LA MARQUISE DE POLIGNAC
BONJOUR, madame la marquise !
Puisqu'il est d'usage entre nous De converser avec franchise, Encor faut-il que je vous dise Comment l'on parle ici de vous ; Cet on qui parle, c'est moi-même.
1 . (i La marquise de Polignac, pendant vingt ans dame d'honneur du Palais-Royal, est telle qu'on la peint ici, s'occupant de parfilage et de romans, plus que do philosophie, gaie, vive, aimable et pleine d'agréments à soixante-huit ans. Son esprit est charmant, et son âme est excellente. Depuis plus de trente ans, elle aime M. de Maillebois avec l'ivresse du plus tendre sentiment, ne voit, ne sent, ne pense que pour lui. On dit qu'autrefois elle aimoit de même le comte de Frise, et que ce n'est qu'après sa mort qu'elle est devenue l'amie de M. de Maillebois ; elle ne le nomme jamais que le comte. » (Note de M. de Bonnard, en 177B.)
Ainsi que moi, vous savez bien
Que l'on parle de ce qu'on aime
A propos de tout et de rien.
J'entremêle avec assurance
Votre nom dans tous mes récits :
Vous êtes pour moi dans Paris
La marquise par excellence.
Mais la capitale d'Auxois
N'est pas pour vous celle de France ;
J'ai beau vous citer mille fois :
Les belles dames que j'y vois
N'ont de vous nulle connoissance.
Chacune, à votre occasion.
S'en vient, d'un air de confidence,
Al'adresser une question :
« Cette marquise que l'on vante,
Est-elle encor dans son printemps?
Blonde tendre, ou brune piquante?
En amour est-elle constante?
Se pkut-elle à changer d'amants?
Sa maison sans doute est brillante.
Et son cuisinier excellent?
Elle est philosophe et savante?...
Non, mesdames, assurément,
Non : la marquise que je vante
Peut bien avoir eu quelque amant;
Mais pour l'amour, en ce moment.
Je la crois fort indifférente.
Elle a plus de trois fois vingt ans,
N'a jamais lu que des romans
Ne sait que l'histoire courante.
130 Chevalier de Bonriard.
Et chez tous messieurs les savants
Passeroit pour fort ignorante.
Elle ne peut souffrir les vers;
On ne soupe jamais chez elle,
Et même parfois les hivers
Fait si petit feu, qu'on y gèle.
On prétend qu'elle a dans l'esprit
Moins de suite que de saillie,
Et des femmes souvent m'ont dit
Qu'elle ne fui jamais jolie.
Mais on se trompe, elle l'étoit :
Eh ! ne l'est-on pas quand on plaît ?
Les plus belles ont des égales :
Mais dans l'art de plaire en effet,
La marquise a peu de rivales.
Aujourd'hui comme en ses beaux jours,
Par l'agrément et par la grâce,
Près d'elle attirant les Amours,
On les voit se jouer toujours
Avec l'Amitié sur sa trace.
Et sourire à tous ses discours.
Son esprit jamais ne sommeille.
Le dieu charmant des vrais bons mots.
L'aimable et riant à-propos
Est toujours là qui la conseille.
Il faut l'entendre, il faut la voir
Dans sa gaîté vive et brillante )
C'est à souper, c'est sur le soir
Qu'elle est aimable et pétillante*
Tenez cependant pour certain
Qu'avec vos mines amoureuses,
Poésies diverses. i7i
Et vos grands yeux, et votre teint, Vous seriez, mesdames, heureuses D'avoir son esprit du matin ^.
Mais ce que l'on admire en elle Plus que je ne puis l'exprimer, C'est son âme sensible et belle.
Eh ! qui jamais sut mieux aimer?
Et sur cela je leur raconte Vos actions et vos propos.
Et tous ces traits originaux De votre amitié pour le comte.
Pour ce comte, notre héros, Homme aimable, homme de génie Que l'ingratitude et l'envie Ont si longtemps calomnié, Mais à qui nous rendons hommage, Et que la postérité sage Jugera comme l'amitié.
C'est alors qu'on aime à ui'enLendre, Que l'on se tait pour m'écouter.
Que je vois les yeux s'humecter, De douces larmes se répandre, Et qu'on me force à répéter
I . « Ce trait est anecdotique. Un matin, le comte de Frise parlait, en toute confiance, à la marquise de Polignac, de son amour pour la comtesse de Forcalquier. La marquise lui faisoit mille plaisanteries charmantes, et le comte, ravi de l'entendre, lui disoit de temps en temps : « Que vous êtes charmante ! et que vous avez d'esprit ! — Avouez, repritelle, que vous seriez heureux, si votre comtesse avoit seulement mon cspi'it du matin. » (Note de M. de Bonuard.)
Chevalier de Bonnard.
Ce que de moi l'on vient d'apprendre.
Chaque cœur vous dresse un autel;
L'enthousiasme universel
Sur mon bon destin se récrie;
On m'envie en m'applaudissant.
Parce qu'on croit, en m'écoutant,
Que vous m'aimez à la folie.
Moi, je réponds modestement
Que, n'aimant qu'un objet sur terre,
La marquise se laisse aimer
De tous ceu.\ qu'elle n'aime guère;
Que, si l'on vient à s'enfianimer
De l'espoir d'être aimé par elle,
A tous les transports d'un beau zèle
Elle répond sans beaucoup d'art :
« Moi ! faire une amitié nouvelle !
Il n'est plus temps ! il est trop tard ! ■»
Enfin je l'aime à tout hasard,
Sans vouloir qu'elle me le rende,
Sans croire lui rien inspirer;
En l'adorant, je ne demande
Que le plaisir de l'adorer.
Ici je finis et je n'ose Traiter plus au long cet objet :
Car, en fussiez-vous le sujet, Trop parler d'une même chose Et vous ennuie, et vous déplaît.
Au lieu de tout mon beau langage.
Si je vous eusse fait cadeau D'un gros vaisseau de parfilage
Ou de quelque roman nouveau,
Je vous aurois plu davantage :
Je le sais, mais notre rivage
Ne produit roman ni vaisseau,
Et des vers sont tout notre hommage.
A MONSIEUR LE COMTE DE MAILLEBOISi
Décembre 1779
SI, dans la paix et dans la guerre, Vous êtes vraiment mon héros, Cher comte, c'est qu'on ne voit guère, Dans les temps anciens et nouveaux, De très habiles généraux, Oui, sachant vaincre et sachant plaire, Comme vous puissent dire et faire Des jolis vers et des bons mots.
J'honore tous nos maréchaux; Mais, dans ce tribunal auguste, Avouez, si vous êtes juste, Que vous avez peu de rivaux.
Aux clameurs de la basse envie,