S5
VouSjCcpeiulant, et pour un rieu.
Divine et charmante duchesse, Vous voulez ôter la jeunesse A qui n'a qu'elle pour tout bien.
Sans mentir, l'injure est extrême; liicn peu la souffriroient d'un visage content, El qui vous en feroit autant.
Vous en auriez dépit vous-même.
Le bon est, qu'avec tous vos soins, Il n'en "Sera ni plus ni moins. Ses ans vont jusqu'à vingt et quatre.
Mais sans qu'on en puisse rabattre.
Encore, malgré son courroux, Il n'en a que seize pour vous.
EPITAPIIE
de moi-mêm«* en cas que N. ni'assassinf-,
V^i gît, et qui? Moi, pauvre amant.
Qui n'avois point encor parlé de mon tourment. Qu'un rival en eut jalousie, Et, dans sa triste frénésie.
Me fit mourir cruellement. '
i84 POÉSIES DIVERSES.
Si j'aimoisjce sont lettres closes;
Je n'en fis à grand ni petit
Ni confidence ni récit;
J'étois discret sur toutes choses;
Je ne sais qui diable lui dit; Pourtant, ainsi que je me le figure.
Voici comment advint cette aventure :
Mes soupirs, leur chemin passant j
Ilencontrèrent un soir les siens devant sa porte
Qui revenoient, ou le diable m'emporte,
Jurant la peste et grimaçant.
Tant qu'un d'entr'eux se courrouçant, t*our chercher noise, aux miens s'adressa de la sorte;
« Quels chiens de soupirs sont-ce ci ,
« Qui passent si souvent ici ? » Mes timides soupirs filoient doux sans mot dire ;
Quelque part qu'ils puissent aller
( Chacun à sa guise soupire ) ,
Je leur défends de quereller;
Mais comme en troupe fort nombreuse
Quelqu'un d'humeur fière et hargneuse
Se rencontre facilement,
Un d'entr'eux soudain eu colère
D'être traité si rudement.
Pour celte fois ne se put taire,
Et lui répondit brusquement :
« Camarade, plus doucement.
ï Vous êtes d'humeur peu courtoise, « Et si vous avez quelque noise ^ « Vous êtes un soupir malin ï Devousen prendre à moi qui vais mon grand chemin. »
« Parbleu , vous direz tout à l'heure
« Où vous voulez aller si tard, »
Répondit ce soupir hagard.
« Vous n'en saurez rien, ou je meures »
Reprit le mien fort goguenard.
t Vous êtes mal en équipage
« Pour faire tant de l'entendou, »
Répliqua ce fier personnage.
« Vous , pour un sénateur, vous n'êtes pas trop sage, » Lui dit l'autre soudain ; c mais qu'en ai-je perdou ? »
Ajouta-t-il en son langage; '
Et s'il en fut un peu défait, |
Ce qui suit l'outra tout à £ait^ "
I Quel orgueil est pareil au vôtre ? ^
• Suis-je pas soupir comme un autre, j
« Discret, galant et vigoureux, « Autant que soupir amoureux ?
€ Jamais léger, jamais parjure t ( Et ceci soit dit sans injure ) j t D'haleine douce et d'esprit doux , « Du moins autant et plus que vous.
iSG rOJÎSIES DIVERSES.
0 Puisqu'un si grand désir vous presse « De savoir où je fais ma cour, « Je m'en vais chez une comtesse 0 Qui demeure dans ce faubourg ; « Cependant mon maître me presse :
« Adieu soupir, jusqu'au retour. »
Il faut que je vous avertisse
Qu'il dit ces paroles d'un ton
Moins Normand, certes, que Gascon;
Soit par une belle malice,
Far fausse gloire ou par caprice.
Or, vous n'aviez pu le souffrir.
Et, m'oyant ainsi discourir.
Il crut,connoissant mieux mon humeur que la vôtre,
Que je me hâtois de courir
Où l'on en attendoit un autre.
Et fit de mon tourment et de votre vertu
Ln jugement un peu tortu.
Passant, mon aventure est bizarre et cruelle; Me voilà mort et sans savoir pom-quoi : Si mon rival sut, avant cette belle.
Que je vivois dessous sa loi, Hélas! si je fus aimé d'elle Il le sut aussi mieux que moi.
Comprends, si tu le peux, mon destin déplorable : S'il eut tort ce rival cruel et dangereux,
POIÎSIES DIVERSES. if^T
Que j'eusse vécu misérable !
S'il eut raison , que je sviis mort heureux!
Beauté, d'amans cruels comme d'attraits pourvue
( Et cela veut dire très-fort ) , Plaignez au moins la riguevir de mon sort; Vous apprendrez à la première vue
De quelle façon je suis mort.