‹ Poésies diverses. Avec une notice bio-bibliographiqueChapitre 25 sur 106 · A MONSIEUR LE DUC DE MORTEMART · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE DUC DE MORTEMART

Sur son mariage avec mademoiselle d'Har court de LUlebonne

JE ne crois point à nos amants Et ne crois pas trop à leurs belles ; S'il en est qui de notre temps Se soient j)romis d'être fidèles, Le zéphyr léger sur ses ailes Emporta bientôt leurs serments.

Tous leurs feux sont des étincelles ; L'éclair passager du moment, C'est assez pour eux et pour elles.

Mais vous, dont ce siècle charmant N'a point corrompu la droiture, Vous dont l'âme est honnête et pure Comme il la faut au sentiment, Si vous jurez d'être constant

64 Chevalier de Bonnard.

A l'adorable Lillebonne, Vous le serez assurément ; Et que rien en cela n'étonne :

Amour lui-même en est garant.

Dans un des bosquets de Cythère Je m'étois glissé l'autre jour :

Au pied d'un myrte solitaire, Loin des ris qui forment sa cour Étoit l'Enfant qu'on y révère.

Sur son visage courroucé On voyoit la trace des larmes ; Sur son front doublement plissé, Il ne restoit rien de ses charmes ; Son œil étoit morne et baissé; Près de son carquois renversé, Ses traits épars couvroient la terre; Les ruisseaux de ce beau séjour Cessoient leur murmure ordinaire ; Les fleurs se fanoient alentour :

Tout s'alarmoit de la colère Que ressentoit le dieu d'Amour.

« Attaquons un dieu téméraire, Disoit-il, et sachons punir.

Peu m'importe qu'il soit mon frère !

Je me sens né pour le haïr.

Un mortel qui de mon empire Eût été l'honneur et l'appui...

C'est pour me braver aujourd'hui Qu'en ses liens Hymen l'attire; Vengeons-nous... » Ainsi que les rois,

Les dieux sont justes quelquefois.

Après un moment de silence,

Je vis aux signes du courroux

Succéder ceux de la clémence.

Ce n'étoit plus ce dieu jaloux,

Dont la voix sombre et menaçante

Jusque dans le fond de mon cœur

Venoit de jeter l'épouvante;

Il avoit le souris flatteur

De la tranquille bienfaisance,

Et peu s'en fallut, quand j'y pense.

Tant son air me paroissoit doux !

Que moi-même avec confiance

Je ne m'exposasse à ses coups.

« Ma foi ! dit-il, je lui pardonne.

Puisque Mortemart, en effet,

Est seul digne de Lillebonne,

Je consens qu'Hymen la lui donne;

Moi-même n'aurois pas mieux fait.

Que tous mes biens soient leur partage !

Qu'ils soient unis! qu'ils soient heureux!

Toujours l'un de l'autre amoureux,

Qu'ils usent du droit du bel âge !

Que le temps ajoute à leurs feux !

Que, loin d'afToiblir ces beaux nœuds,

Il les serre encor davantage !

Qu'ils puissent bientôt tous les deux

Sourire ensemble à leur image

Dans des rejetons dignes d'eux,

Qui retraceront le courage

Et les vertus de leurs aïeu.x ! »

66 Chevalier de Bonnard.

Remerciez la destinée :

Il est arrivé, ce grand jour.

Je vous vois conduit par l'Amour

Dans le temple de l'Hyménée.

C'est là qu'en présence des cieux,

Le front tout brillant d'allégresse,

Vous prononcez avec ivresse

Ce mot qui va combler vos vœux.

Mais celle que votre cœur aime,

Dans un trouble religieux,

Belle de son embarras même,

Près de vous baissant ses beaux yeux.

Le dit aussi... ce oui suprême.

Le temple aussitôt s'embellit ;

Hymen est content, il sourit.

Le laurier du dieu de la Thrace

Sur l'autel au myrte s'unit,

Et la rose avec eux s'enlace.

La douce innocence rougit.

L'Amour bat des mains avec grâce.

Et toute la France applaudit.

A MONSIEUR

Page 1